À bac, acab

08/10/2026 Aucun commentaire

Mirliton Matin, rubrique En direct de la rue !

L’envoyé spécial de Mirliton Matin dans les manifestations lycéennes (j’étais ce matin le seul reporter disponible dans nos bureaux) peut témoigner que le meilleur slogan qu’il a lu sur une pancarte était : « Nous voulons le bac, pas la bac ».
Mot d’ordre formidable, à la fois impeccable formellement dans son calembour, et d’une grande acuité sémantique : ce que veut cette jeunesse remontée, ce n’est pas brûler les poubelles (cela, hélas, est un dommage collatéral), c’est un avenir.
Mais ses revendications ne rencontrent que la sourde oreille, le mépris, la répression policière, la mise en examen et dans le pire des cas la mutilation. Voilà, naturellement, qui méritait un mirliton, sous forme de questions, d’alexandrins et de rimes plates toutes féminines. Avec, retournement final, un conseil d’orientation. Spéciale dédicace à qui de droit.

Quelle finalité pour nos vies lycéennes ?
Le dialogue de sourds, la guérilla urbaine ?
N’ai-je donc tant vécu en révision d’exam
Que pour voir en un jour l’espoir partir en flammes ?
L’unique perspective est-elle, un de ces soirs,
Passer du grand oral à l’interrogatoire ?
Faut-il vraiment pousser jusqu’à la terminale
Pour essuyer flashballs, canons à eau et balles ?
Ai-je la moindre chance de passer le bac
Si ma tête bien pleine accroche une matraque ?
Si tout Victor Hugo, Rimbaud, Descartes, Goethe
Explose sur le bouclier anti-émeute ?
Ce qu’on m’apprit d’humanité académique
Fit-il jamais le poids face au gourdin d’un flic ?
Reste-t-il à mes yeux suffisamment de peine
Après avoir pleuré dans les lacrymogènes ?
Quel est notre destin, bacheliers, bachelières ?
Ou bien combattre, ou bien rallier les militaires ?
Ce bachot sans valeur, pourquoi l’avoir en poche
Lorsqu’à France Travail, seule l’armée embauche ?
À quoi me sera bon de passer des diplômes
Face à un bataillon en cuirasse et en heaume ?
À quoi me servira un doctorat trilingue
Si le seul débouché est de porter un flingue ?
Où est donc l’intérêt d’études supérieures ?
L’homme armé se respecte mieux qu’un professeur !
Je m’extrais par le haut de cette alternative
Et la fleur au fusil, rejoins l’armée d’active !
Assez de songes creux, professions ou carrières
Mon ultime horizon, c’est partir à la guerre.
Foin de l’éducation, de superflu bagage !
Je ne réfléchis plus : je signe, je m’engage.
Adieu licence, adieu, bachelor et mastère
On m’accueille du bon côté de la barrière
Et j’avertis sans frais mes anciens camarades :
Garde à vous, petits cons, j’ai un lance-grenade.

Les archives les plus fraîches de Mirliton Matin se trouvent ici.


À la va-vite, j’ai accompagné le mirliton d’actualité ci-dessus d’une photo attrapée au vol dans les rézosociaux.
J’ajoute finalement une illustration nettement plus originale, une aquarelle de Capucine Mazille. Cette œuvre inédite intitulée Yves, qui trouve ici sa pleine pertinence, a pourtant été conçue pour un tout autre projet, pour le moment top secret. Mille mercis à Capucine de m’autoriser à la détourner en avant-première.

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« René Vautier », fière enseigne

07/10/2026 Aucun commentaire

Alors que l’on découvre, stupéfait, que le jeune président d’un parti fondé par des antisémites ait pu être l’auteur d’écrits antisémites, une autre affaire se joue, bien plus discrète, à la devanture d’un cinéma, offrant le même spectacle, le retour du même-pas-refoulé.

Steve Fortel, maire RN (oui, c’est bien de ce parti que nous parlons, cofondé par le Waffen SS Pierre Bousquet) de la ville d’Erle (Pyrénées Orientales) n’a rien trouvé de plus urgent à faire dans sa commune que de débaptiser la salle de cinéma. La salle portait depuis 2005 le nom de René Vautier, ce grand ennemi des totalitaires, engagé dans la Résistance encore jeune homme, décoré par le général de Gaulle à la Libération, et devenu après-guerre un cinéaste engagé, mais engagé jusqu’à la prison, fervent anticolonialiste dont le film le plus célèbre est Avoir 20 ans dans les Aurès.

Ah, non, attends, mes excuses, j’ai parlé trop vite, je n’avais pas fact-checké correctement : il est faux de dire que Steve Fortel n’a rien trouvé de plus urgent car, après vérification, au printemps dernier, un mois après les élections, le nouveau maire s’était occupé des vrais problèmes de sa commune, il avait fait effacer un passage piéton autrefois peint aux couleurs de l’arc-en-ciel en soutien à la communauté LGBT.

C’est par ici qu’on signe la pétition contre l’effacement de l’hommage à René Vautier.

Les mairies conquises par l’extrême-droite sont des laboratoires de ce qui nous attend nationalement au cas où la France basculerait le 2 mai prochain. J’enfonce une porte ouverte et je sens que dans les mois qui viennent il faudra bravement en enfoncer des tas : le RN est ennemi de la liberté.

René Vautier était un homme libre, un cinéaste de même, il est donc insupportable pour certains. Pour tous les autres, il est indispensable. Nous qui fréquentons les salles de cinéma avons tous une petite dette envers Vautier : ses faits d’armes ne sont pas que sur pellicule. Sa grève de la faim de trente et un jours, en 1973, a aboli le visa de censure politique au cinéma en France. Il a contribué à faire du cinéma un art libre.

Les Mutins de Pangée, coopérative d’édition et de diffusion de cinéma, en profitent pour donner à voir, sur leur plateforme Cinémutins les films restaurés de Vautier. En outre, en guise d’échantillon gratuit, ils offrent le visionnage d’un très curieux court-métrage de Vautier, Le remords (1974), autofiction cruelle où Vautier incarne une version hypocrite de lui-même. Douze minutes de dialogue acerbe et drôle, sur la responsabilité, sur la complicité, sur la posture de témoin, sur la bonne et la mauvaise conscience, et ça tombe bien, c’est pile ce dont on a besoin : https://www.cinemutins.com/films/2100-le-remords

Où se niche l’autobiographie

06/10/2026 Aucun commentaire

Selon la version officielle Marjane Satrapi est « morte de chagrin », à 56 ans.
Il serait préférable et pudique de ne pas chercher à élucider de force ce que cet euphémisme recouvre, mais force est de se souvenir qu’elle est décédée un peu plus d’un an après celui qui fut l’amour de sa vie.

