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Trois jours, sans rire

12/06/2024 Aucun commentaire

On est bien avancés maintenant.
Que faire ?
De l’art.
Ouf.
L’art est ce pas de côté qui permet de ne pas succomber trop vite ni trop complaisamment au réel, de mieux le sentir dans sa main sur sa peau et dans ses yeux ce foutu réel, au lieu de seulement se faire avoir par lui.
On n’est pas à sa merci ! On n’est pas sa chose, il est la nôtre, merde !
Et même : MONSIEUR Merde. Tiens il nous avait manqué, celui-ci. On est content de revoir monsieur Merde chier très littéralement dans les bégonias.
Car je sors du cinéma. J’ai vu cela. J’ai vu les bégonias et le réel transfiguré. J’ai vu les 41 minutes et 19 secondes de C’est pas moi, dénégation enfantine et moyen métrage de Leos Carax.
Ouf, pas de panique, en tout cas un peu moins de panique grâce au pas de côté : l’art est toujours là, la mise à distance, l’archi-intime et l’archi-universel en tresse plutôt qu’en détresse.
Carax nous parle de lui, de son histoire et de celle du cinéma et de celle de l’Europe, histoire commune vieille d’un siècle mais il nous semble que le film nous parle d’aujourd’hui, car le tour de magie opère encore, et oui, et ouf, l’illusion que ce film a été fait ce matin en « réaction » .
Film work-in-progress (ce sont les premiers mots qu’on lit sur l’écran), film patchwork, film installation, film happening, film sans mode d’emploi et puis quoi encore puisque ce ne sont que des images, film intemporel et c’est justement en cela qu’il donne cette impression si vive d’actualité, film de montage, de bric, de broc et d’amour, film de fantômes comme n’importe quel film (digne de ce nom), film quête-de-beauté comme n’importe quel film (digne de ce nom), film ludique quoique tragique, film godardien quoique caraxoïde, « C’est pas moi » recycle toute la filmographie de son auteur, jusques et y compris dans la scène post-générique où Annette joue le rôle de Denis Lavant, mais toujours sur du Bowie.
Dans une scène que je suppose tirée de Holly Motors (2012) (mais je n’irai pas vérifier), un présentateur télé alerte ses spectateurs sur un étrange phénomène : plus personne en France n’a ri depuis trois jours.
TROIS JOURS ? Sérieux ? Mais oui, c’est bien ça, je recompte sur mes doigts, nous sommes mercredi jour des sorties au cinéma, trois jours depuis dimanche soir. Comment l’a-t-il su, comment le sait-il depuis peut-être 2012 (mais je n’irai pas vérifier). L’art a raison et c’est à ça qu’on le reconnait.
Et puis comme une menace certaines figures de l’extrême-droite défilent vers le premier tiers du film, elles tendent le bras en parade, elles aussi sont intemporelles, quoique certaines rient depuis trois jours, et sont créditées dans le générique de fin comme « Têtes de salauds » .

Chagall, sons et lumières

31/05/2024 Aucun commentaire

Oui, bon, j’ai bricolé cette affiche alors que je n’ai jamais dépassé le stade « débutant sur Photoshop » mais l’important est qu’elle soit informative. Soyez informés : la tournée Chagall, l’ange à la fenêtre passe bientôt près de chez vous ! (Du moins si vous habitez près de Claix, de Seyssinet, d’Oris-en-Rattier, de Grenoble ou d’Eybens.)

« La biographie de Marc Chagall (1887-1985) est un voyage. Né au sein d’une famille juive dans un shtetl de Biélorussie, il fait ses études à Saint-Pétersbourg et dès 1910 rejoint Paris, alors capitale mondiale des arts. Il retourne en Russie pour participer à la Révolution et sera même promu « commissaire aux beaux-arts » de la jeune URSS, avant de fuir définitivement son pays natal pour Berlin, les USA, le Brésil… La dernière partie de sa vie s’ancre en France, qui reste son pays de cœur.
Nous évoquerons ses pérégrinations, son art et son époque, en mêlant le récit biographique, les images projetées… et bien entendu la musique, si présente dans son œuvre, avec un répertoire dominé par la musique russe mais s’autorisant, comme lui-même, des détours par le klezmer, la musique française du début du XXe siècle, et même l’opéra : l’une des dernières grandes œuvres de Chagall n’est-elle pas la fresque au plafond de l’opéra Garnier à Paris ? »

