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Déclic (Troyes épisode 89)


Hélas ! j’ai beau crier et me rendre incommode :
L’ingratitude et les abus
N’en seront pas moins à la mode.
La Fontaine, La forêt et le bucheron.

Vu au cinéma l’extraordinaire Il était une fois en Anatolie. Lu dans la foulée une interview de son réalisateur. Nuri Bilge Ceylan déclare laconiquement qu’il est capable de rendre des comptes sur le moindre détail de son film, sur chaque personnage, chaque plan, chaque mot, chaque mouvement. Il peut tout expliquer, si on le lui demande. Voilà qui me fascine. Serais-je capable d’une exégèse aussi exhaustive de chacun de mes livres ? Je le crois. À dire vrai, je le crains. Je ne suis pas certain que cela soit une bonne chose, la conscience à ce point de ce que l’on est en train de faire, ou de ce que l’on a fait. Il vaut peut-être mieux, pour aller plus loin, plus haut ou plus profond, oublier qu’on sait, s’oublier soi-même. Hélas j’ai sûrement (comme on me le dit parfois) le défaut de trop réfléchir. L’antidote est alors le conte. C’est dans le conte que je peux m’abstenir de réfléchir pour rechercher la seule fluidité de la narration, et par conséquent prendre un plaisir d’écriture plus pur, suivre un mouvement plutôt que de s’arrêter pour mesurer chaque pas.

J’ai, par le passé, écrit quelques contes (il s’en trouve un ici, un autre enchâssé , voire un tout entier dans ce livre-ci, qui est un conte si on a l’esprit large), et je me demande pourquoi je ne le fais pas plus souvent.

Le livre que j’écris, d’une architecture spécialement compliquée, m’oblige à réfléchir beaucoup, parce qu’en vrai ce n’est pas un livre, c’en est trois. Parmi les trois, un recueil de contes. Tous ces contes (sauf un) ont un personnage et un décor en commun : le bûcheron, la forêt.

J’ai commencé par compiler le plus grand nombre possible de contes pré-existants contenant ces deux ingrédients afin de m’en inspirer (méthode je-réfléchis-trop)… Comme mon corpus s’est finalement révélé mince, je me suis décidé à inventer une ou deux histoires faussement nouvelles de bûcherons et de forêt (méthode je-ne-sais-rien-on-verra-bien-laisse-moi-raconter).

Parfois, oh, pas toujours, mais parfois, c’est aussi simple que ça, on s’assoit et on se tait, et on se met au boulot. On improvise, on se laisse attraper par sa propre histoire, le déclic s’est fait sans qu’on s’en soit aperçu, et voilà qu’on relève la tête, qu’on s’étire, qu’on fait craquer ses doigts, et qu’on a passé trois heures d’affilée à écrire.

Londonomètre : 4300. Eh oui les enfants.

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