À l’occasion de sa disparition j’ai révisé sa filmographie, et rattrapé en DVD les deux films que je ne connaissais pas, qui sont ses deux derniers : Radioactive (2019) et Paradis Paris (2024). Au vrai ils m’avaient échappé comme ils avaient échappé à beaucoup, dédaignés par le public et démolis par la critique qui n’a jamais pardonné à l’autrice de ne pas reproduire l’originalité et la force autobiographique de l’oeuvre qui l’avait révélée, Persépolis.

Pourtant, où va-t-elle se nicher, et dans chaque création, l’autobiographie de celui ou de celle qui crée ? Voir ces deux films aujourd’hui permet (illusion rétrospective, sans doute) de les réévaluer autobiographiquement.

Le second, Paradis Paris, sur lequel Mathias Ripa, défunt mari de Marjane, était producteur, est un film choral au ton incertain, une comédie pas vraiment drôle mais parfois touchante, faisant tournoyer ses nombreux personnages autour de la perspective de la mort – notamment, la mort de la personne aimée… Comment vivre avec, comment vivre sans ? Ce film était une sorte d’autobiographie par anticipation (telle que conceptualisée par Pierre Bayard dans C’était écrit).

Quant au premier, Radioactive, il s’agit d’un biopic de Marie Curie, héroïne française, curieusement tourné en anglais (on imagine que c’est l’un des défauts retenus à charge par la critique), sans doute un peu artificiel mais passionnant. D’une part, il déploie dans nos yeux ce que nous avons aimé ailleurs chez Marjane Satrapi, ce foisonnement onirique et baroque ; les anachronismes qui perturbent la chronologie m’ont évoqué un livre sur un sujet finalement proche : La Bombe, où la bombe atomique en personne racontait comment elle, ainsi que nous, en sommes arrivés là, cf. https://www.fonddutiroir.com/blog/?p=14338 ).
D’autre part ce curieux objet cinématographique permet de préciser l’intéressante question : où va se nicher l’autobiographie dans une biographie que l’on choisit de raconter ? [Note personnelle : je sais à peu près où se case, discrète, ma propre vie lorsque je raconte celles, par exemple, de Goya, de Chagall, de Courbet ou de F.K.]
Marie Curie, tout comme Marjane Satrapi, immigrée ayant trouvé en France sa vocation et son âme sœur, était à la fois une sommité dans son domaine, et une anomalie, quasi-unique femme dans un champ exclusivement masculin, hétéronormé et patriarcal, eh, oui, la science physique tout autant que cette infime niche artistique qu’était la bande dessinée d’auteur… Marie et Marjane ont foncé dans le tas (de testostérone) avec détermination et obstination, sachant pourquoi elles étaient là.
Et puis, en 1906, voilà que Marie perd celui qui était à la fois son amour, son mari et son partenaire de recherche. Pierre Curie est mort bêtement, à 46 ans, en traversant la rue, renversé par un camion qui transportait quatre tonnes d’effets militaires. Que faire ensuite, seule ? Marie a continué de vivre et de travailler pendant 28 ans. Il faut pour cela beaucoup de force, et on ne peut pas juger ceux qui n’en ont pas autant.

Ceci, également : où va se nicher l’autobiographie de celui qui lit un livre ou regarde un film ? Quant à moi, Pierre Curie me rappelle mon père. Quand j’étais petit, à peut-être six ou sept ans, mon père me retenait fermement par la main pour m’empêcher de traverser la rue en courant, et me disait : « C’est comme ça qu’est mort Pierre Curie ».

Maréchal, me voilà

02/10/2026 Aucun commentaire

L’été dernier, expérience banale, j’ai fait mes courses dans un hypermarché Leclerc jailli comme chiendent sur une zone périurbaine non loin de mon lieu de villégiature.
Plus inédit pour moi fut, au seuil de cet hypermarché, une fois passé les portes automatiques, de tomber nez à nez sur un portrait photographique de plusieurs mètres carrés, noir et blanc, suspendu en hauteur, d’Édouard Leclerc (1926-2012), fondateur de l’enseigne. Stupéfait par le caractère de dévotion, d’héroïsation voire de sanctification irradiant de cette immense image (pourquoi pas des bougies votives, de l’encens, des plaques d’ex-voto, des horaires de messes ? Ah, si, les horaires d’ouverture, c’est bon, je les vois), je me suis souvenu que « Clerc » était un mot de registre explicitement clérical, et que les trublions du groupe « Casseurs de pub » ont depuis longtemps parodié la marque Leclerc sous la forme Letemple. Et je me suis demandé par quels mécanismes sociaux un homme devenait une icône.
Aux grands hommes, la patrie reconnaissante et le caddie à la main.

Les noms de rues aussi sont des sortes d’icônes. J’habite, moi-même, boulevard Leclerc. Mais, attention : boulevard MARÉCHAL-Leclerc.
Ne pas se tromper de mirliton, ne pas confondre « Leclerc c’est moins cher » avec « Division de fer/Toujours en avant/Les gars de Leclerc/Passent en chantant ».

L’homonymie fortuite entre l’inventeur de la grande distribution moderne et le héros de la 2e DB me met en tête une chanson de Renaud :

« Elle crèche cité Lénine
Une banlieue ordinaire
Deux pièces et la cuisine
Canapé frigidaire
Elle préfér’rait habiter
Cité Mireille Mathieu
Au moins elle sait qui c’est
Pis c’est vrai qu’ça fait mieux
Sur les cartes de visite
Et les quittances de gaz
Elle en parl’ra au syndic
Si elle a une occase. »

Le maréchal Philippe de Hauteclocque (1902-1947), qui choisit en 1940 le nom de guerre « Leclerc » pour son extrême banalité dans sa Picardie natale, rendant plus difficile son identification (secret de polichinelle vite éventé), occupe aujourd’hui le 7e rang des personnalités ayant légué leur nom à des rues françaises – après Charles de Gaulle, Louis Pasteur, Victor Hugo, Jean Jaurès, Jean Moulin, Léon Gambetta. Des mâles, évidemment : la première femme, occupant la 16e position, est habillée en homme, c’est Jeanne d’Arc. Je vérifie : ouf, les sept premiers (ainsi que Jeanne d’Arc) sont bien présents dans le plan urbain de ma ville. Mon boulevard Maréchal-Leclerc est situé non loin de la place Jean-Moulin, au fait.

