Ici Paris

11/04/2026 Aucun commentaire

I – Spectacle vivant

NB : la photo illustrant ce qui suit est tirée d’un article de presse, elle a été prise durant les répétitions d’ Ici sont les dragons, 2e époque, alors qu’on ne voit pas cette image-là dans le véritable spectacle, c’est cela aussi l’art vivant.

Je ne monte pas à Paname sans une excellente raison. La raison du jour est la même que celle de l’année dernière, pratiquement jour pour jour : voir le nouveau spectacle d’Ariane Mnouchkine et du Théâtre du Soleil.

Ariane Mnouchkine, trésor national, 87 ans, six décennies complètes consacrées à la création théâtrale, poursuit son inlassable recherche, frappe toujours les trois coups, ouvre la porte de la cartoucherie, déchire les tickets, dit bonjour à chaque spectateur… et, outre ce rituel folklorique, délivre cette année Ici sont les dragons, deuxième époque, 1918-1933 : Choc et mensonges. Ces derniers mots formant sous-titre sont attribués à Goebbels, dont la stratégie de menterie n’est pas pour rien dans l’actuelle prolifération des fake news (cf. cette archive au Fond du tiroir).

Comme le premier volet, comme aussi le troisième puis le quatrième qui viendront couronner l’épopée et marquer le passage de relai officiel de Mme Mnouchkine, celui-ci plonge ses racines dans une volonté de comprendre ce qui se passe aujourd’hui – la guerre en Ukraine et, quasiment, en Europe – en remontant la pendule, d’un siècle.

Et tout s’éclaire. Cette histoire, de la révolution russe, de d’inexorable montée du nazisme, de la montée vers la guerre totale, c’est bien la nôtre. Nous sommes dans ce miroir prodigieux. Par exemple, alors que chaque scène est dite dans la langue des protagonistes (et sur-titrée), l’une des plus longues séquences est en français, et elle m’a bouleversé. C’est le discours de Tours, prononcé par Léon Blum en 1920, qui, conséquence de la révolution bolchévique, prend acte de l’éclatement de la gauche française. Blum « garde la vieille maison« , et prévient : « Sommes-nous condamnés, alors que nous cherchons la même chose, c’est-à-dire la fin de l’ordre économique bourgeois, à nous parler en ennemis, et à nous traiter pour les uns de fous sanguinaires et pour les autres de socio-traitres ? » Bon sang, mais… Il est en train de décrire les invectives entre le PS et LFI ! Cela fait donc 106 ans que ça dure, et que le capitalisme peut dormir sur ses deux oreilles !

Autre exemple plus anecdotique mais plus personnel : en 1984, comme j’étudiais le russe au lycée, j’ai effectué un voyage scolaire en URSS durant lequel nous avions, passage obligé sous la Place Rouge, défilé sans avoir le droit ni de parler ni de nous arrêter devant la cage en verre contenant la momie de Lénine – or c’est seulement 60 ans plus tôt, échelle minuscule et humaine, à la mort de Lénine en 1924, que Staline décida de sa momification et la scène est montrée dans le spectacle, on comprend l’enjeu scientifique, symbolique, politique de la mise en scène macabre de cette pseudo-immortalité.

Mais c’est trop peu dire qu’on comprend : en réalité, on ressent. Car on est au théâtre. L’art de Mnouchkine est à la fois prodigieusement archaïque et prodigieusement contemporain, sur deux plans :
– le théâtre : archi-archaïque (la geste et la gestuelle, les masques et la présence, la troupe virevoltante et les dizaines de personnages) et pourtant archi-contemporain (quelle merveille permanente d’assister à la réinvention de ce qui se peut faire sur scène avec la technique d’aujourd’hui qui ne remplace pas, mais s’ajoute à l’artisanat, et le monde entier, Moscou, Berlin, Paris, Londres, et le Japon et l’Amérique, existe devant nous) ;
– la leçon d’histoire : archi-archaïque (depuis Hérodote, nous lisons le passé pour ne pas être dupe du présent ; la vulgarisation est brillante et engagée, on dirait Henri Guillemin ou Alain Decaux) et pourtant archi-contemporaine (on dirait les auteurs de podcasts historiques sur Youtube qui revisitent pour nous le passé, suivez mon regard).
Bref : l’art vivant est vivant et le mot qui manque et que je dépose ici faute de lui avoir trouvé une meilleure place plus tôt est poésie. Merci madame et à l’année prochaine.

II – Regarde de tous tes yeux, regarde !