Violon : Christine Antoine
Arrangements et piano : Bernard Commandeur
Texte et voix : Fabrice Vigne
Durée approximative : 1h10

Prochaines représentations :

– Dimanche 2 juin 11h, à Claix (mais c’est complet)
– Dimanche 30 juin 11h, dans le château de Seyssinet
– Vendredi 30 août 18h, dans la chapelle d’Oris-en-Rattier qui se trouve être le village natal de mon père mais ça n’a presque rien à voir
– Lundi 9 septembre en soirée, à l’Espace des Cultures Juives de Grenoble
– Mardi 10 septembre, 19h, au 170 Galerie de l’Arlequin, chez Mme Marie M. et M. Christophe S. (nous passons leurs noms sous silence par souci de leur vie privée)
– Jeudi 23 janvier 2025, à Eybens

Capsule

15/05/2024 Aucun commentaire

Des circonstances complètement inattendues ont permis que je mette la main sur un lot de correspondance familiale. Je lis avec des émotions variées ces lettres intimes qui courent de 1963 à 1981 et me révèlent des proches, dont mes parents, en leur jeunesse. Je découvre des inconnus, familiers.
Je décortique avec des précautions d’archiviste cette capsule temporelle, ce temps qui passe, pris dans l’ambre sous la forme désuète de feuilles de papier pliées en quatre et cachetées sous enveloppes, avec parfois une découpe à la place du timbre (lorsque celui-ci était beau, rare, ou venu de l’étranger).
Et soudain, parmi ces familiers inconnus, je tombe sur moi-même. Dans une des toutes dernières enveloppes, contenant une carte postale d’été annonçant un déménagement, a été glissé un feuillet écrit de ma main. J’avais 12 ans. Ce gamin m’attendrit et me fait rire. Il fait plein de fautes d’orthographe mais il est marrant. Il commence par s’adresser à « Chaire [sic] fraîche », qu’il raye pour écrire plus sérieusement « Cher [sic] tous » .
Il fait le mariole, il ne dit pas ses affres dont j’ai le vague souvenir.
Je sais ce qu’il ne sait pas, mais j’ai oublié beaucoup de ce qu’il sait encore. J’aimerais le prendre dans mes bras et lui dire « Ne t’inquiète pas, chut chut ça va aller » et qu’il me rende mon câlin.
Puis je relève la tête et j’aime toujours aussi passionnément, et de plus en plus, le papier. Les papiers. L’endroit où s’écrivent les histoires, l’Histoire. Et je me demande ce qu’il restera dans 50 ans de nos monceaux de mails, textos, statuts, profils, posts, stories.

(Par ici : une autre capsule retrouvée et ouverte, une image cette-fois-ci, d’une autre époque, dégageant un parfum différent mais provoquant au fond de mon vieux moi la même sorte de réaction, de tendresse, et de réconciliation.)

La moitié du chemin

14/05/2024 Aucun commentaire

Ma semaine de cinéma : j’ai vu en deux jours deux films qui n’ont rien en commun sinon d’aborder la relation d’un père à son enfant.

Le mal n’existe pas, qui aurait pu s’appeler Paternel mais c’eût été trop explicite, film de Ryūsuke Hamaguchi dont j’avais tant aimé les précédents, Drive my car, Contes du hasard et autres fantaisies, Senses… Celui-ci est moins urbain, moins bavard, plus rugueux, mais encore plus captivant.
J’ai adoré son déroulé extrêmement lent et contemplatif, dès la scène d’ouverture, ce mouvement presque abstrait, sans début ni fin qui fait perdre la notion du temps.
Pourtant, lorsque je suis parvenu au dernier quart d’heure, la perplexité m’a envahi. Je n’ai absolument rien compris de ce que j’avais sous les yeux. Je n’y ai vu que du feu. À la fin du générique, quand la salle s’est rallumée, je faisais la moue… Alors, j’ai tourné ma tête pleine de moue vers le fauteuil voisin et j’ai vu mon amie CLV (avez-vous lu les livres de CLV ? sinon qu’attendez-vous ?) en larmes, s’essuyant les yeux. C’est elle qui, une fois sortis de la salle, m’a expliqué cette fin qui l’a bouleversée pour des raisons sur lesquelles je ne puis m’étendre sans révéler le secret du film qui, après tout, est le sien, le mien désormais, et ne sera peut-être pas le vôtre… Ce que je peux dire, c’est que grâce à CLV, j’ai compris et j’admets que ce film est un chef d’œuvre, qui laisse énormément de choses dans l’ombre, parce qu’il compte sur le spectateur pour faire la moitié du chemin. Au boulot ! Mais tout le monde n’a pas la chance d’aller au cinéma en compagnie de CLV.

