Archive

Articles taggués ‘Lectures’

Construire un feu après l’autre

04/12/2021 Aucun commentaire

Merci à Jean-Pierre Blanpain de nous avoir offert le magnifique visuel ci-dessus, pour le spectacle que je donnerai avec Olivier Destéphany, duo voix-contrebasse adapté de la terrible nouvelle Construire un feu de Martin Eden. Première le mardi 7 décembre 19h, à l’Odyssée, Eybens (gratuit mais sur réservation et sous goddamn’ pass sanitaire).

Depuis l’irréparable choc que me fut la découverte de Martin Eden, je lis bon an mal an un Jack London chaque année, et j’espère vivre assez vieux pour avoir tout lu de ce pauvre Jack, cette force de la nature qui n’a vécu que 40 ans, vie brève et dense d’aventures et de littérature…

En 2021, comme pour prendre de l’avance face à un futur incertain, j’en ai lu beaucoup plus d’un. Notamment la fulgurante petite autobiographie Ce que la vie signifie pour moi (éditions du Sonneur), et puis l’extraordinaire Vagabond des étoiles, roman à la fois fantasmagorique et social (en l’occurrence, sont ici dénoncées les conditions de détention dans les prisons américaines) où l’on découvre que London est un pionnier du roman fantastique américain – on peut parfaitement lire Le Vagabond des étoiles comme une préfiguration des vertiges schizophrènes à venir de Philip K. Dick. Comme souvent avec les auteurs que j’admire, je relève la tête du livre en écarquillant les yeux et en murmurant Il a donc AUSSI fait ÇA ? Une citation du Vagabond des étoiles :

Mes vies sont les vôtres aussi. Chaque être humain arpentant aujourd’hui la planète porte en lui l’incorruptible histoire de la vie depuis son origine. Cette histoire est inscrite dans nos tissus et dans nos os, dans nos fonctions et nos organes, au plus profond de nos cellules. Et nous la transmettons par la reproduction, aussi subsistera-t-elle jusqu’à la fin des temps impartis à notre espèce sur la terre. Nous avons tous été blancs, noirs, ou de toutes les couleurs que vous voudrez. Nous avons tous été hommes ou femmes, et nous sommes tous nés quelque part ou ailleurs. Qu’importe, nous n’avons rien choisi de tout cela, il n’y a donc aucune raison d’en être fiers ni d’en avoir honte. Et malgré toutes ces vies croisées, toutes ces connaissances accumulées, des questions resteront sans réponses.
Pourquoi les chiens, les oiseaux ou les vaches ne construisent-ils pas de temples, de mosquées ou de cathédrales ? Nous qui partageons avec eux toutes les contraintes de l’animalité, intelligence et sensibilité comprises, pourquoi seule l’humanité est-elle affligée de l’indicible douleur de la superstition ?

Alors ? Hein ? Oui, n’est-ce pas ! Il a donc AUSSI fait ÇA, pas vrai ?

Et puis bien sûr j’ai abondamment relu Construire un feu. Pour établir le texte du spectacle, j’ai décortiqué, pétri, remâché, comparé des traductions, remanié, coupé, et j’ai adoré une histoire que j’aimais.

London, puisant dans les souvenirs de sa traversée du Grand Nord et de sa piètre ruée vers l’or en 1897, a écrit cette nouvelle à deux reprises, en 1902 puis en 1908. La première mouture, plus brève et sensiblement plus optimiste, avait, dit-on, été écrite à l’attention des boy scouts d’Amérique que London souhaitait édifier et mettre en garde contre les dangers de toute arrogance face à la nature, qui est plus forte que nous. C’est sur la seconde version, plus longue, âpre et implacable, que je base mon spectacle. La phrase clef, que je livre ici sans rien divulgacher, est celle où London est le plus proche de porter un jugement sur son personnage, sans toutefois aller jusqu’à franchir le pas :

Ce qui lui manquait pour connaitre la peur, c’était l’imagination. Certes, il avait l’esprit vif quant aux choses de la vie, aux choses concrètes. Cinquante degrés au-dessous de zéro, c’était pour lui une de ces choses concrètes, il en éprouvait le froid et l’inconfort. Rien de plus. Cela ne l’entrainait pas vers des méditations sur la fragilité des créatures au sang chaud, qui ne peuvent vivre qu’entre d’étroites limites de température, sur la mortalité de l’homme ou l’immortalité de son âme, ou sa place dans l’univers. Non, cinquante degrés au-dessous de zéro représentaient la morsure douloureuse d’un froid contre lequel il convenait de se protéger, au moyen de moufles, de cache-oreilles, de mocassins chauds et de grosses chaussettes. Qu’il pût y avoir là davantage ne lui était jamais venu à l’esprit.

London condamne son personnage, du point de vue romanesque sinon du point de vue moral, parce qu’il manque d’imagination. Voilà qui est génial et prodigieusement contemporain, de la part d’un auteur qui, entre autres, a contribué à inventer le nature writing (Il a donc AUSSI fait ÇA ?). Ne pas prendre la mesure de notre rôle et de notre taille dans la nature, des désastres écologiques, de notre propre mise en danger, par exemple s’afficher climatosceptique, c’est manquer d’imagination.

Curiosités pour amateurs d’images qui bougent : Construire un feu a naturellement beaucoup inspiré le cinéma. Claude Autant-Lara en a tourné dès 1928 une version muette et expérimentale en testant un procédé nouveau de format panoramique, qui préfigurait le cinémascope, hélas le film est perdu ; Orson Welles a été le narrateur d’une version assez connue, réalisée en 1969 par David Cobham ; il paraît qu’existe un court-métrage de 2003 réalisé par Luca Armenia avec Olivier Pagès, mais pas moyen de mettre mes yeux dessus ; enfin une version animée de 2016, par François-Xavier Goby, est tout-à-fait remarquable.

Olivier et moi-même, perdus dans le Klondike avec une botte d’allumettes et un morceau d’écorce de bouleau. (Photo Franck Pélissier)

Cocher les bonnes cases

02/11/2021 Aucun commentaire

La Toussaint est le temps de songer à nos morts. Je me rends au Père Lachaise, secteur columbarium, terminus case n°382. Je m’incline pour déposer mes hommages et cependant je lève les yeux, puisque la case que Georges Perec partage avec sa tante Esther et sa cousine Éla Bienenfeld est plus haute que mon front. Perec réduit en cendres est en sa dernière demeure, comme on le voit sur le cliché ci-dessus, voisin de palier de Jérôme Savary, ainsi qu’à quelques pâtés de Stéphane Grappelli, Edmond Jabès, Max Ernst, Achille Zavatta, Jacques Rouxel, Michel Magne, Pierre Dac, Isadora Duncan, Isidore Isou (ne sont-ils pas merveilleusement assortis par leurs prénoms, ces deux-là ?) ou Philippe Honoré, l’un des dessinateurs de Charlie Hebdo ayant pris une retraite anticipée le 7 janvier 2015. On croise des célébrités. Jusqu’au columbarium, le Père Lachaise vous a un petit côté carré VIP.

Je viens de lire, « avec passion » serait un peu exagéré tant la forme en est archi-distancée, mais du moins avec grand intérêt, le diptyque Fun et More Fun de Paolo Bacilieri (éd. Ici Même, 2015 & 2016). Ce livre retrace et romance l’histoire des mots croisés, d’abord à New York où furent inventés en 1913 ces jeux intellectuels imprimés à la fin des journaux, puis à Londres, Paris et Milan. Le second tome est celui qui évoque la France, Paris, et quelques grands verbicrucistes français parmi lesquels Georges Perec tient la vedette. Perec était l’un des génies de l’exercice, héros incontestable des mots y compris croisés, profond théoricien et malicieux praticien, et de très belles pages lui sont consacrées.

Je me recueille en silence dans le columbarium. Ici les cendres et les mémoires sont bien rangées. Je fais face à d’interminables lignes et colonnes de cases, certaines blanches, d’autres noires, je n’ai pas besoin de m’halluciner bien longtemps pour voir une grille de mots croisés où Perec occuperait la case 38/IV. Surtout, je pense à la très audacieuse hypothèse que Paolo Bacilieri développe dans son livre, qu’il développe d’ailleurs de façon purement graphique, c’est moi qui explicite et souligne. Selon lui, élucider une grille de mots croisés est une opération qui consiste tout simplement, par métonymie, à donner du sens à la modernité.

Dessins d’architecture à l’appui, il suggère que les mots croisés sont nés, quasiment en même temps que la bande dessinée qui est une autre manière de remplir des cases à la fin des quotidiens, dans une ville de cases : voyez la façade de l’Empire State Building et de tous les autres gratte-ciels, ils reproduisent verticalement des planches de BD ou des grilles de mots croisés ; puis, ces deux arts se sont diffusés dans tout le monde occidental au fur et à mesure que ses grandes villes se new-yorkisaient en multipliant les buildings et les agences de presse, les grands ensembles de lignes et de colonnes, les petites cases, tout un agencement rationnel orthonormé du monde et de la connaissance. Horizontalité, verticalité, quadrillage, gaufrier, et plan à angle droit des villes nouvelles : pas de solution de continuité.

Remplir des cases de mots croisés, pour l’homo sapiens urbain du XXe siècle, était un moyen implicite de révéler, conforter, et mettre à l’épreuve sa vision du monde. Ça rentre ? Oui, ça rentre, j’ai recréé lettre à lettre mon habitus miniature. (Puis, au XXIe siècle, le sudoku a remplacé le mot croisé dans les transports en commun parce que plus généralement les chiffres ont remplacé les lettres, que voulez-vous, c’est la numérisation, la logique comptable, un autre problème mais toujours une grille de petites cases à remplir.)

Face aux petites cases en marbre, je salue du menton Perec et son œuvre toujours aussi fertile : ses mots croisés, ainsi que son brillant essai Considérations de l’auteur sur l’art et la manière de croiser des mots, sont régulièrement réédités… Mais La vie mode d’emploi, chef-d’oeuvre au titre programmatique, aux 2000 personnages et aux 99 chapitres, m’apparait soudain avec la force de l’évidence comme une façon supplémentaire d’affirmer le même Weltanschauung, la même opération de réappropriation du monde sur un damier de 10×10 cases carrées. Puis, je resserre mon écharpe parce que le ciel se couvre, je fais demi-tour et je quitte le Père Lachaise, les mains dans les poches. Temps de Toussaint.


