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Archéologie littéraire de la fake news (4/5) : Mark Twain contre Adolf Hitler

(Précédents épisodes : 1 – Machiavel, 2 – Jonathan Swift, 3 – Armand Robin)

Poursuivons notre archéologie littéraire des fake news avec un doublon contre-nature. On trouve en librairie deux livres frappés du même titre, L’art de mentir. L’un est signé Mark Twain (1835-1910), l’autre Adolf Hitler (1889-1945). Ces deux-là seraient peut-être stupéfaits de la coïncidence éditoriale, observable exclusivement en France. Par association d’idées surgit un troisième larron : on songe que L’art de mentir pourrait en outre tenir lieu de titre adéquat au fameux best-seller de Donald Trump (l’homme aux 30 000 mensonges recensés en 4 ans de Maison Blanche) intitulé en réalité The art of the deal, ce qui n’est qu’une périphrase.

1) Twain

Si l’édition courante du texte de Mark Twain s’intitule bien L’art de mentir (éditions de l’Herne, 2012), son titre complet est plus nuancé, Sur la décadence de l’art de mentir (On the Decay of the Art of Lying). Il s’agit d’un bref essai de circonstance, exposé sarcastique rédigé en 1880 pour une conférence du Historical and Antiquarian Club of Hartford, Connecticut. Twain exprime ses regrets qu’à cause de l’injuste mépris dans lequel on tient le mensonge, on ne sache pas aussi bien mentir qu’on le devrait :

Le mensonge, en tant que vertu et principe, est éternel. Le mensonge, considéré comme une récréation, une consolation, un refuge dans l’adversité, la quatrième grâce, la dixième muse, le meilleur et le plus sûr ami de l’homme, est immortel et ne peut disparaître de la terre tant que ce Cercle existera. Mes doléances ont trait uniquement à la décadence dans l’art de mentir. 
Aucun homme de haute intelligence et de sentiments droits ne peut considérer les mensonges lourds et laids de nos jours sans s’attrister de voir un art noble ainsi prostitué.
(…)
Le mensonge est universel. Nous mentons tous. Nous devons tous mentir. Donc la sagesse consiste à nous entraîner soigneusement à mentir avec sagesse et à propos, à mentir dans un but louable, et non pas dans un nuisible, à mentir pour le bien d’autrui, non pour le nôtre, à mentir sainement, charitablement, humainement, non par cruauté, par méchanceté, par malice, à mentir aimablement et gracieusement, et non pas avec gaucherie et grossièreté, à mentir courageusement, franchement, carrément, la tête haute, et non pas d’une façon détournée et tortueuse, avec un air effrayé, comme si nous étions honteux de notre rôle cependant très noble. Ainsi nous affranchirons-nous de la fâcheuse et nuisible vérité qui infeste notre pays.

Puisque notre démarche est celle d’un archéologue des idées, précisons que Twain a beau être l’un des pères fondateurs de la littérature américaine, il s’inscrit ici, de façon américaine et par conséquent pragmatique, dans une controverse purement européenne, celle qui fit suite à l’énonciation en 1785 de l’impératif catégorique de Kant, n’envisageant le bien de l’humanité qu’en proportion de la vérité exprimée. On se souvient de la passe d’armes entre Kant et Benjamin Constant, ce dernier tenant au contraire que tout le monde n’a pas droit à la vérité : « Le principe moral que dire la vérité est un devoir, s’il était pris d’une manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible. Nous en avons la preuve dans les conséquences directes qu’a tirées de ce premier principe un philosophe allemand, qui va jusqu’à prétendre qu’envers des assassins qui vous demanderaient si votre ami qu’ils poursuivent n’est pas réfugié dans votre maison, le mensonge serait un crime. » (in Des réactions politiques, 1796)

Avec Constant, la vérité cessait d’être une valeur absolue pour n’être due qu’à ceux qui la méritent… Son relativisme permettait les débats sans fin entre les littéralistes (il faut s’en tenir à la lettre et aux principes – dire la vérité) et les contextualistes (il faut tenir compte du contexte) ; et du même coup ouvrait grand la porte à l’ironie des satiristes pro-mensonges, tels Twain en Amérique ou Oscar Wilde en Angleterre qui, presque simultanément (1891) écrit un texte au titre voisin, The decay of lying, dans lequel un personnage déplore que la décadence du mensonge en tant qu’art, science et plaisir social ait entraîné le déclin de la littérature moderne…

2) Hitler

Quant au « livre » d’Hitler, sans doute l’un des objets les plus curieux issus de ma bibliothèque, il porte lui aussi un titre complet plus spécifique et circonstancié : L’art de mentir : petit manuel à l’usage de tous ceux qui s’exercent à l’art délicat du mensonge, illustré de quelques exemples choisis, dûs à la plume des « Maîtres du monde » [avec accent circonflexe sur dûs].