Paternel, un premier film français de Ronan Tronchot, avec Gregory Gadebois dans le rôle d’un prêtre qui découvre sur le tard qu’il a eu un enfant dans sa jeunesse. Je l’ai projeté au village, sinon je pense que je ne serais pas allé le voir. Voilà un film qui ne demande pas beaucoup d’effort, qui fait l’intégralité du chemin à notre place. C’est sympathique… Très sympathique… Le prêtre est sympathique, son fils aussi… Tout le monde y est ultra-sympathique… Il ne se passe rien de grave tout du long, tant tout le monde est méga-sympathique… On s’ennuie, alors on joue à prévoir ce qui va se passer de sympathique dans la scène suivante, et on y parvient sans mal… Chasuble cousue de fil blanc…
C’est ce film-ci (confortable) qui aurait dû s’appeler Le mal n’existe pas mais pas pour les mêmes raisons que l’autre (inconfortable), pas pour l’ambiguïté : pour son absence au contraire. C’est tellement sympathique que j’aurai oublié ce film en quelques jours, alors que je ne suis pas près d’oublier le film d’Hamaguchi.

Ici et ailleurs

13/05/2024 Aucun commentaire

« La paix, c’est quand la guerre est ailleurs. »

Depuis quelques jours cette phrase géniale, profonde et menaçante tourne dans mes intérieurs. Je ne sais pourquoi. Ou peut-être que je sais, c’est l’approche des élections européennes. L’Europe est cette utopie créée il y a si longtemps pour mettre fin à la guerre, mais c’est comme si personne n’y croyait plus, et on s’apprête à envoyer au parlement, pour y représenter le peuple, des gens qui ne croient ni à l’Europe ni à la paix.

Cette phrase me fait aussi penser à Flon-Flon & Muzette, livre dit « jeunesse », génial, profond et menaçant, par Elzbieta (Pastel, 1994). Dans ce livre mettant en scène deux enfants qui s’aiment, la guerre n’est jamais morte, il faut juste profiter des moments où elle dort.

« La paix, c’est quand la guerre est ailleurs. » Cette phrase est, au hasard du web, attribuée à Jacques Prévert. Mais d’où sort-elle, au juste ? D’un poème ? Du dialogue d’un film ? D’un propos ? Je ne parviens pas à identifier sa source exacte. Quiconque la débusque pour moi gagne un livre du Fond du Tiroir.

Mort et bandes dessinées

06/05/2024 Aucun commentaire

I – Aristophane

Depuis des années un livre luit d’une phosphorescence singulière dans ma bibliothèque : Conte démoniaque d’Aristophane (L’association, 1993). Trois cents pages de souffre et d’encre. Une ampleur imaginaire et graphique exceptionnelle. Une somme mythologique à la fois radicalement personnelle et universelle. Une ambition, une proposition, un style, un auteur, un hapax.
Depuis des années je chéris ce livre en ignorant à peu près tout de son auteur, mis à part qu’il est mort bien jeune.
C’est la page FB de David Vandermeulen qui me révèle aujourd’hui la tragédie que fut l’existence de Firmin « Aristophane » Boulon (1967-2004). Génie précoce et discret, prometteur et unique en son genre, il n’aura publié que quatre livres, plus quelques pages en revues, avant qu’un accident de chauffe-eau esquinte à jamais son visage et ses mains. S’en est suivie une grave crise existentielle et mystique qui l’a conduit à renier son œuvre, tout spécialement ce Conte démoniaque, à brûler ses originaux, et interdire formellement à ses éditeurs toute réimpression.
Je relis aujourd’hui Conte démoniaque, et j’ai peur dans le livre et je pleure dans la vie.