Le lendemain, je trouve une autre façon de célébrer les morts dans leurs cases. Je visite, pour la première fois, le Panthéon. Je n’avais jamais eu le désir suffisant de pénétrer ce temple républicain qui, depuis la mise en scène de Mitterrand par Serge Moati, me semblait relever du Disneyland mémoriel. Et puis, l’occasion fait le pèlerin. Après tout l’endroit n’abrite pas que des quelconques évêques et d’interchangeables généraux premiers venus à qui on distribue un éternel caveau aussi désinvoltement que la Légion d’Honneur, mais également des personnes réellement admirables qui ont sans conteste fait la France. Hugo, Voltaire, Jean Zay, Germaine Tillon, Aimé Césaire, Joséphine Baker… Je paie mon respect.

Cependant je ne peux m’empêcher, me remémorant Malraux et sa voix chevrotante et monotone d’acteur kabuki, de me répéter en silence l’excellente blague de Killoffer : Que dit-on quand on est en train de chier et qu’un fâcheux tambourine à la porte ? N’entre pas ici, j’en moule un. Parfois, on est tiré vers le bas, n’est-ce pas. Mais je descends jusqu’à la crypte et la solennité opère. Je m’assois et j’écoute au casque le fameux discours, les yeux fermés :

Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé; avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et Brouillard, enfin tombé sous les crosses; avec les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes, avec la dernière femme morte à Ravensbrück pour avoir donné asile à l’un des nôtres. Entre, avec le peuple né de l’ombre et disparu avec elle — nos frères dans l’ordre de la Nuit…

Quand Malraux cède enfin la parole au Chant des partisans, je suis en larmes. Parfois, on est tiré vers le haut, n’est-ce pas. Toujours la même histoire : la surface des mots fait rire, leur profondeur ait pleurer.

De retour dans la nef, je me passionne pour l’expo temporaire, Un combat capital, consacré à la longue marche de l’abolition de la peine de mort, 190 ans entre sa proposition à l’Assemblée Nationale et son vote effectif en 1981 – contre l’avis de la foule, 62% des Français étaient et sont sans doute encore contre. Je me dis au passage que tous les gens admirables ne sont pas panthéonisés ni panthéonisables, et heureusement. Albert Camus, sur la barbarie de la loi du Talion :

« Si donc l’on veut maintenir la peine de mort, qu’on nous épargne au moins l’hypocrisie d’une justification par l’exemple. Appelons par son nom cette peine à qui l’on refuse toute publicité, cette intimidation qui ne s’exerce pas sur les honnêtes gens, tant qu’ils le sont, qui fascine ceux qui ont cessé de l’être et qui dégrade ou dérègle ceux qui y prêtent la main […]. Appelons-la par son nom qui, à défaut d’autre noblesse, lui rendra celle de la vérité, et reconnaissons-la pour ce qu’elle est essentiellement : une vengeance. »

De nouveau, je m’assois dans un coin et j’écoute au casque, yeux fermés, des documents sonores d’époque mis à la disposition des visiteurs. Ici, deux chansons, quasi-contemporaines, de deux chanteurs populaires, l’un pour et l’autre contre. J’écoute L’assassin assassiné : Julien Clerc seul à son piano, humaniste vibrant, lyrique (Le sang d’un condamné à mort/C’est du sang d’homme, c’en est encore) – parfois, n’est-ce pas, on est tiré vers le haut. Puis Je suis pour : Michel Sardou en populiste lyncheur qui incarne à merveille l’esprit de vengeance dénoncé par Camus (C’est trop facile et trop beau/Il est sous terre, tu es au chaud/Tu peux prier qui tu voudras/J’aurai ta peau, tu périras). Sardou est infiniment plus funky que Clerc ! Quelle rythmique endiablée, écoute un peu cette ligne de basse, et le sax bar, et les violons, super ! Je me mets à remuer la tête en mesure, je danse assis, limite je claque des doigts. Puis soudain je reviens à moi, j’ouvre les yeux, je vérifie honteusement que personne ne me regarde. Parfois, n’est-ce pas, on est tiré vers le bas.

De l’amour (encore)

09/10/2021 Aucun commentaire

Hier, vu le Rabih Abou-Khalil trio sur scène.
Oh, fabuleux ! L’un des meilleurs concerts de ma vie. En tout cas mon meilleur de la semaine.
J’aime et je vénère la musique de Rabih Abou-Khalil depuis des décennies, mais je le voyais live pour la première fois et j’ai découvert une autre de ses facettes : il est aussi un excellent humoriste. Entre chaque morceau, il a débité d’innombrables imbécilités hilarantes, sur un ton pince sans rire, entre ses deux musiciens impassibles qui de toute façon ne pigeaient pas un mot de français. Par exemple : « Dans le morceau suivant, j’aborde un thème audacieux, rarement traité en musique… L’amour. J’ai intitulé ce morceau : « Ne me quitte pas, si tu me quittes il faudra que j’en trouve une autre et c’est beaucoup de travail ».
Cynisme fort récréatif mais…

Par ailleurs, le livre qui déforme ma poche ces jours-ci, et qui la déformait y compris pendant le concert est La rose la plus rouge s’épanouit par la Suédoise Liv Strömquist (ed. Rackham, 2019). Il s’agit d’un essai sur un thème audacieux, rarement traité en littérature… L’amour. Plus exactement, sur les raisons pour lesquelles l’amour est si difficile aujourd’hui, si empêché.
Et c’est passionnant. Elle énumère méthodiquement les hypothèses sur les causes de la disparition de l’amour dans nos vies : la disparition de l’autre au sens large (notre civilisation est celle de l’égo, symbolisée par le selfie), la rationalité (qui domine les sciences depuis trois siècles – mais qui détruit l’amour), la négation de la mort et du vieillissement (quasiment un corolaire du point précédent), le changement sociétal du statut masculin, et plus largement le désenchantement du monde tel que décrit par Max Weber…

Sont mis à contribution bien sûr Socrate, Kierkegaard (1) et Roland Barthes, les trois experts académiques de l’amoûr, mais aussi Leonardo di Caprio (point de départ de l’étonnement philosophique, et donc de la réflexion), Emily Dickinson, Marsile Ficin, Lou Andreas-Salomé, Thomas Mann, Angela Davis, le Schtroumpf à lunettes, Lovie Austin, Eva Illouz, Jabba the Hutt, George Bataille, Erich Fromm (qui dès les années 50 expliquait pourquoi la civilisation occidentale était fatalement nulle en amour, puisque par définition elle cherche à prendre plutôt qu’à donner), Shiva et Parvati, Thésée et Ariane, Beyoncé (archétype de l’amoureuse contemporaine, rationnelle, utilitariste, adepte du développement personnel et de la résilience, amoureuse thérapeutique, capitaliste win-win et empowérée) ou au contraire Lady Caroline Lamb (archétype de l’amoureuse démodée, passionnée, ravagée, à mauvaise réputation), ou enfin la poétesse américaine Hilda Doolittle qui tomba éperdument amoureuse une dernière fois à 74 ans d’un jeune homme pour qui elle écrivit maints poèmes, dont « La rose la plus rouge s’épanouit » qui donne son titre au livre de liv Strömquist.

Quel(le) imbécile peut prétendre Je sais aimer et je n’ai rien à apprendre sur la question et renoncer à lire ce livre ? Cette enquête sur l’amour parle forcément de vous, d’une manière ou d’une autre. Puisqu’elle parle de moi. Elle parle de quiconque a éprouvé ce sentiment audacieux, si rarement traité dans les arts. Je suis sûr qu’elle parle aussi, en cherchant bien, de Rabih Abou-Khalil.

(Comme le sujet ne saurait être clos, l’œuvre de Liv Strömquist revient au fond du Tiroir ici.)


(1) – « Aimer est le bien suprême et la plus haute félicité. Celui qui aime vraiment s’est enrichi, car il s’enrichit chaque fois qu’il peut donner son amour en renonçant à la réciprocité. » Soren Kierkegaard, Les œuvres de l’amour, 1847. Totalement ringard à notre époque de Qu’est-ce que j’y gagne ?

Céline n’avait pas menti (Cancel la Cancel, 4/5)

18/09/2021 Aucun commentaire
« La volonté du roi Krogold », légende médiévale. Manuscrit de Louis-Ferdinand Céline disparu en 1944. Retrouvé en 2021. Illustré par Jacques Tardi en 1991 (extrait de « Mort à Crédit », éd. Futuropolis).

On ne se débarrasse pas de Louis-Ferdinand Céline. Il reste là, tapi dans un coin du paysage littéraire, toujours monstrueux mais toujours génial. Toujours génial mais toujours monstrueux.

Diable sur ressort, voilà qu’en 2021, soixante ans après sa mort, il fait à nouveau l’actualité. Cet été a ressurgi un mètre cube de ses manuscrits que l’on croyait perdus à jamais : Casse-Pipe, qui aurait dû être un roman de l’ampleur de Voyage au bout de la nuit ou de Mort à Crédit mais dont on ne connait jusqu’à présent que quelques maigres chapitres rescapés ; un autre récit intitulé Londres qui pourrait bien être le fantomatique Guignol’s Band 3 ; sa « légende médiévale » intitulée la Volonté du Roi Krogold ; etc.

Cette découverte est la nouvelle la plus fracassante de l’année. Après le rapport du GIEC, naturellement. Après la chute de Kaboul, aussi. Attends… Après les incendies caniculaires, après la mise en plass du pass sanitaire de mes deux doses et son exigence impérative dans les médiathèques mais pas dans les églises, après l’expédition dans l’espace de connards de milliardaires ayant trop salopé la Terre pour la juger encore digne d’eux, après la délicieuse déroute électorale du RN, après la flippante déroute électorale générale, après Joséphine Baker panthéonisée… Bon, admettons qu’il y a treize nouvelles fracassantes à la douzaine. Mais celle-ci ! Comme elle fracasse ! Je suis fracassé ! Céline n’avait donc pas menti ! (sur ce point, du moins.)