Entre temps nous avions inauguré le XXe siècle : le mensonge avait cessé d’être une pomme de discorde pour cénacle philosophique ou un privilège pour dandy ironiste, il était devenu un métier, une technique, une spécialité.

Cette élégante brochure anonyme à frise de swastikas, 36 pages, format poche, reliée par deux agrafes, imprimée en 1944 par le Bureau d’information anglo-américain, est l’un des rouages de la guerre psychologique et guerre de propagande, qu’était, aussi, devenue la Seconde Guerre Mondiale. Il est un précurseur du fact-checking aussi bien que les nazis étaient des précurseurs de la fake news : chaque page confronte un mensonge factuel d’Hitler ou de Goebbels (je suis un pacifiste, c’est l’ennemi qui veut la guerre, l’ennemi commet des atrocités tandis que nous sommes respectueux des populations et des cultures, il n’y a pas de censure en Allemagne, et, globalement, nous vaincrons car nous sommes les plus forts) à la réalité de terrain qui exprime évidemment l’inverse. Le très joli livret beige est en sus orné de caricatures signées Rowland Emett (1906-1990), pilier de la revue satirique Punch. A-t-on besoin de redire l’utilité et la force de frappe de la caricature pour la critique politique ? Oui.

Je reproduis l’introduction originale de l’ouvrage :

Il y a encore une dizaine d’années, le personnage du Baron Münchausen, gentilhomme allemand, occupait la première place dans la liste des grands menteurs de l’histoire. Depuis lors, le pauvre baron s’est vu dépouiller de ses lauriers au profit d’un, ou plutôt, pour être tout-à-fait exact, de deux de ses compatriotes ; et il faut bien dire que les successeurs de Münchausen ont su porter le mensonge sur un plan qu’il n’avait jamais atteint avant eux. Le baron, en effet, ne faisait qu’exploiter l’ignorance de ses auditeurs. Il leur parlait de contrées étranges et d’animaux fabuleux qui, en fait, étant donné le peu de choses que savaient les gens à cette époque, auraient fort bien pu exister sans qu’il le sût. Tandis que les Grands Prêtres modernes du Mensonge se moquent comme d’une guigne que le soleil brille lorsqu’ils affirment qu’il fait nuit. Ils soutiennent que plus le mensonge est gros, et plus il a des chances de passer pour la vérité. Pour qu’un mensonge atteigne son but, disent-ils, il faut qu’ils soit énorme, cynique, et tonitruant ; il faut qu’il soit de taille à porter aux gens un coup qui les assomme et les laisse pantois. Il faut qu’ils finissent par chanceler, pris de vertige, tandis qu’on leur répète à satiété que ce qu’ils voient devant eux n’est qu’une illusion.
Le candidat à la carrière de menteur ne pourrait mieux s’y préparer qu’en lisant d’un bout à l’autre les œuvres des deux plus grands charlatans qui se soient jamais vus sous la calotte des cieux. Que ce candidat ait toujours à portée de sa main un exemplaire de Mein Kampf, de Hitler, car c’est la Bible du mensonge. Il y trouvera tous les principes de la Duperie et les leçons de la Dissimulation. Qu’il ne néglige point cependant les manifestations plus ordinaires du Mensonge, et qu’il recueille avec soin les perles inestimables que la radio et les presses d’imprimeries nazies laissent tomber chaque jour. Qu’il écoute, qu’il observe, qu’il retienne ; et s’il ajoute à sa peine un tant soit peu d’imagination, alors une brillante carrière l’attend à la Whilhelmstrasse [adresse de la chancellerie et de nombreux ministères du Troisième Reich dont celui de l’office aux affaires étrangères]. Là, il pourra tout à loisir renier père et mère, religion ou patrie, et cela d’autant mieux que la nature l’aura gratifié d’une poitrine d’airain, d’une voix de stentor et de glandes à venin.

Mein Kampf étant aujourd’hui un best seller un peu partout dans le monde (la réédition française la plus récente date de 2016), il était juste et salutaire que le fascicule L’art de mentir fût également réédité. Mission accomplie en janvier 2021 par les excellentes éditions Wombat, qui font bien mention de l’auteur Adolf Hitler sur la couverture (et effacent l’accent circonflexe sur le mot dûs), mais l’amateur trouvera sans difficulté l’original sur le marché de l’occasion, à prix raisonnable. J’imagine que la rareté et la spéculation sont évitées en raison du tirage gigantesque de l’objet, des dizaines ou des centaines de milliers d’exemplaires peut-être ? Largués sur les populations françaises en même temps que des armes et des parachutistes anglais…

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