II – Ed Piskor

Toujours sur Facebook. J’apprends avec stupéfaction, le 1er avril 2024, le suicide à 41 ans du fabuleux dessinateur américain Ed Piskor. Il s’était fait connaître comme collaborateur de Harvey Pekar (American Splendor) avant de devenir son propre scénariste. Il s’est consacré à une monumentale, érudite et stylisée histoire du Hip-hop (Hip-hop Family Tree chez Fantagraphics, deux sélections officielles à Angoulême) puis à une relecture, plus grand-public mais magnifique tout de même, intelligente, épique et même tendre, de la saga des X-Men (X-Men: Grand Design), puis, dans un genre plus confidentiel, il s’était lancé dans une curieuse série trash et ultragore, Red Room
Il a été débordé par une accusation de harcèlement sexuel qui, malgré ses dénégations, lui a valu une shitstorm (en français : un ouragan de merdasse) sur les réseaux sociaux, dont il ne s’est pas remis.
Il a laissé une longue note avant son suicide, glaçante puisqu’il y parle de sa mort comme déjà advenue, comme s’il était déjà fantôme :

I’m dead. I don’t have a reason to lie. […] We’re not built to have hundreds (maybe a few thousand?) people judging and/or harassing us at once. A private and solitary mind can’t take it. […] I was murdered by Internet bullies. Massive amounts of them. Some of you out there absolutely contributed to my death as you were entertaining yourself with gossip. I wasn’t AI. I was a real human being. You chipped little bits of my self esteem away all week until I was vaporized.

Il signe « Ed Piskor, 1982-2024 » cette lettre si effrayante et si triste.
Oui, la vague #metoo est nécessaire. Mais parfois ce qui est nécessaire n’est pas juste.
Les harcèlements sexuels détruisent des vies ; les harcèlements par réseau social, les lynchages par tribunal populaire, numérique, anonyme et lâche, aussi.
Les uns ne sauraient excuser les autres.

III – Eric Repellin

J’apprends avec grand chagrin la disparition, suite à un cancer particulièrement vicelard, de l’ami Eric Repellin.
Eric a fondé sa librairie à Grenoble en 1988 et l’a baptisée « Harry Morgan » quand bien même le logo sur l’enseigne représentait Humphrey Bogart non en Harry Morgan (son personnage dans Le Port de l’angoisse) mais plutôt en Philip Marlowe à moins que ce ne soit Rick Blaine ? Voilà le genre de conversation pour le plaisir de ferrailler et pinailler que j’aimais avoir avec lui.
Depuis 1988 ou à peine plus tard, donc, j’adorais passer des heures dans sa boutique, pour acheter un livre ou pas (ou plusieurs), mais surtout pour discuter sans fin de bandes dessinées, de musique, de polars, de cinéma, et de la vie en général, de nos filles respectives (deux chacun). C’était un excellent homme, intelligent mais bonhomme, drôle, cultivé, bienveillant, et de bon conseil dans les lectures. Nous avions des passions communes (Moebius, évidemment, dont nous détaillions les rééditions) mais il m’a permis d’innombrables découvertes : par exemple il a été le tout premier, voici au moins 15 ans, à me dire : « Tu ne devrais pas prendre Manu Larcenet pour un simple rigolo, tiens, lis « Presque » et on en reparle… Alors non, son « Blast » n’est pas une surprise… »
Flûte, je ne pourrai pas lui demander ce qu’il pense de La route, le dernier livre de Larcenet. Il me manque. Obsèques ce vendredi. Toutes mes condoléances à sa famille.

Le chemin qui mène de Jean Vigo à Teddy Lussi-Modeste

23/04/2024 Aucun commentaire

« Sur quoi as-tu changé d’avis ces 10 dernières années ? » : c’est l’une des questions que je préfère poser aux gens que je rencontre pour la première fois. Elle dit beaucoup sur quelqu’un […] parce que c’est une question qui raconte toujours une histoire. Une histoire de temps qui passe et de rencontres. Elle dit ce qui a été et ce qui est désormais. Comme le luminol, ce liquide bleu phosphorescent qui révèle le sang d’une scène de crime, c’est une question qui révèle nos contradictions.
Pour certains, changer d’avis, c’est se trahir. Eric Zemmour reprochait, en septembre dernier à Mélenchon d’avoir, en 20 ans, changé d’avis sur la burka : il citait alors Talleyrand, « je pardonne aux gens de n’être pas de mon avis, je ne leur pardonne pas de n’être pas du leur » – faisant partie de ces gens qui se targuent d’être absolument d’accord avec eux-mêmes depuis vingt, trente, quarante, cinquante ans.