Lorsque je travaillais sur Céline et sa réception, il y a une petite trentaine d’années, entiché jusqu’à l’obsession je dévorais tout, y compris biographies et correspondances où sans relâche il braillait comme un putois offensé contre les crimes dont il été accablé, parmi lesquels le vol et sans doute la destruction des fameux manuscrits, en 1944, alors qu’il fuyait l’épuration, d’abord via Sigmaringen en compagnie du gouvernement pétainiste en déroute, puis avec sa femme et son chat jusqu’au Danemark. Mais la mythomanie, le mensonge et, au minimum, l’hyperbole étant chevillés au cœur du personnage, fallait-il le croire ? Ce pan de l’œuvre escamoté n’était-il que l’une de ses légendes personnelles ? Faute de le croire sur parole, on rêvait : je me souviens qu’avec un camarade étudiant aussi obnubilé que moi, nous nous montions le bourrichon, Allez c’est juré on s’y colle toi et moi, on va mener l’enquête, on va la retrouver nous autres cette Volonté du Roi Krogold ! Et combien d’autres comme nous, voir par exemple le témoignage d’Émile Brami.

« Trésor je l’affirme ! De ces romans, tonnerre de dieu, que la littérature française en est appauvrie pour toujours ! La preuve qu’ils les ont brûlés, trois manuscrits presque, les justiciers épurateurs ravageurs ! Pas laissés un atome de cendres !», écrivait Céline dans Maudits soupirs pour une autre fois, comme le rappelle sur son blog sur son blog Jean-Pierre Thibaudat, dernier dépositaire de ces 6000 feuillets, qu’il a gardés au secret pendant 15 ans avant, enfin, d’en faire état – histoire rocambolesque.

Je me réjouis déjà des heures de lecture qui m’attendent, là-bas, dans les années à venir, lorsque les chamailleries entre ayants-droit seront résolues. Toutefois, cette réapparition miraculeuse prend place à une époque singulière, qui est celle de la cancel culture (pour ceux qui se demandaient où je voulais en venir et ne voyaient pas le rapport). Et la conjonction me pousse à certaine prise de conscience.

Céline est essentiellement infréquentable, et pour d’excellentes raisons. Ses trois pamphlets antisémites (Bagatelles pour un massacre, 1937 ; L’école des cadavres, 1938 ; Les beaux draps, 1941) sont des ignominies, je ne parle pas par ouï-dire, je les ai lus. Ils sont impardonnables et (jusque-là tout est normal) impardonnés. Ils ont valu à leur auteur la condamnation, la prison, l’exil, la disgrâce, ainsi que, accessoirement, la subtilisation pour 60 ans d’un mètre cube de manuscrits en 1944.

Pour autant, il y a trente ans déjà, la position de principe, si banale, « Céline est antisémite donc je boycotte Voyage au bout de la nuit, je ne lirai jamais cette ordure » m’apparaissait comme une profonde injustice parce que ce livre gigantesque N’EST PAS antisémite, contrairement à son auteur. Or, aujourd’hui, je vois des injustices de même nature partout où se pose mon regard, les injustices sont systématisées, elles sont théorisées, elles s’appellent cancel culture et #DisruptTexts, et je réalise avec stupéfaction que le cas monstrueux de Céline était ni plus ni moins qu’un prototype, les procès qu’on lui intentait (je parle ici des procès moraux, de la justice expéditive des citoyens en réseau) étaient en somme l’avant-garde.

En gros, la logique « c’est un salaud antisémite, il faut supprimer ses livres » a fait tache d’huile, est devenu un modèle de pensée engendrant au fil des ans et par émulation aussi bien « Roman Polanski est un salaud pédophile, il faut empêcher le public de voir son dernier film » que « J.K. Rowling est une salope transphobe, mort à Harry Potter » . Nous pouvons tirer des polémiques sur Céline d’insoupçonnés avertissements pour notre temps.

La pensée construite et complexe reste sur le carreau, la nuance meurt : chacun est essentialisé, blanc ou noir, gentil ou méchant, cancelleur ou cancellé. Les anathèmes et les appels à autodafé interdisent tout accès à la culture et toute possibilité d’aller vérifier soi-même sur pièces – on découvre alors que la culture et la nuance étaient finalement des synonymes. D’ailleurs, André Malraux, qui fut le premier ministre de la Culture de la Ve République était aussi une sorte de ministre de la Nuance quand il écrivait « Si Céline est sans doute un pauvre type, c’est certainement un grand écrivain » (1). Pauvre type et grand écrivain, en voilà de la nuance de base : deux cases juxtaposées, comment les concilier, de la matière à pensée totalement anachronique, inconcevable aujourd’hui.

Et à présent, un peu de promo et de bande-annonce.

En parfait opportuniste tel que vous me connaissez, j’ai profité de cet été pour réécrire de fond en comble le mini-livre que j’ai consacré à Céline, publié autrefois aux courageuses éditions pré#carré et aux bons soins de M. Hervé Bougel (excellente personne au demeurant) : Lettre au Dr. Haricot de la Faculté de Médecine de Paris. Cette lettre reparaîtra en avril prochain, revue et abondamment augmentée, aux courageuses éditions Le Réalgar et aux bons soins de M. Daniel Damart (excellente personne au demeurant). Car en plus d’être opportuniste je suis toujours obséquieux avec mes éditeurs (tel que vous me connaissez).

Ce livre, bien loin de faire l’impasse sur les affaires, ne manquera pas de s’interroger sur l’effet que Céline produit chez son lecteur, et se donnera notamment la peine d’aller interroger un lecteur juif de Céline. Ce livre prend tout Céline, mais par le petit bout de la lorgnette, par une anecdote, une simple page extraite de son œuvre que je monte en graine, une micro-énigme littéraire que je m’efforce de résoudre, infime mais infiniment révélatrice : pourquoi, dans la dernière scène de D’un Château l’autre (1957), Céline se fait-il interpeler par une vieille excitée sous le nom de Docteur Haricot ?

J’énumère méthodiquement treize hypothèses sur l’origine du sobriquet, treize pistes pour explorer treize recoins céliniens. Pourquoi ce nombre treize ? Pour raison d’arcane majeure, sans doute. Mais, puisque vous êtes ici et moi aussi, je veux bien vous en délivrer une quatorzième au pied levé. Considérez ce qui suit comme une scène coupée.

Lorsqu’il se ré-établit en tant que médecin à son retour en France en 1951, Céline est très affaibli, amaigri par les privations, l’exil et la prison. Son visage est émacié, son corps décharné. Or la taille haricot vert est une image argotique qui désignait cette sorte de silhouette. Et, incidemment, quinze ans plus tôt on trouvait cette métaphore employée par un docteur au détour d’un passage de Mort à Crédit (1936). Dans ce passage, Ferdinand raconte justement comment il est devenu médecin, en prenant exemple sur la pratique peu scrupuleuse, cynique et cependant compassionnelle (tu la sens, là, la nuance ? les deux cases à juxtaposer ? attrape si tu peux !) de son aîné, son cousin Gustin Sabayot. Je recopie ce passage à votre attention, et ce faisant je ris tout haut. N.B. : on a évidemment le droit de détester cette littérature, et de déployer force anathèmes contre elle ; mais l’argument lutte contre l’antisémitisme n’a pas ici de pertinence, ce serait une manipulation rhétorique de catégorie whataboutisme.

Gustin Sabayot, sans lui faire de tort, je peux bien répéter quand même qu’il s’arrachait pas les cheveux à propos des diagnostics. C’est sur les nuages qu’il s’orientait.
En quittant de chez lui il regardait d’abord tout en haut : «Ferdinand, qu’il me faisait, aujourd’hui ça sera sûrement des Rhumatismes ! Cent sous !»… Il lisait tout ça dans le ciel. Il se trompait jamais de beaucoup puisqu’il connaissait à fond la température et les tempéraments divers.
– «Ah ! voilà un coup de canicule après les fraîcheurs ! Retiens ! C’est du calomel tu peux le dire déjà ! La jaunisse est au fond de l’air ! Le vent a tourné… Nord sur l’Ouest ! Froid sur Averse !… C’est de la bronchite pendant quinze jours ! C’est même pas la peine qu’ils se dépiautent ! … Si c’est moi qui commandais, je ferais les ordonnances dans mon lit !… Au fond Ferdinand dès qu’ils viennent c’est des bavardages !… Pour ceux qui en font commerce encore ça s’explique… mais nous autres ?… au Mois ?… À quoi ça rime ?… je les soignerais moi sans les voir tiens les pilons ! D’ici même ! Ils en étoufferont ni plus ni moins ! Ils vomiront pas davantage, ils seront pas moins jaunes, ni moins rouges, ni moins pâles, ni moins cons… C’est la vie !…» Pour avoir raison Gustin, il avait vraiment raison.
– «Tu les crois malades ?… Ça gémit… ça rote… ça titube… ça pustule… Tu veux vider ta salle d’attente ? Instantanément ? même de ceux qui s’en étranglent à se ramoner les glaviots ?… Propose un coup de cinéma !… un apéro gratuit en face !… tu vas voir combien qu’il t’en reste… S’ils viennent te relancer c’est d’abord parce qu’ils s’emmerdent. T’en vois pas un la veille des fêtes… Aux malheureux, retiens mon avis, c’est l’occupation qui manque, c’est pas la santé… Ce qu’ils veulent c’est que tu les distrayes, les émoustilles, les intrigues avec leurs renvois… leurs gaz… leurs craquements… que tu leur découvres des rapports… des fièvres… des gargouillages… des inédits !… Que tu t’étendes… que tu te passionnes… C’est pour ça que t’as des diplômes… Ah ! s’amuser avec sa mort tout pendant qu’il la fabrique, ça c’est tout l’Homme, Ferdinand ! Ils la garderont leur chaude-pisse, leur vérole, tous leurs tubercules. Ils en ont besoin ! Et leur vessie bien baveuse, le rectum en feu, tout ça n’a pas d’importance ! Mais si tu te donnes assez de mal, si tu sais les passionner, ils t’attendront pour mourir, c’est ta récompense ! Ils te relanceront jusqu’au bout. »
Quand la pluie revenait un coup entre les cheminées de l’usine électrique : «Ferdinand ! qu’il m’annonçait, voilà les sciatiques !… S’il en vient pas dix aujourd’hui, je peux rendre mon papelard au Doyen!» Mais quand la suie rabattait vers nous de l’Est, qu’est le versant le plus sec, par-dessus les fours Bitronnelle, il s’écrasait une suie sur le nez : «Je veux être enculé ! tu m’entends ! si cette nuit même les pleurétiques crachent pas leurs caillots ! Merde à Dieu !… Je serai encore réveillé vingt fois !…»
Des soirs, il simplifiait tout. Il montait sur l’escabeau devant la colossale armoire aux échantillons. C’était la distribution directe, gratuite et pas solennelle de la pharmacie…
– «Vous avez des palpitations ? vous l’Haricot vert ? qu’il demandait à la miteuse. – J’en ai pas !… – Vous avez pas des aigreurs ?… Et des pertes ?… – Si ! un petit peu… – Alors prenez de ça où je pense… dans deux litres d’eau… ça vous fera un bien énorme !… Et les jointures ? Elles vous font mal !… Vous avez pas d’hémorroïdes ? Et à la selle on y va ?… Voilà des suppositoires Pepet !… Des vers aussi ? Avez remarqué ?… Tenez vingt-cinq gouttes miroboles… Au coucher !…»

En coda, un dessin d’actualité de Willem :

Willem, Charlie Hebdo, 18 août 2021

(1) – Lettre d’André Malraux à Claude Gallimard, 26 mai 1951. Malraux intercède pour que la maison Gallimard réédite les romans d’avant-guerre de Céline.