Une chose en entraînant une autre, j’ai pris conscience que j’ignorais à peu près tout de mon maréchal éponyme, et que je n’aurais pas pu situer les grands moments de sa vie davantage que celle de l’autre, l’entrepreneur épicier.

La fragile image que j’avais, jusqu’à présent, du maréchal Leclerc, provenait uniquement de son incarnation, sarcastique, plus hautaine qu’altière, par Claude Rich dans Paris brûle-t-il ?, comédien engagé sur la production de ce film pour un tout autre personnage mais dont la ressemblance physique avec Leclerc lui valut de jouer son rôle en plus du premier.
Je précise que je n’ai pas vu le récent biopic sur De Gaulle.
J’étais ignorant, il fallait que cela cesse.

Certes, la connaissance n’est pas ce qu’attendent de nous les icônes – au contraire, d’une certaine façon. Mais j’ai estimé qu’il était temps que je me cultive, ne serait-ce que pour savoir où j’habite.

Alors j’ai écouté l’intégralité du podcast de Philippe Collin, La Cavale du général Leclerc.

Or sa biographie est rocambolesque et, pour le coup, authentiquement héroïque. Il fallait du courage, bien plus pour un militaire de carrière que pour n’importe qui d’autre, pour dénoncer l’imposture fasciste de Pétain, entrer en rébellion et prendre les armes contre sa propre hiérarchie. Peut-être est-ce cet esprit-là qui est, à titre d’inspiration, inscrit sur les plaques et notre cartographie mémorielle.

Merde, il m’arrive comme il m’était arrivé avec De Gaulle : je me prends d’admiration pour une baderne galonnée, pur produit de Saint-Cyr et de la haute bourgeoisie, ultra-catholique, rigoriste, et lecteur, dans sa jeunesse, de l’Action Française. J’admire, au fond, ceux qui ont été capables de penser contre eux-mêmes. « Tout ce que j’ai accompli de grand, je l’ai fait en désobéissant » (propos de Leclerc rapportés dans l’ultime épisode du podcast, comme un bilan).

Dans l’épisode 6, on entend une très étonnante lettre écrite par Leclerc au Général De Gaulle, en septembre 1944, juste après la libération de Paris, lettre qui suggère que cette droite-là était un peu de gauche :

« Ces quelques jours à Paris n’ont pas été inutiles du fait de la composition large et variée de la Division [la 2e Division blindée dite Division Leclerc, qu’il dirigeait]. J’ai pu tâter le pouls actuel de milieux très différents. Voici mon opinion personnelle sur la mentalité des Français jeunes. Qu’ils soient anciens camelots du roi [militants royalistes et de l’Action Française] ou communistes militants, la principale chose que ces Français ne désirent pas revoir, c’est le régime bourgeois bureaucratique d’hier et d’avant-hier. La trahison de Vichy a redoré provisoirement le blason de nos hommes politiques de 1940. Mais, auprès des jeunes, cela ne prend pas et ne durera pas. Tous ces jeunes sont encore à l’heure actuelle des patriotes, du fait de l’Occupation allemande et des souffrances endurées. La lutte des classes n’a pas encore repris le dessus, malgré les efforts du Popu [Le Populaire, journal socialiste, 1916-1970] et autres feuilles. En résumé, bien qu’étant moi-même de famille bourgeoise, terrienne, ayant des intérêts importants dans la grande industrie, je suis convaincu que la France n’échappera pas à une Révolution. Les jeunes générations ne l’admettraient pas. Puissiez-vous trouver l’équipe d’auxiliaires nouveaux et courageux, nécessaire pour faire et diriger vous-mêmes cette Révolution. »

La trahison

29/09/2026 Aucun commentaire

Le 14 mai 2011 dans l’hôtel Sofitel de New York, Dominique Strauss-Kahn violait une femme de ménage. Par cette agression, il sabordait sa carrière politique alors qu’il était donné gagnant aux élections présidentielles de 2012.
Je viens d’enchaîner sur ce sujet : une série documentaire, Chambre 2806 réalisée par le comédien Jalil Lespert ; un film de fiction, Welcome to New York d’Abel Ferrara ; un roman, L’enculé de Marc-Edouard Nabe.

Je laisse de côté le documentaire, fort bien fait et qui, se contentant de reconstituer les faits, respecte ma position de spectateur, à la bonne distance, celle du recul analytique et rétrospectif (à l’exception épidermique des apparitions de maître Richard Malka qui m’ont soulevé de dégoût : lui que j’avais tant admiré ailleurs, notamment pour Dieu peut se défendre tout seul ou pour l’affaire Mia, avec épouvante je le découvre complaisant et minimisant le viol sous couvert du « libertinage » et de la soi-disant « liberté » de son client DSK, enfin quoi, c’est si peu de chose voyons, c’est la France, on sait s’amuser… En fin de compte Malka n’est qu’un avocat, c’est-à-dire un mercenaire).

En revanche les deux fictions, le film et le roman, m’ont fait violence.
Formellement, le film est irritant dans ses scènes improvisées (même s’il est plus convaincant dans ses scènes écrites), comme si l’affaire n’était qu’un sujet pour exercice de l’Actors Studio, et le roman est horripilant par ses sarcasmes répétitifs, comme si l’affaire n’était qu’une matière à grasse plaisanterie.

Mais surtout, en mettant en scène l’impunité des riches et des puissants (y compris ceux dits « de gauche », ce masque ne faisant aucune différence) et de leurs pulsions, le film autant que le roman m’ont flanqué une nausée des profondeurs, comme si une main pressait ma nuque, me forçant à plonger le nez dans une merde chiée par Dominique Strauss-Kahn dans une cuvette en or afin que j’en apprécie l’odeur.

Le film et le livre sont aussi dégueulasses, aussi vulgaires, aussi cyniques que l’affaire dont ils s’emparent – cela signifie peut-être qu’ils sont réussis ? Heureusement, Ferrara n’est pas mon cinéaste préféré, Nabe n’est pas mon écrivain de chevet, donc je m’en remettrai. Mais je me sens sali.
Au fait, dans Welcome to New York il est perturbant quoique d’une certaine perverse façon, savoureux de voir Strauss-Kahn incarné par Gérard Depardieu, cet acteur qui tomberait peu après pour le même genre de raisons mais qui, pour l’heure, pouvait encore se gargariser de la fascination shakespearienne qu’il éprouvait pour son personnage – il faut bien reconnaître hélas que, dans le rôle, Depardieu est parfait.