A-t-on encore le droit de changer d’avis ? Blandine Rinkel

J’ai changé d’avis.
J’ai changé tout court.
Comment n’aurais-je pas changé puisque le monde a changé.
Faudrait-il se fixer pour règle de ne pas changer, et par-dessus le marché s’enorgueillir de rester intact au milieu d’un monde qui change ?
Dans le marbre, dit-on pour signifier que c’est pour si longtemps que c’est pour toujours, sauf que non, combien il dure le marbre, combien il est dur, Le marbre pour l’acide est une friandise, ainsi qu’a dit le poète.

J’ai changé : depuis longtemps et même à peu près toujours, l’un de mes films préférés, de mes films culte, aura été Zéro de conduite de Jean Vigo. C’est fini.

À une époque, je le voyais une fois par an, avec un plaisir intact. Je constate que je ne le vois plus. Je l’avais même montré à mes enfants quand elles étaient petites. Je ne sais pas si je le leur montrerais aujourd’hui.

Zéro de conduite est un film sur le chahut salutaire et carnavalesque ; sur la liberté, en somme. Je raffolais de ce bloc d’anarchie douce où les collégiens renversent leur collège sens dessus dessous et cul par-dessus tête, prennent le pouvoir. Les adultes y sont ridiculisés, décrédibilisés et bien fait pour eux, ils y ont le sale rôle, celui de la contrainte, de la rigidité intellectuelle et morale, de la norme, du système, du pouvoir, du passé. Faisons table rase !

Ce film a infusé en moi en compagnie d’autres oeuvres qui pédagogisaient l’anarchisme en direction des enfants et des ados (Le roi et l’oiseau de Prévert et Grimault, Gaston Lagaffe de Franquin, The Wall de Pink Floyd, vous souvenez-vous de Hey teachers, leave us kids alone ?). J’en faisais régulièrement l’éloge lorsque l’on m’invitait à présenter mes livres dans les collèges – je me rends compte qu’alors ma posture, a priori, était toujours de me ranger du côté des élèves, contre les profs (j’avais beau jeu… ou étais-je simplement démago ?), j’imaginais que mon irruption dans la classe incarnait le même mouvement ascendant que Zéro de conduite, cette rébellion, cette aspiration à la liberté, cette fureur créatrice punkoïde, cette rupture dans la routine, cette responsabilisation, cette élévation de la conscience de soi-même, cette joie aussi et surtout. Je recommandais la vision de ce film et je tenais d’ailleurs, je tiens toujours, pour preuve de son génie le fait qu’il ait été censuré treize ans après sa sortie : il était dangereux pour la jeunesse. Vive le danger et la subversion. Ah ah ah.

Et puis voilà que c’est fini. Le danger est manifestement ailleurs.

Se moquer des profs aujourd’hui, ce serait comme faire une blague juive en 1943 : au minimum une obscénité, au maximum une criminelle complicité. Se moquer des profs, c’était bon enfant, vivent les vacances, les cahiers au feu, la maîtresse au milieu. Mais nous sommes passés d’une époque bon enfant à une époque mauvais enfant, comme il est dit quelque part dans Ainsi parlait Nanabozo.

Je viens de voir Pas de vagues, le dernier film de Teddy Lussi-Modeste, où des collégiens prennent le pouvoir, renversent leur collège sens dessus dessous et cul par-dessus tête, chamboulent au passage tous les adultes à l’intérieur. Un film parmi de très nombreux autres tombant en cataracte (L’Affaire Abel TremComme un fils, Bis repetita, La salle des profs, L’InnocenceAmal un esprit libre… liste impressionnante à laquelle j’ai ajouté un film roumain de 2021), qui tous montrent à quel point le métier de prof est devenu difficile, peut-être impossible, en tout cas héroïque, et atrocement solitaire au beau milieu d’une fourmilière. Cet empêchement du métier de prof est une catastrophe globale qui me touche intimement mais qui ne peut que toucher intimement chacun d’entre nous, en ce qu’il révèle que, sans enseignement commun, nous ne pouvons plus faire société. Sans l’Éducation Nationale, que l’on peut certes d’abondance moquer et critiquer, la société française n’existe tout simplement plus. Il faut la critiquer et la chérir, l’Éducation Nationale. Un peu comme la démocratie. Puisque c’est pareil.

Quel chemin avons-nous parcouru en 90 ans, de Jean Vigo à Teddy Lussi-Modeste ? Je ne parle pas de cinéma, je parle de ce dont parle le cinéma. Ce que nous avons gagné, ce que nous avons perdu en 90 ans.