« Mon cher Claude,
Je crois que Céline a une grande envie de passer chez vous ; je crois par ailleurs que ce qu’on lui reprochait sur le plan personnel était faux ; et, sur le plan littéraire, l’amnistie semble maintenant certaine, quel que soit le résultat des élections.
Inutile de vous dire que je m’en fous complètement, car je crois qu’il m’a naguère couvert d’injures (que je n’ai d’ailleurs pas lues…). Mais si c’est sans doute un pauvre type, c’est certainement un grand écrivain. Donc, si vous voulez que je vous le fasse parachuter, dites-le-moi.
Bien à vous,
Malraux »

C’est une blague ou quoi ? (Cancel la Cancel, 3/5)

15/09/2021 Aucun commentaire
Joe Heller | Copyright 2020 Hellertoon.com

Il convient plus que jamais de rester attentif et concentré parce que les manifestations de la cancel culture sont parfois tellement outrancières qu’elles ressemblent à une grosse blague… On se dit Non, c’est pas vrai ? Hélas, c’est vrai.

La cancel culture qui, lorsqu’elle se préoccupe de liquider la littérature, se nomme également #DisruptTexts, est cette pulsion de purge, de destruction et d’oubli qui jette à la poubelle des « écrivains morts blancs racistes » aussi toxiques et négligeables que Dante, Shakespeare ou Homère (ainsi, une professeure de littérature du Massachusetts s’est vantée d’avoir cancelé l’Odyssée, dont l’épisode entre Ulysse et Nausicaa participerait de la culture du viol… Hein, c’est une blague ? Eh bien, non)… On supprime, aussi bien, des écrivaines blanches encore un peu vivantes mais coupables d’un tweet qui, sans être transphobe, a l’impardonnable tort de ne pas être protrans.

J’explicite cet exemple, propre à éclairer une anecdote qui émaillera ci-dessous mon propos : JK Rowling, l’autrice d’Harry Potter, s’est mêlée en décembre 2019 (qu’est-ce qui lui a pris ???) d’apporter son soutien à une scientifique licenciée pour avoir tenté de nuancer les gender studies en affirmant simplement « Le sexe est réel » ; la même Rowling a rechuté quelques mois plus tard en ironisant (quelle erreur stratégique !!!) sur le vocabulaire employé par les tenants du nouveau politiquement correct totalitaire :

«Les personnes qui ont leurs règles. Je suis sûre qu’il existait un mot pour ça. Quelqu’un peut m’aider, Wumben ? Wimpund ? Woomud ?»

Solidarité avec une victime d’épuration + ironie = deux crimes irrémissibles. Rowling a immédiatement subi un lynchage électronique, s’est fait traiter d’ignoble transphobe récidiviste et a subi un tsunami d’appels au boycott définitif de ses bouquins, y compris émanant d’acteurs ayant joué dans la saga Harry Potter.

Que Rowling se mêle de ce qui ne la regarde pas, c’est possible ; que ses propos indignent les personnes trans, ma foi ça se peut et c’est regrettable. Mais de là à la liquider selon le vieux principe du bouc émissaire ! S’en prendre à elle est une lâcheté puisque c’est à défaut de s’en prendre aux vrais transphobes qui détiennent le vrai pouvoir de pourrir la vie des trans (Trump, Musk…).

Voici notre époque, voici notre air ambiant : une saga littéraire et cinématographique qui a contribué à construire psychologiquement et culturellement les deux ou trois dernières générations serait purement et simplement annulée, effacée des mémoires et des bibliothèques, comme si elle n’avait jamais existé. Remplacée par quoi ? Par rien, sinon la joie répugnante du ressentiment accompli et un tétanisant et frelaté sentiment de pureté, stérile comme de l’eau de Javel.

La cancel culture, littéralement culture de l’annulation, est une culture de la censure, une culture de la suppression, une culture de l’amnésie, une culture de l’ignorance (oxymore). Aussi, appeler culture une telle anticulture est une antiphrase digne d’Orwell (rappelons que dans 1984 le ministère de la propagande s’appelait Ministère de la Vérité, celui de la guerre, évidemment, Ministère de la Paix, celui de la répression Ministère de l’Amour, etc.). D’ailleurs, Gérard Biard définit la Cancel Culture comme « 1984 à Disneyland » et l’image est magnifiquement trouvée : le totalitarisme par l’oppression de la pensée elle-même, installé au pays de la candeur infantile et de la pureté morale en plastoc. Mais pour que la génération à venir goutte le sel d’une telle expression à double référence, encore faudra-t-il veiller à ce que ne soit cancelés de la mémoire humaine ni 1984 (livre très discriminant envers les communistes et qui fit de la peine à maints staliniens) ni Disneyland (rappelons que Walt Disney était un odieux exploiteur capitaliste et une balance maccarthyste, raciste, antisémite et misogyne… Mais bon, Disneyland en revanche est un safe space, pays de rêve, paradis perdu… où toutefois, si l’on cherche la petite bête, l’on peut voir une souris promener son chien, ce qui ne peut qu’offenser un animaliste radical quelque part dans le monde).

Quelle répartie possible ? Comme l’essayiste américain Thomas Chatterton Williams, j’estime qu’il faut lutter à la fois contre la cancel culture, et contre les préjugés (réels) que dénoncent ses tenants, en ajoutant plutôt qu’en supprimant.

« Je crois qu’il faut ajouter plutôt que supprimer. Il ne faut pas faire comme si Colbert n’avait jamais existé et déboulonner sa statue. En revanche, on pourrait par exemple ériger une statue de Toussaint Louverture. Il faut parler aussi des personnes dans leur complexité. Churchill est un héros de la Seconde Guerre mondiale, mais il était aussi raciste envers les Indiens, il ne faut pas avoir peur de parler d’une personne dans son entièreté. « 

L’idée de ce contrepoison est simple et géniale. Plutôt que de faire crever la dialectique et la pensée par un cul de sac thèse/cancellation de la thèse/nouvelle thèse totalitaire, rêver d’un débat potentiellement sans fin, thèse/antithèse/antithèse/antithèse/antithèse… Appliquée au champ littéraire, la méthode serait : allez-y les gars et les filles, ou même les filles les gars et les non-genrés pas binaires pour ne vexer personne, on vous regarde, écrivez, racontez, inventez, produisez des récits équivalents à Dante, Homère, Shakespeare ou Rowling mais conformes à vos valeurs, faites-nous rêver et réfléchir et puis on en rediscute (bon courage, hein).

Préférer construire plutôt que détruire. Si c’est détruire que tu veux, ce sera sans moi, voilà qui me remet en tête un texte écrit par un fameux maître à penser de la seconde moitié du XXe siècle :

You say you want a revolution
Well, you know
We all want to change the world
You tell me that it’s evolution
Well, you know
We all want to change the world
But when you talk about destruction
Don’t you know that you can count me out

Mais voilà que sur ces entrefaites un ami bibliothécaire, officiant dans une petite ville de 8000 habitants, me transfère, effaré, un courriel tombé comme un crachat dans sa boîte professionnel :

Bonjour,
Étant nouvel.le habitant.e. sur [la commune], je voulais m’inscrire à la bibliothèque.
Or, au vu de plusieurs ouvrages problématiques présents dans vos rayons je ne pourrai pas prendre mon adhésion.
Je vous rappelle que nous sommes en 2021, que la lutte antirasciste, négrophobe, lgbtqi+ phobe, et anti-islamophobe avance à grand pas aujourd’hui.
Il est donc inacceptable de trouver des ouvrages tels que les suivants dans vos rayons (autant jeunesse qu’adulte) et dans un établissement de service public :
White [de Bret Easton Ellis], bien que l’auteur soit homosexuel, qui glorifie l’homme blanc occidental
– La saga des Harry Poter dont les positions transphobes de l’autrice ne sont plus à prouver
Alma de Timothée de Fombelle ou l’auteur se met dans la peau d’une enfant esclave noire ce qui est largement déplacé pour un homme blanc occidental, certain sujet n’appartienne qu’aux personnes concernées par l’oppression mises en question.
La Gauche identitaire, l’Amérique en miettes de Marck Lila et La gauche contre les lumière de Stéphanie Roza qui insultent la pensée intersectionnelle.
– Je passe sur les ouvrages pleurnicheurs des survivants de l’attentat contre Charlie Hebdo comme Catherine Meurise et Phillipe lançon dont la ligne du journal islamophobe, lgbtqi+phobe n’est plus à prouver non plus.
– Les ouvrages de Leila Slimani, une native informant
– Et enfin la multitude d’ouvrages jeunesse et/ou film faisant de la réappropriation culturelle et notamment les livres d’Anthony Brown par rapport aux gorilles ou la présence d’un film comme Kirikou et la sorcière dans vos rayons dvd sont complétement inappropriés dans le monde d’aujourd’hui.
De plus vous n’avez aucun ouvrage décolonial par exemple de Françoise Verges ou de Houria Bouteljat dans vos rayons, ce qui est un véritable angle mort dans votre catalogue.
Et vos ouvrages féministes semblent s’arrêter à la prose précieuse de Joyce Carol Oates et d’Annie Ernaux.
Tous ces ouvrages problématiques et le manque de perspectives féministe et/ou décoloniale de la bibliothèque sont des raisons suffisamment importantes et graves pour canceler votre établissement.
J’envoie évidemment ce mail en copie au maire et à l’élue à la culture.
Je ne vous salue pas.
Sacha, lectrice engagée

Je suis sidéré à mon tour, indigné, pour tout dire terrorisé, j’en ai des palpitations. Incapable de garder pour moi cette grenade dégoupillée, je fais immédiatement suivre à tout mon carnet d’adresses, collègues bibliothécaires et autres gens de culture, sur le mode Non mais rendez-vous un peu compte dans quel monde vivons-nous au secours.