Il y a quelque chose de morbide dans mon irréductible envie de me replonger là, de comprendre. Je ne sais pas pourquoi j’ai tenu à m’infliger une telle violence, pourquoi cette affaire répugnante me passionne autant, quinze ans après les faits. Ou plutôt je sais, je crains de savoir. Le crime de Dominique Strauss-Kahn est l’un des deux points de bascule de la damnation de la gauche dite de gouvernement, l’autre étant, l’année suivante en 2012, le compte caché du margoulin Jérôme Cahuzac.
La trahison du peuple puis l’impunité qu’incarnent Strauss-Kahn et Cahuzac, chacun s’étant refait entre temps une carrière (Cahuzac redevenu médecin, Strauss-Kahn prospérant en vendant ses conseils dans les milieux d’affaire et auprès de chefs d’état), sont les prémices de la crise que traverse aujourd’hui la démocratie française et dont nul ne sait encore si elle s’en relèvera.

Traduire du français au français

27/09/2026 Aucun commentaire

J’aime, tous les deux jours, lire sur Facebook André Markowicz, qui est l’une des raisons pour lesquelles je ne quitte pas ce réseau dit social.

Certains jours, le journal (appelons-le journal) de Markowicz m’instruit sur les conflits en cours, particulièrement la guerre en Ukraine ou à Gaza, et ces posts-ci, géopolitiques, font d’ailleurs un tabac, re-partagés d’innombrables fois ; d’autres jours il me passionne, et ces posts-là, poétiques, ont une audience nettement plus restreinte, en me parlant de littérature, de métrique, d’auteurs russes, de traduction (théorie et pratique), en somme en me parlant de son métier.

Il m’autorise à me pencher au-dessus de l’atelier, je vois comment naît un texte, j’observe le geste, il est superbe, lent, et profondément humain (a contrario, ce que Markowicz dit à propos de l’IA est très intéressant aussi).

Aujourd’hui, il a partagé la traduction d’un poème, sombre mais chatoyant, sur le deuil, sur le deuil d’un autre, À un ami de Konstantin Batiouchkov, écrit en 1815.

Konstantin Batiouchkov
À un ami (Piotr Viazemski), 1815
Ceux d’entre vous qui me suivent depuis quelques années savent l’amour que je porte, depuis très très longtemps, à Konstantin Batiouchkov (1787-1855 — fou depuis 1821). J’ai traduit beaucoup (pas assez) de ses poèmes pour le « Soleil d’Alexandre », publié en 2011, puisqu’il est, pour Pouchkine, l’un de ses aînés, avec Vassili Joukovski (1783-1852) et Piotr Viazemski (1792-1878). J’ai parlé ici, et très souvent, de l’importance qu’il a pour Ossip Mandelstam, dont j’ai traduit-sans-traduire (en faisant un mot à mot commenté) le poème d’hommage qu’il lui a écrit en 1932, comme j’ai souvent évoqué sa présence dans l’œuvre de Guennadi Aîgui. Et, aussi, sa présence dans mes propres textes non-traduits, comme une figure tragique, de la recherche d’une harmonie impossible.
*
En 1811, Batiouchkov avait écrit un poème consacré à la mort de Varvara Ivanovna Kokochkina, épouse Fiodor Fiodorovitch Kokochkine, – l’un des proches du cercle d’amitié qui s’était formé autour des trois poètes. Ce poème est fondamental dans la littérature russe parce qu’il est le premier dans lequel Batiouchkov a essayé de donner à la langue russe ce qu’il appelait «une couleur italienne», une douceur, une musicalité (en particulier par l’usage des voyelles et des consonnes liquides). Ce poème, je l’avais traduit pour «Le Soleil d’Alexandre». Les amis se réunissaient, à Moscou, le plus souvent chez le prince Piotr Viazemski, héritier, à l’époque, d’une immense fortune et d’un très très grand nom… De Viazemski aussi, – qui allait devenir un des amis les plus proches de Pouchkine, – j’ai traduit un certain nombre de textes.
En 1812, Moscou a été détruite. – Batiouchkov parle, vous verrez, d’une «maison ravagée». Concrètement, Viazemski (âgé de 20 ans, et qui avait fait une dette de jeu de 100.000 roubles – une somme absolument faramineuse, équivalent à quelque chose comme plusieurs dizaines de millions d’euros) avait vendu son hôtel particulier en mars (bien avant l’invasion), mais, vous savez, là encore, si vous me suivez, qu’en Russie, le concept de « maison » ne désigne pas obligatoirement une maison physique.
Le poème de Batiouchkov est écrit en 1815 (on n’est pas sûr des dates précises), et il est dédié «À un ami». Nous savons que, cet ami, c’est Piotr Viazemski. 1815, c’est donc quatre ans après la mort de «Lise» (ainsi nommée par souci d’euphonie… En russe, dans les deux poèmes, elle est «Lila», mais j’avais, – et, je crois, à juste titre, – préféré «Lise» pour le poème de 1811, parce que j’avais besoin d’un mot dont la voyelle d’appui est le i, et d’un monosyllabe), et c’est trois ans après l’invasion de Napoléon. La vie a eu le temps de se réinstaller. Comment se fait-il que même les ombres amies finissent par disparaitre, et qu’est-ce que cette « sagesse » humaine, mondaine, qui cherche un sens à ça ?…
J’ai porté cette traduction pendant une bonne semaine – elle n’entrera pas dans « Le Soleil », puisque le livre est fait. Elle ira donc ici, dans ma maison sans lieu de Facebook.
*
Jeune sage, dis-moi, à quoi nous retenir ?
—-Nous avons bu la coupe pleine,
L’ambroisie du savoir et celle des plaisirs
—-Dans un domaine d’ombres vaines.

Où s’est fondu l’éclat fugace des festins ?
—-Du vin reste-t-il quelque chose ?
Et du brillant savoir de nos esprits mondains ?
—-Où sont ton Falerne et nos roses ?

Et ta maison, séjour du bonheur ?… Ravagée…
—-L’ortie y pousse après l’orage.
Mais je l’ai reconnue. J’y dépose, affligé,
—-Ces mots du cœur, vibrant hommage.

Sur sa cendre éloquente, au soir, quand tout se tait,
—-Vesper rougeoie d’un feu de glace.
Dans le nord ténébreux, ton ami s’y repaît
—-En méditant le temps qui passe.