Je suis sorti de la salle en mauvais état, accablé, angoissé, terrifié. Mais convaincu que c’est ce film-ci que je conseillerais à des collégiens aujourd’hui, c’est celui-ci qui élèverait leur conscience. Ma préconisation à la jeunesse remplacerait donc un film éminemment joyeux par un film fondamentalement stressant. Heureusement que je ne suis plus invité dans les collèges pour parler de mes livres.

PS. Je pars me changer les idées dans la Loire, je fais un peu de tourisme autour du barrage de Villerest, c’est très joli. Soudain je butte, en traversant le charmant village de Saint-Jean-Saint-Maurice-sur-la-Loire, contre cette plaque de rue que je vous adresse en carte postale. L’odonyme était presque parfait.

« Faut-il dire à ces potes que la fête est finie ? » (La valse de Ferdinand)

22/04/2024 Aucun commentaire

Cette nuit, j’enquêtais sur Ferdinand Walz.
Ferdinand Walz (mais est-ce son vrai nom ?) joue du piano dans un groupe dont je fais moi aussi partie. C’est un garçon très discret, sans âge, ni signe particulier, souriant mais passe-muraille, qui ne parle que pour répondre, laconiquement, aux questions qu’on lui pose. Un soir, lors des bavardages qui suivent une répétition, je lui ai demandé ce qu’il faisait dans la vie. Il m’a répondu, aimable mais évasif, qu’il travaillait dans la cuisine centrale de la communauté de communes, je m’en suis contenté, je n’ai pas creusé la question. Sauf qu’en consultant les archives, je me suis rendu compte d’un détail troublant : sur toutes les photos de notre groupe, prises lors de répétitions ou de concerts, pas une seule fois Ferdinand Walz n’est vu de face, on ne voit jamais que sa nuque, qu’il soit debout parmi nous ou bien assis à son piano. C’est peut-être une coïncidence. Ou alors… Ferdinand Walz s’efforce de ne jamais laisser capturer son visage.
Je recoupe les informations, comme font les flics dans les séries, sur un grand panneau de liège où tous les éléments sont épinglés, photos, post-it, pièces à conviction, plans d’architecte, horaires des chemins de fer ou des marées, mode d’emploi multilingue de la cuisinière, points d’interrogation remplaçant les pièces manquantes (en l’occurrence, le visage de Ferdinand Walz), reliés par des fils de couleur qui forment comme une toile d’araignée. Et je parviens à la conclusion sidérante quoiqu’incontestable : Ferdinand Walz est un cambrioleur. À chaque fois qu’il a été absent d’une répétition, un appartement a été dévalisé, d’ailleurs très soigneusement, proprement, sans trop de dégâts. Cette histoire de cuisine centrale est une couverture bien commode !
Maintenant que j’ai percé à jour Ferdinand Walz, je dois décider que faire de ma découverte. Tout balancer aux flics ? Lui en parler d’abord, pour tâcher de comprendre sa vie et ses motivations ? Ne rien dire du tout et continuer à jouer de la musique avec lui ? Je suis en proie à ce dilemme moral lorsque je me réveille, réalisant que je n’ai même pas gardé dans ma propre mémoire l’image mentale du visage de Ferdinand Walz.

Et pendant ce temps, sur la terre :
« Tchouang-tseu rêve qu’il est un papillon, mais n’est-ce point le papillon qui rêve qu’il est Tchouang-tseu ? » (cité par Raymond Queneau, Les fleurs bleues)
Réalisation d’un papillon en atelier pop-up sous la direction de Philippe UG.

Nous devons admettre

17/04/2024 Aucun commentaire

Message reçu 5 sur 5 pour mes 55. Merci à ceux qui m’ont adressé aujourd’hui des vœux de bonanni.

Photogramme extrait de Voyage à Tokyo d’Ozu. Parmi les événements marquants de ma 55e année : ma découverte du cinéma d’Ozu. Quelle splendeur !

C’est pas le tout d’être heureux, j’ai aussi une pensée pour le Tampographe Sardon, qui m’a encore bien fait marrer et dont j’apprends qu’il n’a qu’un an de moins que moi :
« Ce samedi la boutique sera ouverte, mais pour une fois j’y serai pas. C’est mon anniversaire et je vais le passer à faire ce que je préfère au monde, c’est à dire rien foutre. J’aurai 54 ans, c’est le bel âge des bilans et des coloscopies. Ce qui revient à peu près au même. »

Baise malchanceuse

06/04/2024 Aucun commentaire

Actualité flaubertienne.