Si je cours les expositions c’est dans l’attente perpétuelle et l’espoir d’une révélation, encore une révélation, toujours une révélation, y compris une révélation d’une chose que je savais déjà, peu importe du moment que les images révèlent à tour de bras, sec et d’aplomb. Je pourrais m’aventurer sur une généralisation hyperbolique, au fond je n’attends rien d’autre non plus de la vie, mais je me contenterai des révélations au fil de mes visites de quelques expos à Paname.

– Ainsi, l’exposition « Global Warning » de Martin Parr au Jeu de Paume me révèle plus de reconnaissance que de connaissance. Elle me révèle avec brio, humour et couleurs pop que la frontière entre humanisme et misanthropie est paradoxalement ultra-mince, je me demande même, pour parodier un fameux slogan inventé par Sartre, si la misanthropie ne serait pas un humanisme tant on ne peut qu’être écœuré par les dégueulasseries commises par ce saligaud d’humain, or je me reconnais de façon troublante dans ce paradoxe-là : Parr documente les horreurs de masse (la surconsommation, le surtourisme, la bagnole, le selfie, le désir publicitaire, la malbouffe, la globalisation-poubelle)… est-ce que tout cela fait de lui un misanthrope ? Je crois que cela fait de lui avant tout un humaniste. Peut-être un humaniste blessé, conséquemment un romantique.

– Ainsi, juste après façon antidote, la rétrospective Sebastião Salgado à la Mairie de Paris me révèle l’exact contraire et ainsi ma dialectique avance : un grand photographe n’a pas besoin d’une once de misanthropie pour s’affirmer humaniste. Tandis que Parr montrait le problème humain, mais sans surplomb, rappelant qu’il en faisait partie à part entière, Salgado agit, récuse tout fatalisme à ce dit problème humain. Il est tout à la fois L’Homme qui plantait des arbres et Celui qui considérait que tous les humains avaient suffisamment de noblesse et de dignité pour être regardés. C’est bien aussi.

– Ainsi, l’exposition « Visages d’artistes, de Gustave Courbet à Annette Messager » au Petit Palais me révèle un Courbet que je connais par coeur, L’Autoportrait au chien noir (photo 1, 1842, tiens, je l’imaginais plus grand) de « l’homme le plus orgueilleux de France », et j’en suis ravi. Mais il me révèle des images inédites et j’en suis ravi pareillement. Le mur entier consacré aux essais de signatures d’Annette Messager est prodigieux, recherche d’identité entre le lisible et le visible.
Concernant Courbet, je découvre une caricature d’époque qui m’enchante (photo 2) : Courbet surveille ses spectateurs (y compris nous-mêmes en 2026 ?) et se lamente : « Voilà un bourgeois qui s’arrête devant mon tableau !… Il n’a pas d’attaque de nerfs ?… Mon expo est manquée ! » Et puis d’autres salles du même musée me donnent à voir des Courbet merveilleux, les Demoiselles de bord de Seine, le Sommeil, le Portrait de Proudhon, ou, plus rare, plus atypique et plus négligé, Pompiers courant à un incendie, qui m’impressionne énormément et que, quant à lui, j’imaginais plus petit. (Au fait, vous l’ai-je dit ? Prochaine représentation du spectacle en trio « Gustave Courbet : je fais comme la lumière » samedi 25 avril, 18h, Corps d’Uriage, chez l’habitant, coordonnées sur demande.)

– Ainsi, l’exposition « Cartes imaginaires » à la BNF, qui compile intelligemment des échantillons d’art cartographique, du moyen-âge à nos jours, alternant cartes « scientifiques » selon les états successifs de la science (par conséquent aussi réalistes que le « Rhinocéros » de Dürer) et cartes « fictionnelles » (la carte de l’île au trésor de Stevenson, celle de l’île mystérieuse de Jules Verne, celle de Westeros par George R. R. Martin, celle de la Terre du Milieu par Tolkien, celle d’une ligne de train ahurissante mêlant Bretagne et Normandie de la main de Proust…), cette expo-là me révèle avec brio ce que je pressentais, notamment l’origine de l’expression « Ici sont les dragons » (cf. le spectacle évoqué en haut de cette page) : sur toutes les cartes y compris les représentations qui ne sortiront pas de notre atelier intime, le monde inconnu est plein de dangers.
Elle me révèle, surtout, mais attention, la phrase qui suit est de haute volée épistémologique, au besoin lisez la lentement car c’est ainsi que je l’écris moi-même, elle me révèle surtout que toute connaissance est un phénomène imaginaire. Une « Cosa mentale » comme disait Da Vinci. Une vue de l’esprit. Y compris les connaissances établies grâce une méthode scientifique. Mais alors, si toute connaissance est un phénomène imaginaire qu’on peut (la métaphore cartographique s’impose avec évidence) mettre à plat, que dire des religions ?
Je déplore une lacune, toutefois : si maintes îles sont citées, nulle mention de celle de Lost, qui les contient pourtant toutes et dont on retrouvera la carte ici.