Dans la mélancolie que j’ai toujours goûtée,
—-Dans la fraîcheur et la mollesse,
Du feu des passions et de la satiété
—-Je me défais avec tendresse.

Me croiras-tu ? ici, sur ces cendres sacrées,
—-Laissant les roses, les couronnes,
Submergé de douleur, je reviens déplorer
—-La beauté qui nous abandonne.

Éphémères errants, nous mesurons nos jours
—-De deuil en deuil, de tombe en tombe, –
Nous croyons retrouver nos amis, nos amours :
—-Ce sont nos rêves qui succombent.

Parmi tous tes amis, ici, combien de temps
—-La douce Lise brilla-t-elle ?
De favorables cieux lui offraient, éclatants,
—-Tout le bonheur d’une mortelle.

Le don de l’entretien, le goût de la beauté,
—-L’œil vif et l’âme qui palpite,
Le port de quelque Muse et sa simplicité, 
—- Le charme pur d’une Charite.

Toi aussi, oubliant le vain bruit des festins,
—-Tu jubilais à ses répliques
Comme dans le désert ferait un pèlerin
—-Qui trouve une fleur magnifique.

La fleur a disparu comme le rêve heureux…
—-Souffrant dans ses affres ultimes,
Vers ses amis présents elle tourna les yeux :
—-Ce regard d’adieu, nous le vîmes.

Mais aujourd’hui, qui sait si l’amitié l’oublie ?
—-Le temps assourdit la tristesse
Et l’ombre immaculée, souillée de calomnie,
—-Souffre à présent qu’on la délaisse.

Vanité d’une vie où les élans sont vains !
—-L’amitié même est si fugace !
Mais où pourrait briller dans un éclat sans fin
—-La flamme vive de la grâce ?

J’ai remué en vain les chartes du passé,
—-Les sombres livres de l’Histoire,
Des sages les discours, les leçons ressassées…
—-Bruyants silence, vains grimoires.

Comme une plume au vent portée de ci de là
—-Quand la tempête se déchaîne,
Comme un esquif battu par les vagues, si las
—-D’errer qu’il voit sa mort prochaine, –

J’errais, me torturant, mon âme à l’agonie,
—-Ma vie n’était que nuit confuse ;
Les doutes étouffaient la flamme du génie,
—-Je voyais vaciller la Muse.

Tremblant, épouvanté, j’interrogeai mon cœur :
—-Le jour se fit, mes yeux s’ouvrirent.
Je ressentis la foi, cet encens salvateur,
—-Et je vis l’espérance luire.

J’avance vers la mort d’un pas illuminé
—-Pour affranchir de la poussière
Les habits de l’errant et sentir rayonner
—-L’âme nimbée de sa lumière.

1815.
*
Ce poème, tragique, et l’un des plus beaux que je connaisse sur la foi, est aussi mystérieux pour ses lecteurs. Quelles sont ces « calomnies » qui accablent, par exemple, l’ombre de « Lise » ? Nous ne le savons pas, et, sans doute, nous n’avons pas à le savoir – même si Viazemski le savait, lui. 

Et puis, un dernier point, sur le Falerne… C’est évidemment le vin de Catulle, celui des festins, et du poème 27 « Jeune esclave qui verse un vieux Falerne/ Verse-moi une coupe plus amère… » – et c’est ce poème que Pouchkine va traduire en 1832. La « maîtresse du festin » de Catulle s’appelle Postumia. Mais Batiouchkov dit bien « ton » Falerne : c’est Viazemski qui régalait…

Je sens tellement de générosité dans les partages de Markowicz (partage : voilà un concept ancestral que Facebook n’a pas inventé à coup d’icône, et qui lui survivra) que je me permets d’y lire une invitation à considérer que le travail n’est jamais fini, un encouragement à mettre la main à la pâte. Alors, outrecuidant, j’ai l’idée de retraduire sa traduction. Je ne risque pas de me frotter à l’original russe, mais l’envie me prend de retravailler le texte français, de le chercher à nouveau, dans une autre direction.
Par exemple, ce quatrain :

Toi aussi, oubliant le vain bruit des festins,
—-Tu jubilais à ses répliques
Comme dans le désert ferait un pèlerin
—-Qui trouve une fleur magnifique.

… Il est fort beau, pourtant je suis tenté de le chambouler, pour voir l’effet, comme on changerait la déco, la couleur ou la musique de fond. Je cherche une variation, une autre structure. Tel quel, le quatrain alterne rimes masculines sur les alexandrins et féminines sur les octosyllabes, distribution que le traducteur réitère d’ailleurs très souvent tout au long du poème. Or ce que je tente est l’inversion de cet ordre. Car la succession féminin-puis-masculin, plus à mon goût, « sonne » davantage classique que le contraire proposé par la traduction originale (sic), masculin-puis-féminin.
Ce qui donne, au pied levé :

Toi aussi, par-dessus les discours et les verres
—-Tu riais de ses joyeux traits
Ainsi qu’un pèlerin cueillant dans un désert
—-La fleur plus rare et colorée.

Je suis convaincu que « traduire » peut se faire au sein d’une même langue. Je crois que la traduction se fait même, au quotidien, essentiellement ainsi, et en permanence. Je ne sais pas ce qu’André Markowicz en pense. Mais je le cite, extrayant ces mots d’un autre post :

Traduire, je ne cesse de le redire, ce n’est pas transformer l’autre en soi, mais trouver en soi de quoi accueillir l’autre, – avec la gratitude que nous devons sentir envers celui qui nous ouvre des voies nouvelles en nous disant nous-mêmes.

Fjord, confins, finistère

22/09/2026 Aucun commentaire

Vu hier soir (avec retard puisque j’attendais de le projeter au village) Fjord de Christian Munju.

Sans me vanter, à moi tout seul je suis aussi partagé que la critique internationale. Le film est fort, puisqu’il oblige à réfléchir et que je vais y repenser longtemps. Mais je suis malmené, et heureusement j’aime être malmené, par son positionnement, faussement neutre, qui prend ouvertement parti pour la famille traditionaliste bigote et contre la société libérale occidentale… Dans ses interviews, au fond plus agaçantes que le film, Mungiu se prévaut sans cesse de cette neutralité qui est invisible à l’écran.

Toutefois le film est suffisamment lent, ouvert, ambigu (on ne saura pas la vérité sur les crimes supposés, ce qui, comme dans La nuit du 12 engendre une tension très différente du suspense classique), terre-à-terre, plus proche de ses personnages que d’une idéologie, pour qu’il me passionne.