Avez-vous vu Bad Luck Banging or Loony Porn, film roumain réalisé par Radu Jude, tourné pendant la pandémie en 2021, et ours d’or à Berlin (les Berlinois ont de l’audace) ? Traduction possible du titre anglais : Baise malchanceuse ou Porno cinglé. J’apprends ici que Babardeala cu bucluc sau porno balamuc, le titre original, emploie des mots d’origines gitanes et ottomanes, et constitue d’entrée de jeu une provocation au nationalisme roumain.

Comme chez Flaubert, l’intrigue mêle le grotesque et le tragique ; si elle n’était pas si trash, elle pourrait valoir à ce film d’être ajouté à la litanie prodigieusement longue, récurrente comme un symptôme, des sorties au cinéma qui ces jours-ci abordent la crise de l’enseignement en collège ou en lycée : ici, Emi, incarnée par Katia Pasacriu, est une prof de collège qui subit humiliation, mise au ban et vexation infligée par un tribunal populaire parce qu’une vidéo sexuelle privée qu’elle a tournée avec son mari se retrouve sur Internet…

Jude filme la déambulation dans Bucarest de cette femme inexpressive derrière son masque anti-Covid, en suggérant que la véritable obscénité est ailleurs que sur Youporn. PARTOUT ailleurs. Dans les rues, dans les médias, dans les supermarchés, dans les files de bagnoles, dans les façades, enseignes et publicités, dans les micro-agressions et soubresauts de ressentiments recuits à même le trottoir, dans les haines de tous contre tous, dans la compétition libérale généralisée et érigée en système.

Et puis, pile au milieu du film, sur une ritournelle incongrue de Boby Lapointe, l’histoire s’interrompt brutalement pour céder la place à une sorte de court-métrage expérimental directement hérité du Dictionnaire des idées reçues de Gustave Flaubert.

Défilent sous nos yeux, dans l’ordre alphabétique, c’est-à-dire dans une parodie d’ordonnancement, divers concepts et clichés dont les définitions et exemples, un à un, démolissent froidement notre zeitgeist et notre ordre moral en cache-sexe. Les violences politiques, policières, patriotiques, religieuses et mémorielles, nous sont assénées avec une ironie d’autant plus cinglante qu’elle n’est jamais que l’enregistrement du réel : c’est le fascisme d’hier et de demain que nous voyons, et la Roumanie est, à quelque chose près (la pression et l’oppression catholiques y sont sans doute pires qu’ailleurs), le monde.

Ainsi, pour l’entrée Transformation nous admirons une magnifique fleur éclore au ralenti tandis que nous lisons un fait divers recueilli dans la presse :

Un Américain accusé d’avoir tué ses deux colocataires, a déclaré à la police partager avec eux des opinions néonazies, jusqu’à ce qu’il se convertisse à l’Islam. Il les a ensuite tués parce qu’ils ne respectaient pas sa foi.

Un peu plus tôt, parvenus à la lettre C, à l’entrée Cinéma nous étions pourtant avertis par cette note d’intention :

Nous avons appris à l’école l’histoire de Médusa. Elle avait un visage si laid qu’à sa vue les êtres et les âmes se transformaient en pierre. Lorsque Athéna a ordonné à Persée de tuer le monstre, elle l’a prévenu de ne jamais regarder directement son visage, mais seulement son reflet dans son bouclier lustré. Suivant ce conseil, Persée réussit à décapiter Médusa. La morale est qu’il nous est impossible de voir les horreurs actuelles parce qu’elles nous paralysent d’une peur aveugle, et que nous ne pouvons les percevoir qu’au travers d’images qui en reproduisent l’apparence. Le cinéma est le bouclier lustré d’Athéna.

Précision à l’attention de quiconque ne ferait pas la différence entre l’ironie et le cynisme, soit entre le recul empathique Flaubertien obligeant le lecteur à s’impliquer pour saisir ce qui n’est pas dit, et la potacherie ricanante se payant la tête de ses personnages afin de mettre le public dans sa poche : c’est la différence entre un film de Radu Jude et un film de Ruben Östlund.