Non ? c’est pas vrai ? c’est une blague ? Ben oui, pour le coup, c’était une blague. Un poisson d’avril extrêmement réussi et pernicieux puisque crédible, la réalité juste augmentée d’un cran. Au fond le canular fonctionne comme un rêve, il extrapole le réel pour préparer à la suite. Une fois le poteau rose découvert il m’a fallu ré-envoyer une salve de messages à mon carnet d’adresses pour m’excuser d’avoir crier au loup alors que ce n’était qu’un poisson. Je suis passé pour un con, mais tant pis, je préfère. J’hésite à féliciter ou à engueuler l’auteur de la supercherie… Tout bien réfléchi les félicitations sont de mise si je suis cohérent avec ce qui précède : le farceur n’a pas annulé mais bel et bien ajouté, il a été créatif, il a produit une bonne histoire. Je me suis contenté de lui demander l’autorisation de reproduire son texte ici.

Amende honorable

19/08/2021 Aucun commentaire

En 2004, ma carrière littéraire était lancée, oh, pas très loin, jusqu’à Chambéry tout de même, lors du Festival du premier roman où j’étais invité en compagnie de seize autres primoromanciers, dont certains sont devenus des amis, ou des célébrités. Ce me fut un événement déterminant, la matrice de bien des choses à venir.

Pour la première fois, on me prit pour un écrivain, ce qui entraîna que je me pris moi-même pour tel (supposons un univers parallèle où j’aurais été invité à un festival international des garçons de café… il y a fort à parier que je me serais aisément glissé dans le rôle du garçon de café jusqu’à y croire fermement, voici votre ballon de rouge Monsieur Jean-Paul). Pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur était que j’entrais dans la littérature, la littérature en tant que Champs Élysées, en tant que terre promise et rêvée, en tant qu’idéal, semant des étoiles dans mes yeux et dans ceux de seize autres écrivains ainsi que de milliers de lecteurs ; le pire était que j’entrais dans la littérature en tant que milieu.

J’aime la littérature d’une passion entière et intacte ; je me méfie du milieu littéraire, qui n’est pas exempt de mesquineries, moqueries, coteries, vacheries, beuveries et grivèleries, mépris, fourberies, roueries et rogueries (en outre et pour la rime, ce milieu est plein de Paris – et je m’avoue très provincial). La littérature me tire vers le haut, le milieu vers le bas. Je l’ai constaté dès 2004 à Chambéry. Nous l’allons montrer tout à l’heure, comme dit la littérature : j’en donnerai un exemple qui vient seulement de trouver son épilogue, 17 ans plus tard.

Ces jours à Chambéry, nous autres auteurs nous frottions volontiers les uns aux autres, nous discutions, découvrions, buvions, mangions, fumions, riions, comparions, complimentions, dénigrions : spontanément, nous étions occupés à créer par affinités un micro-milieu. Or l’une d’entre nous ne frayait pas avec les autres, ne restait pas le soir, n’allait pas boire un verre. Fatou Diome, qui était là comme nous tous pour défendre son premier roman, Le ventre de l’Atlantique, semblait nous snober, ne pas avoir besoin du milieu, et en somme n’avait pas de temps à perdre avec nous. Il faut dire qu’elle était déjà très sollicitée, par ses fans pour une signature et par les médias pour une interview, sa carrière ayant démarré plus tôt que celle des autres, dès avant la tenue du festival. Elle était en orbite quand nous étions encore sur la rampe de lancement, dans le suspense du décollage ou de l’explosion en vol.

Je n’ai pas échangé plus de deux mots avec elle le jour où nous étions voisins de stand, et je l’ai vue, à l’heure de clôture d’une séance de dédicaces (où elle avait signé naturellement beaucoup plus que moi), à une lectrice retardataire qui lui demandait, essoufflée mais pleine d’espoir, Vous êtes Fatou Diome ?, répondre Non, je ne suis pas Fatou Diome, trop tard, elle est déjà partie Fatou Diome, puis se lever et quitter la salle sans autre forme de procès. Ce petit mensonge dû à la fatigue avait suffi, en plus de son attitude globale, à me la rendre terriblement antipathique, hautaine, prétentieuse. Et voilà où le milieu littéraire est toxique et peut nuire gravement à la littérature : je décidai immédiatement que son livre était à l’image que je venais de me forger d’elle, antipathique, hautain, prétentieux. D’ailleurs, la meilleure preuve de la nullité du bouquin est qu’il rencontrait un grand succès (salut les rageux). Je l’avais lu en grande diagonale dans le seul but de conforter mes idées préconçues, l’avais vite refermé en levant les yeux au ciel, oh la la quelle purge, en plus ça ne parle que de football, c’est dire si c’est mauvais. Tiens je vais en discuter avec les autres, les autres qui sont sympas, là, ceux qui sont du milieu et qui jouent le jeu, on va casser du sucre sur Fatou Diome tous ensemble, ah ah qu’est-ce qu’elle va prendre.

J’ai honte d’avoir été aussi con. Je peux toujours essayer de plaider pour ma défense : Ce n’est pas moi, monsieur le juge, c’est le milieu.

Ensuite un cycle de dix-sept ans s’accomplit. Quiconque lira la nouvelle intitulée Le produit de ses fouilles, qui a pour cadre ce festival de Chambéry, connaitra l’importance dans cette histoire du nombre-clef 17. Durant ces dix-sept ans j’ai découvert le « refus de parvenir » , passionnant concept inventé par l’instituteur anarchiste Albert Thierry (1881-1915), et j’ai en quelque sorte mis un terme à ma carrière en fondant le Fond du Tiroir (résumé des épisodes précédents) et je me suis éloigné du milieu.

Dix-sept ans plus tard, donc. Une personne qui m’est très-très chère réside momentanément au Sénégal. Elle en profite pour s’intéresser aux écrivains sénégalais. Elle m’annonce qu’incidemment elle vient de lire un roman formidable, Le ventre de l’Atlantique d’une certaine Fatou Diome. Je connais ?

Je fais la moue. Je réponds Oui-oui je connais. Je suis sincère puisque je crois que je connais. Oui je connais, ça parle de foot et d’Afrique, c’est prétentieux. En réalité je ne connais pas.

Une fois raccroché je fouille mes étagères, retrouve mon exemplaire du Ventre de l’Atlantique. Je le lis, en somme pour la première fois. Et je trouve ce roman excellent. Fin, riche, instructif, surprenant, varié, utile. Et bien écrit, d’un style que je pourrais qualifier d’africain (chaque page, même mélancolique, témoigne de la joie de l’image, de la poésie, de la métaphore, délivre au moins un aphorisme par paragraphe) mais ce serait une facilité, or cette fois je voudrais m’efforcer de ne pas céder à la facilité.

Certes le livre, à un moment donné, parle de foot, plutôt bien pour ce que je connais de ce sport, rendant parfaitement la fébrilité de la partie, mais n’est pas pour autant un roman pro-foot, ou alors pas davantage qu’il n’est un roman anti-foot. L’ambivalence est justement ce qui m’emballe en premier lieu : la nuance, l’ambiguïté, la thèse-antithèse-pas-de-synthèse-débrouille-toi, l’inconfort de la position entre deux mondes et entre de multiples visions du monde.

La situation de la narratrice, masque transparent de Fatou Diome elle-même, Sénégalaise en France et Française au Sénégal, est à ce titre passionnante : forte (et faible) de sa double nationalité elle est là et ailleurs, du point de vue éthique comme du point de vue géographique. Son talent et son statut de raconteuse pourraient l’assigner à écrire pour sa communauté, n’écrire que pour elle, ou la représenter aux yeux des autres… Mais elle écrit aussi contre sa communauté, contre ses idées, ses illusions (mon pauvre gars tu crois vraiment que le foot t’attend, que tu vas faire carrière dans un grand club européen, juste parce qu’on t’appelle Zidane au village ?), ses injustices, ses ressentiments. Vanter ET vilipender les traditions. Elle fait violence à sa communauté et c’est le meilleur moyen de lui rendre hommage. Car c’est de la littérature, oui, exactement, celle avec étoiles dans les yeux.

Voilà tout ce que j’avais loupé il y a dix-sept ans. Mais il n’était pas trop tard. Il n’est jamais trop tard. Le milieu littéraire n’a qu’un temps tandis que la littérature reste là.

Archéologie littéraire de la fake news (7/8) : Nietzsche et Pierre Bayard

09/08/2021 Aucun commentaire

Alors que personne ne l’attendait (moi-même j’avais un doute), voici en pleine canicule estivale la septième et presque conclusive livraison de notre brève histoire illustrée des fake news selon les écrivains, une éternité et un jour après…
– le premier épisode consacré à Machiavel, Orwell et Donald Trump, à l’époque président des USA et redevenu tel depuis en 2024 (Trump qui n’est pas à proprement parler un écrivain de notre corpus même s’il a signé quelques livres, du genre Comment réussir dans les affaires en racontant des craques) ;
– le deuxième, consacré à un livre de Swift que Swift n’a pas écrit, et un peu à Hannah Arendt ;
– le troisième, évoquant la clairvoyance de Victor Hugo (qui pourtant fut bonapartiste) et un peu celle de Baudelaire (qui pourtant fut misanthrope) ;
– le quatrième, consacré à la figure fascinante et peu connue d’Armand Robin ;
– le quatrième, florilège de pensées par Paul Valéry ;
– et le cinquième, consacré à Mark Twain et Adolf Hitler.