Ce qui est certain, c’est que je le juge nettement moins réac et toxique qu’une autre palme d’or, que j’avais franchement détestée, le cynique Sans filtre de Ruben Östlund (le cynisme, voilà l’ennemi).

Et par ailleurs, quel acteur ce Sebastian Stan ! Capable d’interpréter dans la même foulée Donald Trump, un super-héros Marvel, un monstre qui se démonstre et ici un père de famille abrupt, hermétique, tout en intériorité.

Je viens de consacrer un moment à recueillir divers avis dans la presse. Le film se fait massivement agresser par la gauche bien-pensante qui l’accuse de faire le jeu du RN en mettant en scène le mythique choc des civilisations…

Heureusement, on peut lire aussi des avis plus nuancés. J’aime beaucoup celui de Nicușor Dan, l’actuel président roumain. Alors que le film met en question (et, littéralement, en procès) tout ce que Dan incarne (le libéralisme pro-européen, anti droite tradi-catho), il se montre beau joueur et salue le cinéma de Mungiu qui « chemine sur la ligne de crête entre deux ou plusieurs systèmes de valeurs contradictoires ». « Pour moi, c’est là tout le sens de l’art : appréhender l’expérience humaine sous autant de perspectives que possible ». Oui, d’accord : avant tout, ce que je garderai du film sera cette question brûlante, résolue ni dans le film ni dans la vie : que fait-on de la contradiction ? Corollaire : comment la démocratie est-elle possible

Comme je suis un indécrottable sentimental, il m’a semblé apercevoir sur l’écran une réponse, il m’a semblé que la contradiction était possible lorsqu’elle était transcendée par l’amour : les deux jeunes filles s’aiment, et elles sont les deux seuls personnages capables, contrairement à leurs parents, d’apprendre l’une de l’autre. Je me demande si ce film n’est pas, plutôt qu’anti-libéral ou anti-cul-béni, essentiellement anti darons-pleins-de-certitudes. Je vais éviter de faire de cette intuition-là une certitude.

De toute façon

18/09/2026 Aucun commentaire

« Il se produit dans le monde des choses extraordinaires, disait-il à Ursula. Pas plus loin que l’autre côté de la rivière on trouve toutes sortes d’appareils magiques tandis que nous autres continuons à vivre comme des ânes. »
(Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude, et José n’a encore rien vu, rien du tout, nous ne sommes qu’à la page 16, il en reste plus de 400…)

Le temps passe, de toute façon.

Je ne peux témoigner que de mon quotidien, c’est-à-dire de mes lectures de ce matin.

Primo, j’ai lu un article détaillé, documenté, accablant sur la folie spatiale et mégalomane d’Elon Musk qui bouche le ciel de ses satellites, sa « constellation », 15 000 satellites de merde au-dessus de nos têtes (il y en avait 600 il y a 20 ans ! Il y en aura 1,2 million dans 20 ans !), qui empêcheront bientôt de voir le ciel, tas de ferraille nous privant d’un patrimoine commun scientifique et poétique, et qui littéralement flinguent la couche d’ozone et l’atmosphère de polluants lorsqu’ils meurent et retombent en torche sur la terre (300 000 fois plus polluant que le CO2 émis sur le plancher des vaches).
Je lis ça et je suis épouvanté, amer, désespéré de croire que mon compost et mon tri sélectif de déchets vont faire la moindre différence.

Je me sens comment ? Je me sens dévitalisé.

Le temps passe de toute façon.

Secundo, fermant les écoutilles j’ai passé une heure plongé dans le roman que je lis en ce moment, Cent ans de solitude.
Bon dieu quel foisonnement, quelle énergie, quelle vie, quelles beautés et quelles horreurs !
Quelle opulence unique offre donc la lecture romanesque au long cours (comparable à rien d’autre sauf bien sûr à l’écriture) et je sais que j’en ai pour des semaines ou des mois, je me coupe du monde pour en visiter un plus intéressant, plus drôle mais moins ridicule, plus inquiétant mais moins déprimant, plus fantaisiste mais moins aberrant, en somme paradoxalement plus vrai, je lis et je suis requinqué.

Le temps passe de toute façon. Mais dans le livre il passe foisonnant, luxuriant, grisant, généreux comme un millier d’histoires mises bout à bout et qui n’en feraient qu’une, parce qu’elles feraient l’Histoire. La seule. La nôtre. Nous nous y perdons et quoi de plus normal. La famille Buendia et le village de Macondo sont des métonymies de nous-mêmes et de notre humanité, alors tout passera, l’amour, les jalousies, la guerre où les camps sont au fond interchangeables, la mort, la mémoire, les fantasmes et les fantômes, les lumières, la politique (plus explicitement dit : l’accaparement des ressources par le capital), tous les contes dans le conte et le temps passe de toute façon.

Le temps du surnaturel est d’abord sous nos yeux puis dans nos souvenirs, la moindre des habiletés de l’auteur n’est certes pas de placer les éléments fantastiques au sein d’une chronologie qui se floute avec la mémoire : « Stupéfait, il demanda à Ursula si tout cela était bien vrai, et elle lui répondit qu’en effet, bien des années auparavant, les gitans étaient venus à Macondo avec ces lampes merveilleuses et ces tapis volants : – Ce qu’il y a, soupira-t-elle, c’est que le monde va finissant peu à peu, et ces choses-là n’arrivent plus »…
Car nous sommes dans le réalisme et la magie. Le fameux réalisme magique sud-américain s’accordant à bien des définitions, je propose celle-ci, basique : le réalisme magique est un art du récit qui prend en compte, pour faire advenir les tribulations de ses personnages, la profonde irrationalité de l’être humain.
Quant au si beau titre, il ne trouvera son explication que bien tardivement. En attendant, « Cent ans » ? Voilà un centenaire s’écoulant jour après jour, heure par heure dans le sablier, chaque grain de sable plus chatoyant que le précédent ; « Solitude » ? Voici une solitude prodigieusement peuplée, et d’autant plus profonde, d’autant plus démultipliée par la foule.

Je me sens comment ? Je me sens revitalisé.

Le temps passe de toute façon.

De tous les livres que j’ai écrits, Reconnaissances de dettes est apparemment le plus important, j’en fais le constat a posteriori puisque c’est celui auquel je repense le plus souvent, le plus longtemps, en maintes occasions je le vérifie, pour ainsi dire, comme un pense-bête. Je me retiens de le retoucher, je ne le retouche pas car alors il faudrait le reprendre à zéro, mais il est là.

J’ai déployé là une recherche à la fois méthodique et désordonnée, une sorte de cartographie expérimentale de moi-même, pour comprendre ce que j’étais, ce que je suis, ce que je deviens, ce que je serai peut-être. L’ouvrant aujourd’hui, j’y explore à la fois les ombres de mon passé et certaines lumières de mon avenir. Dans ce livre figure une page (II, 49), écrite il y a près de 30 ans, où je raconte certaines circonstances qui m’engagent solennellement, un jour où l’autre, à lire Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, eh bien voilà, j’y suis, enfin.

La guerre des étoiles est finie

17/09/2026 Aucun commentaire

J’ai lu avec beaucoup de curiosité et un peu de nostalgie les tomes 1 et 2 (une suite est prévue) de Les Guerres de Lucas, scénario Laurent Hopman et dessins Renaud Roche.

Star Wars est une mythologie quasiment au sens où l’entendait Roland Barthes : une représentation partagée par le plus grand nombre. Il est fort intéressant de découvrir dans ces deux livres le récit de la fabrication, au fond très artisanale, de cette mythologie à l’usage de la masse démocratique mondialisée. Cette genèse devient une légende à son tour.
Génèse chaotique bien sûr, et « héroïque » ainsi que le sont tous les biopics, l’intrépide héros, George Lucas, ramant seul contre tous ceux qui lui disent ça marchera jamais, ton affaire, c’est complètement con.

Anecdote fameuse, on sait que Lucas écrivait des dialogues pompeux et neuneus, au point que Harrison Ford, dans le rôle de Han Solo, réécrivait et improvisait ses propres phrases, au prétexte que « On peut peut-être écrire ces conneries, George, mais pas les dire à voix haute » (tome 1).

Dans ce registre, j’aimerais rétablir un fait historique, qui n’est mentionné ni dans ce livre ni ailleurs. Durant le tournage de L’empire contre-attaque (1980) raconté par le détail dans le tome 2, au moment où Solo, trahi, se fait cryogéniser et peut-être même exécuter, la princesse Leïa, d’en bas, éplorée, impuissante, lui dit « Je t’aime » et il était censé, selon le script, répondre « Moi aussi » . Depuis 36 ans on salue la trouvaille formidable d’Harrison Ford qui, estimant à juste titre cette réponse banale, a répondu en lieu et place, ajoutant à la morgue, au panache et au machisme de son personnage : « Je sais » , avant d’être englouti par son destin.

Sauf que pardon, un précédent existe ! Dans La guerre est finie (Alain Resnais, 1966, quatorze ans plus tôt), le dialogue est rigoureusement identique.
Yves Montand, debout dans l’encadrement de la porte, missionné pour porter une valise pleine de plastic, vit dangereusement et sait qu’il est surveillé, peut-être définitivement grillé. Ingrid Thullin, assise, éplorée, impuissante, lui dit « Je t’aime » . Montand, plein de morgue, de panache et de machisme, lui répond « Je sais » et file vers son destin. Vous pouvez vérifier, ça se passe 1h35 après le début du film.
Mais il y a davantage ! La guerre est finie qui est, lui aussi, un récit de la lutte de rebelles face à une dictature, espagnole celle-ci, emprunte son titre à une phrase que le général Franco a prononcée le 1er mars 1939, signifiant que la guerre civile espagnole avait pris fin et qu’il en était le vainqueur.
Or George Lucas place cette même phrase dans la bouche du sénateur Palpatine au moment où il prend le pouvoir et devient empereur galactique, à la fin de Star Wars, Épisode III : La Revanche des Sith (2005).

Pour Resnais et Montand, ainsi que pour les concepteurs de la mythologie Star Wars qui, même s’ils bossent dans l’industrie, ne sont pas forcément débiles, cette phrase était à comprendre à rebours. La guerre n’est jamais finie.

Carte postale envoyée par une pantoufle

30/08/2026 Aucun commentaire
Cénotaphe du Duc de Lesdiguières, Jacob Richier, début XVIIe s., Musée-Muséum départemental des Hautes-Alpes / Femme nue couchée de Gustave Courbet, 1862

Août 26 s’achève. Bien fait pour lui. Pas sûr qu’on le regrette, ce salaud, tant il a tout cramé et empoisonné l’atmosphère. Canicule et incendies, qui vont devenir la norme, ainsi que quelques autres facteurs convergents de crise partout-partout (économique, sociale, politique, diplomatique, culturelle, sanitaire…) ont progressivement et radicalement altéré le sens de mots qu’on croyait pérennes et consolants : août, été, vacances, loisirs… Peut-être même voyage. Peut-être même liberté.

En 1982, c’est au groupe Élégance que revenait de fredonner et faire fredonner le tube de l’été : Vacances j’oublie tout/ Plus rien à faire du Tout/ J’m’envoie en l’air ça c’est super/ Folie légère c’est fou. Paroles désinvoltes, impossibles aujourd’hui, scandaleuses ou simplement difficiles à comprendre. Adieu la légèreté et la récompense saisonnières, les insouciances bien méritées des congés payés, la légitime contrepartie de onze mois de turbin ! Mine de rien, encore un acquis du Front Populaire, ou du Programme du CNR baptisé optimistement Les Jours heureux, ou des Trente Glorieuses, qui s’effiloche. Vacances, j’oublie rien.

Cet août, on sue, on souffre, on déguste, on attend la rentrée et l’automne. Pour revitaliser un lieu commun : les temps sont durs. Que faire ?

Apprendre ! Et pour cela convoquer Yourcenar et Rabelais.