En guise de début de la fin, une petite remarque étymologique que j’aurais dû placer plus tôt mais qui fera l’affaire aussi bien ici qu’ailleurs. Rendons-nous à l’évidence, mentir est, ni plus ni moins, se montrer intelligent, surpasser en intelligence son interlocuteur. Cette douloureuse et cynique équivalence, qui implique qu’a contrario l’on est toujours bien con de dire la vérité, est inscrite dans l’ADN des mots : la racine du mensonge est à trouver dans l’indo-européen men signalant tout phénomène de pensée, qui a engendré en latin mens, mentis (principe pensant, intelligence) et ses nombreux dérivés, memento (souviens-toi), mentalis (propre au mental, voire à l’âme), dementia (la sortie de l’esprit, autrement dit la folie), vehemens (l’emportement de l’esprit), mentio (la mention, le rappel à l’esprit ou à la mémoire)… Et, enfin, le verbe mentire qui signifiait faire usage de son esprit pour NE PAS dire la vérité, pour affabuler, pour contrefaire, pour manquer à sa parole. Si la vérité nous échappe malencontreusement, ce sera sans y penser. L’intelligence est l’ennemie de la vérité !

Mon Robert Historique de chevet enfonce le clou :

Il est d’ailleurs probable que le premier sens de mentire ait été celui d’imaginer et qu’il ait pris le sens de ne pas dire vrai par litote. Les Grecs eux-mêmes n’ont jamais fait une distinction très nette entre imaginer, feindre, et mentir.

2000 ans plus tard, Friedrich Nietzsche, exégète des Grecs qui avait avec eux un oignon à peler (ceci est une métaphore), explique dans ses écrits de jeunesse que, l’homme étant plus spontanément artiste que scientifique, mensonge ( = artiste) puis vérité ( = scientifique) sont deux discours successifs sur le monde, non seulement comparables mais de surcroît de même nature, en ce qu’ils ne sont jamais que des métaphores (le mot pipe n’est pas une pipe, mais une métaphore, pas exclusivement érotique, de l’objet pipe, on l’oublie plus facilement pour les mots que pour les images, cf. l’épisode 2 de notre feuilleton). Le discours désigné comme véritable se révèle simplement une métaphore plus consensuelle que le discours dénoncé comme mensonger, ce que Nietzsche considère comme un signe de décadence depuis que Platon et d’autres ont sacralisé, quasiment déifié, la vérité. On lit dans Vérité et mensonge au sens extra-moral de Nietzsche (1873) :

Qu’est-ce donc que la vérité ? Une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphismes, bref une somme de relations humaines qui ont été rehaussées, transposées et ornées par la poésie ou par la rhétorique, et qui après un long usage paraissent établies, canoniques et contraignantes aux yeux d’un peuple : les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont (…). Nous ne savons toujours pas d’où provient l’instinct de vérité car jusqu’à présent nous n’avons entendu parler que de la contrainte qu’impose la société comme une condition de l’existence : il faut être véridique, c’est-à-dire employer des métaphores usuelles. Donc, en termes de morale, nous n’avons entendu parler que de l’obligation de mentir selon une convention établie, de mentir en troupeau dans un style que tout le monde est contraint d’employer. A vrai dire, l’homme oublie alors que telle est sa situation. Il ment donc inconsciemment (…) et c’est cette inconscience-là, par cet oubli qu’il en arrive au sentiment de vérité.

C’est dire si l’étanchéité entre vérité et mensonge a été soigneusement sapée, depuis 2000 ans, et également depuis 150 ans, pour en arriver à l’époque de la fake news, la nôtre, époque de Donald Trump certes, mais aussi de Pierre Bayard et de son magistral Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? (Minuit, coll. Paradoxe, 2020)

Notons que Pierre Bayard, érudit excentrique, s’était déjà intéressé au thème éminemment littéraire qu’est le mensonge puisque son tour premier livre aux éditions de Minuit était Le paradoxe du menteur (1994) consacré à Pierre Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons dangereuses, examiné à travers le fameux et inaugural paradoxe d’Épiménide : faut-il croire celui qui ment quand il dit qu’il ment ?
Autre ouvrage remarquable abordant la paravérité : dans Demain est écrit (2005), Bayard démontrait comment certains écrivains (Maupassant, London, Virginia Woolf, Oscar Wilde, Émile Verhaeren…) ont rédigé, non le récit autobiographique de leur vie écoulée, mais celui de leur vie à venir, détaillant les circonstances de leur destin voire de leur mort – tous ont imaginé un mensonge avant qu’il ne devienne, peut-être même afin qu’il devienne, réalité (1).

Mais revenons à la fake news. Dans Comment parler des faits qui ne se sont pas produits ? (dernier volet, le plus politique, d’une trilogie comprenant le fameux Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? en 2007 et Comment parler des lieux où l’on n’a pas été ? en 2012), Pierre Bayard prend comme toujours à rebrousse-poil le sens commun, qui en l’occurrence exigerait que l’on fulminât contre la post-vérité, et conduit le lecteur à se demander simultanément s’il a raison de tenir pour acquis ses certitudes et si par hasard Bayard ne se foutrait pas un tout petit peu de sa fiole.

Ce livre défend le droit de s’exprimer et de donner son avis sur des faits qui ne se sont pas produits, droit qui mérite d’autant plus d’être défendu qu’il est de toutes parts aujourd’hui remis en question (…) Il s’inscrit dans un courant théorique que l’on pourrait appeler la critique par ignorance, laquelle insiste sur l’importance, avant de s’engager dans une discussion, de ne pas s’encombrer, à propos du sujet dont on parle, de connaissances inutiles qui ne peuvent qu’être sources de préjugés.

Il déploie l’éloge des fake news sans pour autant employer l’anglicisme usuel :

On ne cesse de critiquer les informations fausses, en méconnaissant tout ce qu’elles apportent à notre vie privée et collective. Elles ne sont pas seulement, en effet, source de bien-être psychologique, elles stimulent la curiosité et l’imagination, ouvrant ainsi la voie à la création littéraire comme aux découvertes scientifiques.

Plutôt que de prendre au premier degré l’injonction de Bayard (décomplexons l’usage de la fake news !), il convient de saisir l’occasion de se marrer un bon coup avec ce si vieux mal du temps. Le rire, dionysiaque, console de l’évanescence de la vérité, apollinienne. Ce point de vue ironique s’inscrit en réalité dans un genre littéraire que Bayard a, sinon inventé (d’autres livres présentés dans les précédents épisodes de notre série pourraient tenir lieu de précurseurs) mais du moins officiellement baptisé : la fiction théorique, où la parole, docte, argumentée, circonstanciée et académique, est confiée à un personnage-narrateur distinct de l’auteur, qui par coïncidence possède la même culture que lui.

Même si son livre prend des faux airs (tout étant susceptible d’être faux, pourquoi pas un air) de manuel, bien complet de ses conseils pratiques inspirés des meilleurs auteurs sur la façon de commenter vraiment des événements fictifs, et même s’il consacre tout un chapitre à l’affaire d’un brillant journaliste allemand, Claas Relotius, qui bidonnait ses reportages à charge dans l’Amérique trumpienne (démontrant malicieusement que la distorsion du réel, loin d’être l’apanage du monstre blond mais pratiquée tout aussi bien par ses détracteurs, était devenue la norme), Bayard reste avant tout un littéraire. Aussi, il puise la plupart de ses exemples dans l’histoire des lettres puisque construire un mensonge c’est simplement revendiquer le droit formel à la fiction. Il rappelle quelques mystifications littéraires fameuses qu’il feint de réhabiliter au nom, à la manière des Grecs d’autrefois, de l’imagination, ou pour mieux dire d’une vérité subjective supérieure à la vérité vulgaire.

Par exemple, l’un des témoignages les plus bouleversants jamais lus sur la Seconde guerre mondiale est l’autobiographie Survivre avec les loups de Misha Defonseca, best-seller mondial adapté au cinéma, qui s’est révélé une supercherie – cette histoire n’a pas été vécue mais peu importe puisqu’elle a été vraie à deux moments, quand elle a été écrite puis quand elle a été lue.

Puis, Bayard décortique les cas très intéressants de divers cadors de l’affabulation : Steinbeck, Chateaubriand, Freud, Saint-John Perse, Anaïs Nin, Orson Welles (cas d’école : son émission radiodiffusée sur l’invasion martienne en 1938, fausse fake news puisque vraie dramatique théâtrale qui n’a jamais prétendu autre chose, a engendré une prétendue vague de panique qui n’a pas eu lieu non plus, méta-fake news)… Le sujet est tellement vaste que Bayard pourrait développer sans fin et en tirer une encyclopédie en nombreux volumes. Je constate à regret l’absence de mes deux mythomanes favoris, Céline et Romain Gary (ce dernier a cependant les honneurs d’une note de bas de page, p. 40)… Je viens incidemment de découvrir un vrai-faux témoignage, ou bien un faux-vrai roman, que l’on pourrait aisément joindre au même corpus : L’homme semence de Violette Ailhaud (censé se dérouler en 1852, censé avoir été écrit en 1919, publié en 2006). Récit formidable, passionnant, exalté et beau – mais sans doute factice

Sans compter l’actualité, qui nécessiterait une mise à jour permanente de ladite encyclopédie : le si fort, si poignant et si sincère Yoga d’Emmanuel Carrière, publié la même année que l’essai de Bayard, ne vient-il pas de se faire traiter d’éhonté bobard ? Les écrivains ne sont-ils pas globalement prédisposés au mensonge, grisés qu’ils sont par la toute-puissance démiurgique de l’écriture qui est toujours, qui n’est jamais que, pour parler comme Nietzsche, une métaphore du réel ? La question Comment parler des faits qui ne se sont pas produit ? serait donc une simple périphrase de Comment faire de la littérature ? Les écrivains composent avec le réel, voilà un truisme plutôt qu’un scoop, et s’arrogent le droit extra-moral (Nietzsche, toujours) exorbitant de mentir. Le seul fait alternatif qui vaille, au fond, est un concept bien connu : le roman.