« Le meilleur pour les turbulences de ­l’esprit, c’est apprendre. C’est la seule chose qui n’échoue jamais. Vous pouvez vieillir et trembler, vous pouvez veiller la nuit en écoutant le désordre de vos veines, vous pouvez manquer votre seul amour et vous pouvez perdre votre argent à cause d’un monstre ; vous pouvez voir le monde qui vous entoure dévasté par des fous dangereux, ou savoir que votre honneur est piétiné dans les égouts des esprits les plus vils, il n’y a qu’une seule chose à faire dans de telles conditions : apprendre. » (Marguerite Yourcenar, Journal)

Pendant ce temps, quatre siècles plus tôt, le géant Pantagruel, que Rabelais décrit « amateur de pérégrinité et désirant toujours voir et toujours apprendre », encourage son précepteur Epistémon, qui hésite à entreprendre un voyage initiatique. Il lui assène cette forte question :

« Que nuit de toujours savoir, et toujours apprendre, fût-ce d’un pot, d’une guedoufle, d’une moufle, d’une pantoufle ? » (François Rabelais, Tiers Livre)

Car Rabelais était un humoriste scatophile, et c’est déjà bien, mais il était aussi un humaniste pionnier de l’encyclopédisme, et c’est presque mieux. Comme lui, je crois que cette leçon vaut en tout lieu et en tout temps, fût-il caniculaire ou apocalyptique : nous aurons toujours quelque chose à apprendre quelque part. Y compris et peut-être avant tout les uns des autres, nous qui sommes si pots, si guedoufles, si moufles, moi-même je me sens assez pantoufle. Quoique pas pantouflard.

C’est ainsi qu’en cet août maudit j’ai pris mon baluchon et je suis parti apprendre, oh, pas très loin de chez moi, dans le département voisin : les Hautes Alpes. Pas besoin de l’autre bout du monde pour voir merveille ou tirer enseignement.

Gap : voilà une ville que j’ai traversée trois millions de fois en lui jetant à peine un regard mais où je ne m’étais jamais arrêté. Or c’est très charmant, Gap. Je me suis pris de passion pour le petit Musée-Muséum départemental, pas seulement parce qu’il avait la clim, cabinet de curiosité fourre-tout où s’amassent tout ce qui a un jour mérité d’être conservé et regardé : animaux empaillés, dessins d’anatomie, squelette de cerf, peinture espagnole du XIXe siècle, poteries antiques et céramiques modernes, art contemporain et monolithe survivant d’un dolmen préhistorique…

Deux recoins m’ont particulièrement emballé.

1 – Un demi-étage complet est consacré aux objets du Queyras recueillis par des collectionneurs. Je songe que ce geste patrimonial de collectage est la contrepartie tangible de ce qu’a accompli le couple Alice & Charles Joisten dans le domaine de l’intangible – pour voir ce que mes camarades et moi-même avons fait de leur irremplaçable collectage de contes et chansons du Queyras, cliquer ici.

Face à une peinture commerciale reproduite ci-dessus signée Achille Mauzan (grand affichiste, notamment pour la réclame et le cinématographe), qui vante en 1937 Saint-Véran, station d’hiver et d’été, je vérifie que je suis bien seul dans la salle, coup d’oeil à droite, coup d’oeil à gauche, oui, ok, le musée est à peu près désert… et j’entonne, débordant de diphtongues, le chant qui fut en quelque sorte le générique de notre spectacle : « Meuhon Séhaint-Véréhin est un pays charméhint !« 

2 – Dans un angle du rez-de-chaussée de ce même musée se trouve le cénotaphe de François de Bonne, duc de Lesdiguières, pair et maréchal de France (1543-1626). Or, là d’où je viens, le duc est un héros patrimonial, une vedette odonymique : Grenoble compte une rue, une porte et une caserne de Bonne, ainsi qu’une rue, un stade, un lycée, un hôtel, un bar Lesdiguières… Son omniprésence mémorielle sur les panneaux rappelle qu’il fut un grand bâtisseur et peut-être même un grand seigneur. J’avoue avoir contribué à la légende dorée : je me souviens d’un atelier d’écriture de chansons mené il y a pile dix ans en compagnie de ma collègue Marie Mazille auprès d’un groupe de môme où nous avions composé un hymne au Grand Duc, sorte de bande-annonce de ses hauts faits, légendaires compris – il a joué un bon tour au Diable en personne.
Pourtant, sa dépouille est loin de la ville dont il fut le gouverneur. Il est mort à Valence, enterré à Saint-Pierre-de-Sassenage et, donc, je découvre que son tombeau se trouve ici, à Gap.

Sur le cénotaphe, une sculpture peu héroïque, plutôt triviale, le représente en armure, allongé et même alangui sur le côté, détendu, nonchalant et presque sensuel, une jambe pliée sur l’autre, la tête soutenue par sa main gauche. On le croirait sur sa serviette, à la plage. Comme je suis obsédé par autre chose, la posture du duc me fait bizarrement penser à une peinture de Gustave Courbet, la Femme nue couchée, 1862 – au fait, vous ai-je dit que la prochaine représentation du spectacle Courbet : je fais comme la lumière, aura lieu le samedi 19 septembre à 11h au château de Valbonnais, dans le cadre des Journées du Patrimoine ? Or ce château qui trônait au milieu de terres stratégiques conquises par le duc, mandement et seigneurie de Valbonnais, a été bâti en 1606 par le propre neveu de Lesdiguières, dingue, cette coïncidence, non ?

Mais je suis frappé par davantage, je découvre du maréchal autre chose qu’une effigie languissante. Si Lesdiguières est un héros indiscutable (au sens propre : n’essayez pas de discuter) de mon côté de la barre des Écrins, il ne fait l’objet d’aucun culte, ni vénération, ni respect, de l’autre côté. Changement d’aura, d’imaginaire.
Jouxtant Gap, le château de Tallard a été l’un des foyers ardents des guerres de religion, et Lesdiguières est bien sûr passé par là. Or il y est abondamment dénigré et ridiculisé, notamment par l’historien local Joseph Roman : une personnalité brillante mais pas un noble caractère, un sceptique ambitieux et un habile courtisan, vil opportuniste sans convictions qui changea de camp et de religion deux fois par pur calcul, et qui, loin du génie militaire qu’on nous fait miroiter dans les régions où l’idéologie fait de lui une star, a essuyé cuisantes défaites et mémorables déculottées. Sont racontées dans l’audioguide certaines d’entre elles, dont une fort amusante au cours de laquelle ses ennemis s’affublèrent de draps blancs pour faire croire à la superstitieuse armée du duc qu’elle était assaillie par des fantômes.

Héros ici, couillon là-bas.
Tout dépend comme on regarde.
Voilà qui donne à réfléchir.
Je me dis qu’on pourrait écrire la biographie de n’importe quel grand homme d’État pour en faire un loser. Ah ah ah ! Quel gros nul ce général De Gaulle, quel stratège pourri et quel militaire raté, de la raclée qu’il s’est prise lors de la campagne de Dakar en septembre 40 jusqu’à sa rouste électorale au référendum de 1969, il aura vraiment tout manqué !

Voilà, notamment, ce que j’aurai appris lors de ce mois d’août, qui n’aura donc pas été perdu.