Voilà une idée fertile que j’extrapole de Bayard : l’omniprésence des fake news à notre époque, la dangereuse porosité entre récits vrais et récits faux, provient peut-être du fait que les politiques, éditorialistes, démagogues, lobbyistes, charlatans, gourous, prêcheurs, communicants et autres parasites influenceurs d’opinion, tous formés au storytelling, se prennent pour des écrivains. Oubliant que seuls les écrivains se prenant pour des écrivains, et pas autre chose, sont en position de revendiquer le droit au récit faux assumé, en tant que lointains descendants bâtards des conteurs de la littérature orale, plus artistes que scientifiques, plus dionysiaques qu’apolliniens. Rappelons que l’anxiogène leitmotiv de notre feuilleton, le « Donald Trump » entendu comme un symptôme, s’affichait artiste dès le titre de son best-seller, The Art of the deal (titre authentique, contrairement à celui, bidon, donné pour rire en haut de cette page).

Pour (se) protéger des fake news, il faudrait commencer par comprendre la nature de fictions qu’elles revêtent, et, en conséquence, apprendre et enseigner non ce qu’est la vérité (concept trop fuyant pour être utile) mais ce qu’est la littérature ! D’ailleurs, vers la fin de son livre, Bayard tombera enfin le masque et avouera « sérieusement » que l’enjeu est grave. Son faux éloge des sornettes était un vrai éloge de la fiction. Mine de rien il espère par ses analyses ironiques accomplir une œuvre civique utile :

Tant que l’Éducation Nationale ne prendra pas en charge sérieusement l’enseignement de l’art de la fiction, en étudiant aussi son corollaire – notre irrésistible besoin de croire [ici Bayard reprend et élargit une expression qu’il a trouvée chez Anaïs Nin] et les dérives auxquelles il mène -, les mêmes fables sinistres continueront à être diffusées, fables qui, face à un public mieux formé et donc plus exigeant quant à la qualité des récits, auraient simplement été accueillies avec un sourire complice.

En somme, il conviendrait de débuter toute pédagogie responsable, visant à développer dans les jeunes cerveaux l’esprit critique, par le faux plutôt que par le vrai : raconter des histoires, des contes, des légendes, des mythologies, admettre que notre vision du monde repose forcément sur un récit (une métaphore) à l’imitation de ces histoires littéraires, et ensuite, dans le meilleur des cas, faire le tri. L’urgence absolue dans les écoles de tous degrés est l’enseignement de l’esthétique, des arts et notamment ceux du récit. Seuls les cours de littérature seraient capables de donner aux adolescents des armes psychiques contre les théories du complot.

Étudier comment se structure une histoire ne pourrait qu’empêcher de tomber dans tous les panneaux, de se cantonner à une réaction mécanique, adhésion ou dénonciation, face à tel énoncé (une opinion, exprimée par un pouce bleu dressé, que ce soit vers le ciel ou vers la terre, étant la chose la plus nulle et la plus vaine du monde face à la question globale du réel), et cette exigence s’appliquerait tout aussi bien aux religions qui se prétendent des vérités révélées, donc des histoires. J’ai déjà donné ailleurs cette merveilleuse citation d’Albert Einstein : « Si vous voulez que vos enfants soient intelligents, lisez-leur des contes de fées. Si vous voulez qu’ils soient plus intelligents, lisez-leur plus de contes de fées. »

Bayard, op. cit., p. 34 :

Bref à peu près tout est faux (…) La question qui se pose étant évidemment de savoir ce que signifie au juste, en littérature, écrire un récit faux.

Non mais je vous le demande : à qui se fier ? Mesdames et messieurs, je propose que cette question, somme toute éternelle, soit l’opportune conclusion de notre série.
Et s’il vous fallait, en cerise sur le gâteau, une moralité, je rappellerais à votre intention que la devise de Prosper Mérimée, qu’il avait fait graver sur le chaton de sa chevalière, était grecque : emneso apistein. Souviens-toi de te méfier.

Prochainement sur cet écran : un épilogue à propos des écrivains qui n’ont jamais existé, et de moi-même.


(1) – Dans la foulée et par parenthèse, je songe à une autre de mes idoles : Jack Kirby (1917-1994), le dessinateur de l’énergie cosmique pure. Un documentaire de FranceTV Jack Kirby, le super-héros du D-Day, réalisé par Marc Azéma, révèle que Jack Kirby a dessiné, puis vécu, le débarquement allié à Omaha Beach, Normandie. Oui, dans cet ordre-là : dessiné (dans Boys Commando, 1943), puis vécu (en tant que G.I. en 1944). Kirby entre dans la catégorie des écrivains voyants selon Pierre Bayard, pré-écrivant son avenir et, pour le coup, celui du monde.

Risquer d’être importun

26/07/2021 Aucun commentaire
L’édition de La Chute dans laquelle j’ai lu ce roman pour la première fois. J’ai perdu mon exemplaire depuis longtemps mais peu importe, j’aime toujours ce guéridon qui continue de tomber dans ma tête.

On retient d’Albert Camus L’Étranger et sa première phrase, Aujourd’hui maman est morte. C’est déjà bien. Pour ma part je lui préfèrerai toujours La Chute, et son incipit moins spectaculaire, moins facilement tragique, et autrement plus pernicieux : Puis-je, monsieur, vous proposer mes services, sans risquer d’être importun ?
Cette entrée en matière mondaine et quasiment obséquieuse, où chaque mot est pesé, est en réalité un extraordinaire rappel de la règle du jeu romanesque et de ses enjeux de pouvoir. Paraphrase : Ô lecteur, je te propose mes services, ce faisant je me positionne d’emblée en tant que ton humble serviteur afin de dissimuler qu’ici je suis tout-puissant, je parle et tu écoutes, j’écris et tu lis, si tu es ici avec moi sur cette première page tu sais pourquoi tu es venu, pas plus d’ambiguïté que sur le porche d’un bordel, on s’y met dès que tu donnes le signal de départ mon chou, je suis prêt à te raconter une histoire mais seulement si tu consens, si cela est ton bon plaisir, si tu n’oublies pas mon petit cadeau et surtout si tu en prends la responsabilité, mais alors ce sera à tes risques et périls, il n’est pas impossible que tu le regrettes et que tu me trouves importun – bah, peu importe, le cas échéant il te suffira de refermer le livre, de reprendre le cours de ta vie, ou éventuellement de choisir un roman plus facilement tragique, ce n’est pas difficile à trouver, un roman qui commencerait par exemple par Aujourd’hui maman est morte.

Reconnaissance de dette. J’ai lu La Chute voici 25 ou 30 ans et ce livre bref me fut une telle déflagration qu’on le retrouve en filigranes dans au moins deux de mes propres romans : la cruciale scène du pont est identifiable, quoique maquillée, renversée cul-par-dessus tête avec un point de vue inversé, dans mon TS ; surtout, le dispositif narratif de la Chute, monologue déguisé en dialogue par un jeu d’adresse au lecteur, est bel et bien repris, amplifié, poussé jusque dans ses retranchements et, si je peux me permettre, mis à jour, dans Ainsi parlait Nanabozo. Si l’on remonte le ruisseau en aval, Camus reconnait sans barguigner que lui-même s’est inspiré du théâtre. On trouve l’aveu p. 1927 du volume d’Essais de Camus en Pléiade :

J’ai utilisé une technique de théâtre (le monologue tragique et le dialogue implicite) pour décrire un comédien tragique.

Lorsque l’on m’interpelle, souvent pour me la reprocher, sur la narration très particulière d’Ainsi parlait Nanabozo, je m’abrite derrière La Chute. Je clame que j’ai piqué à Camus (ainsi que, un peu, à Ces gens-là de Brel, chanson que j’ai adorée durant toute mon adolescence) ce truc du dialogue implicite, de la narration adressée à qui en veut. Sauf que je n’avais pas encore vérifié, je n’ai pas relu La Chute avant d’écrire mon livre…
Voilà, je viens de le faire. Et je réalise que ma dette et mon mimétisme sont plus profonds que je ne le pensais, si jamais l’affaire s’ébruitait je pourrais à bon droit me voir accuser de plagiat. Même si son narrateur est infiniment plus cynique et nihiliste que le mien (finalement très candide), les deux abusent de leur droit de parole en feignant d’entendre un interlocuteur, encourent le risque de se montrer horripilants, profitent de leur logorrhée pour cacher leur jeu, gagnent du temps avec leurs circonvolutions afin de révéler le plus tard possible leur faille, leurs regrets, leur honte, leur culpabilité ; en outre leurs deux patronymes sont des allusions aux paroles d’Évangile, et c’est bien la moindre des choses pour des personnages qui parlent dans un livre et prétendent être crus sur parole par leur lecteur : le narrateur de la Chute s’appelle Jean-Baptiste Clamence (allusion au Jean-Baptiste qui prêche dans le désert, vox clamens in deserto) ; celui de Nanabozo Thomas Dedyme.

L’extrait ci-dessous de la Chute, par exemple, pourrait fort bien apparaître dans Nanabozo, au prix d’une légère réécriture circonstanciée :

Je ne sais comment nommer le curieux sentiment qui me vient. Ne serait-ce pas la honte ? La honte, dites-moi, mon cher compatriote, ne brûle-t-elle pas un peu ? Oui ? Alors il s’agit peut-être d’elle, ou d’un de ces sentiments ridicules qui concernent l’honneur. Il me semble en tout cas que ce sentiment ne m’a plus quitté depuis cette aventure que j’ai trouvée au centre de ma mémoire et dont je ne peux différer plus longtemps le récit, malgré mes digressions et les efforts d’une invention à laquelle, le l’espère, vous rendez justice. Tiens, la pluie a cessé ! Ayez la bonté de me raccompagner chez moi. Je suis fatigué, étrangement, non d’avoir parlé, mais à la seule idée de ce qu’il faut encore dire.

Au passage, d’autres aspects formidables de la Chute rappellent ce que les lecteurs négligents ont souvent tendance à oublier : Camus a de l’humour. Exemple ici, où il parle avec désinvolture de l’amour et en profite pour lancer une pique à Sartre et aux sartriens, ces flics de la pensée qui à l’époque ne cessaient de l’insulter depuis la parution de l’Homme révolté :

Puisque j’avais besoin d’aimer et d’être aimé, je crus être amoureux. Autrement dit, je fis la bête (…) Je me pris ainsi d’une fausse passion pour une charmante ahurie qui avait si bien lu la presse du cœur qu’elle parlait de l’amour avec la sûreté et la conviction d’un intellectuel annonçant la société sans classe. Cette conviction, vous ne l’ignorez pas, est entraînante.

Avant-garde et démocratie

22/07/2021 Aucun commentaire

Le livre qui déforme ma poche ces jours-ci : Le parfum des fleurs la nuit, Leïla Slimani. Je prélève un extrait :

« Je ne connais pas grand chose à l’art contemporain. L’art, contrairement aux livres, a fait une entrée tardive dans ma vie. (…)Des grands tableaux, des sculptures célèbres, je n’avais vu que des reproductions dans mes livres d’histoire ou dans les fascicules de musée que mes parents avaient pu rapporter de l’étranger. Je connaissais les noms de Picasso, de Van Gogh ou de Botticelli mais je n’avais aucune idée de ce que l’on pouvait ressentir en admirant leurs tableaux. Si les romans étaient des objets accessibles, intimes, que j’achetais chez un bouquiniste près de mon lycée et dévorais ensuite dans ma chambre, l’art était un monde lointain, dont les œuvres se cachaient derrière les hauts murs des musées européens. Ma culture tournait autour de la littérature et du cinéma et c’est peut-être ce qui explique que j’ai été si jeune obsédée par la fiction. »

Je pourrais contresigner. En tout état de cause je poursuis la réflexion en mon moi-même : il n’existe pas dans les beaux arts l’équivalent sociologique du livre de poche d’occase (malgré les efforts de Taschen) ou du film diffusé à la télé. Le livre de poche d’occase ou le film à la télé sont de la culture de masse, ou bien de la culture pour la masse, mais alors c’était la même chose, Baudelaire ou Chaplin qu’on démocratise et qu’on partage, au sens le plus fort, on les a en partage. C’est ainsi que Baudelaire et Chaplin nous appartiennent tandis que l’art contemporain appartient à François Pinault et autres milliardaires, nos souverains – le musée de la Douane de Mer, décor du livre de Leïla Slimani, est l’un des fiefs de Pinault.

On pourrait expliquer le chemin qu’a pris l’art contemporain depuis Marcel Duchamp, vers toujours plus d’abstraction, de conceptualisme, de radicalité, d’autisme parfois, de bien des façons, et entre autres il y aurait cette piste : les beaux arts pouvaient se le permettre parce qu’ils n’étaient pas, n’avaient jamais été, démocratiques, ils étaient non concernés par la reproduction de masse, et donc par l’approbation de la masse.

La littérature et le cinéma qui sont, pour moi aussi, champs esthétiques de prédilection, ont évidemment leurs propres avant-gardes (en cinéma : Debord, Maurice Lemaître, Godfrey Reggio, Warhol, Norman McLaren… en littérature : Apollinaire, Dada, les surréalistes, les lettristes, le Nouveau roman, l’OuLiPo, Céline, Guyotat…), je me nourris de leur rejet des lieux communs, je me délecte de leur radicalité, de leurs expériences à la frontière du visible ou du lisible, de leurs inventions qui sont autant de clairs signaux de santé esthétiques pour l’art lui-même (être dans la recherche plutôt que dans le dogme, dans la vie plutôt que dans le rabâchage, dans le mysticisme plutôt que dans la religion, etc.). Mais, contrairement à ce qui s’est passé dans les arts picturaux depuis Duchamp, ni Maurice Lemaître, ni Pierre Guyotat ne sont devenus de nouveaux académismes, des modèles enseignés dans les écoles, des exemples à suivre hors de qui n’existerait point de salut.

Pour le dire un peu brutalement, dans la littérature ou le cinéma, les avant-gardes sont des espaces de liberté ; au contraire, dans les beaux-arts, elles sont d’intimidants et normatifs espaces d’oppression.

Cette conclusion risquée et qui n’engage que moi m’a emmené bien loin de Leïla Slimani… En tout cas si ma distinction est pertinente, elle serait un indice possible pour répondre à la sempiternelle question, la bande dessinée penche-t-elle plutôt du côté de la littérature ou plutôt du côté des beaux-arts ? L’avant-garde en bande dessinée (Raw, l’Association, FRMK…) a proposé me semble-t-il davantage d’espaces d’affranchissement que de néo-normes, donc la bande dessinée appartient plutôt à la littérature (dessinée) puisque son mode de diffusion est, pour elle aussi, la reproduction de masse, CQFD. Souvenons-nous, pour ouvrir plus que pour clore, des paroles fabuleusement libres de Moebius :

Il n’y a aucune raison pour qu’une histoire soit comme une maison avec une porte pour entrer, des fenêtres pour regarder les arbres et une cheminée pour la fumée… On peut très bien imaginer une histoire en forme d’éléphant, de champ de blé, ou de flamme d’allumette soufrée.
(éditorial de Métal Hurlant n°4, 1975)

L’acteur et la violence

12/07/2021 Aucun commentaire
Adam Driver dans le rôle de Henry McHenry

Zéro

Depuis ma lecture décisive, à l’âge de 17 ans mais une fois pour toutes, du Théâtre et son double d’Antonin Artaud, j’entraperçois dans les films que je vois ou dans les livres que je lis les liens entre l’acteur et la violence. La mission de l’acteur, athlète affectif, ou peut-être son sacrifice, consiste à prendre en charge la violence, la sienne comme celle des autres et surtout de qui le regarde, et à la rendre, tant pis pour lui. Il n’est pas là pour enfiler des bons mots, en aucun cas pour être sympathique, mais pour émettre des signes depuis son bûcher. Violence de l’empathie même.

Il faut croire à un sens de la vie renouvelé par le théâtre, et où l’homme impavidement se rend le maître de ce qui n’est pas encore, et le fait naître. Et tout ce qui n’est pas né peut encore naître pourvu que nous ne nous contentions pas de demeurer de simples organes d’enregistrement.
Aussi bien, quand nous prononçons le mot de vie, faut-il entendre qu’il ne s’agit pas de la vie reconnue par le dehors des faits, mais de cette sorte de fragile et remuant foyer auquel ne touchent pas les formes. Et s’il est encore quelque chose d’infernal et de véritablement maudit dans ce temps, c’est de s’attarder artistiquement sur des formes, au lieu d’être comme des suppliciés que l’on brûle et qui font des signes sur leurs bûchers.
Antonin Artaud, Le Théâtre et son double, 1938, préface

Un

Vu Annette de Leos Carax.

Après le si riche Holy Motors (2012), matrice de dizaines de films à faire ou à rêver, Carax pouvait aller n’importe où, l’embarras du choix sur 360°. Il a choisi de faire cet objet littéralement pop, comédie musicale éblouissante construite sur une question pop d’aujourd’hui : la vie intime des people, dont le public surveille les amours, enviant leur bonheur et se rassurant de leur malheur. Un opéra pop, vert, noir et rouge dont l’extravagance ne pourrait être comparée qu’aux comédies musicales tordues des années 70, celles de Ken Russell, dont Tommy, ou bien le Rocky Horror Picture Show. Ou Lost Highway, qui d’ailleurs n’est ni une comédie musicale ni des années 70. Bizarrement j’ai aussi décelé des liens avec Pola X (1999), le film le moins aimé de Carax, ne serait-ce que par l’énergie insufflée par la moto dans la nuit.

Ici, donc, c’est Adam Driver qui endosse le rôle sacrificiel et perturbateur, le suspect usuel, l’acteur qui joue à l’acteur sur son bûcher, le matériau explosif, le comique de stand-up agressif, cynique, imprévisible, instinctif et animal, toxique, alcoolique, autodestructeur. Pas sympathique. Il a peut-être assassiné une femme. Il finit en prison. Que lui fait-on payer, ce crime apparent ou bien ses spectacles où il nous purgeait de notre propre violence ?

Deux

Lu L’inconnu de la Poste de Florence Aubenas.

Les grands reportages de Florence Aubenas font figure d’archaïsme, à une époque où le métier de journaliste s’est ruiné, dilué dans ceux, encore rentables, de communiquant ou d’animateur télé. Aubenas perpétue de façon anachronique la noblesse et la vertu du journalisme tel que l’entendait le saint patron de la profession, Albert Londres, et ses papiers dans Le Monde, même après plusieurs années, sont inoubliables alors qu’on ne se souvient plus de l’actu de la veille. Je conserve en tête celui sur les rond-points de gilets jaunes, celui sur l’affaire Jeanne Calment, celui sur l’Ehpad pendant le premier confinement, celui extraordinaire sur la Femme des Bois des Cévennes

Son dernier livre documente l’assassinat sordide de la poste de Montréal-la-Cluze (Ain), le 18 décembre 2008. La postière est lacérée de 28 coups de couteau, trois sont mortels dont deux à la gorge. En face habite Gérald Thomassin, petite frappe et ex-vedette du cinéma français, zonard, drogué, instable, boiteux, lauréat du César du meilleur jeune espoir masculin.

Ici, donc, c’est Thomassin qui endosse le rôle sacrificiel et perturbateur, le suspect usuel, l’acteur qui joue à l’acteur sur son bûcher, le matériau explosif, le marginal trop instinctif pour qu’on puisse l’imaginer faire autre chose que s’identifier à ses rôles de petits criminels (Aubenas retranscrit son fulgurant bout d’essai pour Le Petit Criminel de Jacques Doillon en 1989). Imprévisible et animal, toxique, alcoolique, autodestructeur. Pas sympathique. Il a peut-être assassiné une femme. Il finit en prison. Que lui fait-on payer, ce crime apparent ou ses rôles passés où il nous purgeait de notre propre violence ?

Le fait qu’il soit suspect, et puni, parce qu’il est acteur est attesté par les déclarations de la magistrate ayant rédigé les réquisitions à Lyon en 2019 : parmi les maigres éléments à charge, « une faculté théâtrale à endosser le personnage de l’homme meurtri au point d’aller pleurer sur la tombe de sa victime » (L’inconnu de la Poste, p. 233). Oui : sa victime, ici pas de présomption d’innocence, prouver sa culpabilité ne sera qu’une formalité, sa filmographie constituant un éloquent casier judiciaire. Puis Gérald Thomassin disparaît de la surface de la terre, la veille de sa comparution au tribunal de Lyon où il prétendait se rendre de bon coeur, comptant se blanchir définitivement. Nul ne l’a vu depuis le 29 août 2019.