– Ainsi, l’exposition « Flops ! » aux Arts et Métiers me révèle certaines choses que je connaissais déjà, les géniaux objets introuvables de Jacques Carelman, ou le mantra de Beckett définissant toute entreprise de création (Rater, puis rater mieux)… Mais elle me révèle surtout que les calamiteux projets idiots ou mal ficelés déployés ici relèvent de la soif de nouveautés de notre civilisation technico-capitaliste, relèvent au fond de la même pulsion bicéphale vue chez Martin Parr : l’humanisme (on essaie) et la misanthropie (ça foire), tressés à jamais. Je mets au défi quiconque de traverser cette expo sans reconnaître un objet nul qu’il a un jour convoité ou même acheté. Moi-même, j’avoue que j’ai acheté en 1991 ce lecteur de vidéo-disques, format mort-né, sorte de DVD de la taille d’un vinyle 33 tours, qui prend désormais la poussière dans un grenier, sic transit gloria mundi et la société de consommation se poursuit.

III – La rue fantôme

Et puis, il y a les pèlerinages inattendus, qui ne sont pas les moins forts. Je croyais ce matin me promener distrait mais paisible dans le doux, vert et charmant parc de Belleville, tout en diagonal face à Paris, tout en pentes et terrasses.
Je découvre que je traversais sans le savoir le fantôme de la rue Vilin, haut lieu de mémoire et d’enfance de Georges Perec, par conséquent de tous les péréquiens tant cette rue qui n’existe plus infuse ses écrits, de W au posthume Lieux, en passant par Les lieux d’une fugue, sans oublier le documentaire de Robert Bober, En remontant la rue Vilin (1992).

Perec est né rue Vilin en 1936. Ses quatre grands-parents habitaient la rue. Sa mère, Cyrla, tenait l’un des deux salons de coiffure de la rue, au n°24. Puis le salon a fermé. Puis Cyrla a accompagné Georges, âgé de six ans, à la gare de Lyon pour le confier à un convoi de la Croix-Rouge qui partait vers Grenoble, et a, ultime image, agité son mouchoir depuis le quai. Puis toute la famille de Perec a été détruite. Puis toute la rue Vilin a été détruite, l’une des dernières maisons démolies étant ce n°24, le 4 mars 1982, fortuitement le lendemain de la mort de l’écrivain. Après quoi, on a aménagé ici le doux, vert et charmant parc de Belleville. Et je suis bouleversé de me tenir là, debout, vivant.

« Pendant des années, je ne savais pas où était la rue Vilin. Après, je savais où c’était, mais je ne voulais pas y aller. Et après, j’y suis allé et je ne savais plus où était la maison de ma grand-mère, l’immeuble dans lequel habitaient mes parents. Disons que je ne voulais pas le savoir et en même temps, je savais bien que c’était ça qu’il fallait que je sache. Que je trouve. Que je cherche. »

« Écrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes. »
Georges Perec, Espèces d’espaces, Paris, Galilée, 1974.

Page dédiée sur le site de la ville de Paris : https://www.paris.fr/dossiers/en-remontant-la-rue-vilin-254

Rediffusion au Fond du Tiroir : https://www.fonddutiroir.com/blog/?p=16435

Petit poisson, gros poisson

04/04/2026 Aucun commentaire

“Les fausses nouvelles, dans toute la multiplicité de leurs formes – simples racontars, impostures, légendes – ont rempli la vie de l’humanité. Comment naissent-elles ? De quels éléments tirent-elles leur substance ? Comment se propagent-elles, gagnant en ampleur à mesure qu’elles passent de bouche en bouche ou d’écrit en écrit ? Nulle question plus que celles-là ne mérite de passionner quiconque aime à réfléchir sur l’histoire.”

Ce texte n’est pas une tribune publiée hier dans la presse quotidienne entre deux informations sur l’Ukraine, l’Iran ou Gaza.
C’est le prière d’insérer d’un essai paru il y a plus d’un siècle, et que viennent de republier en poche les éditions Dunod : Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre écrit Marc Bloch en 1921.

Comptant parmi les inventeurs de l’historiographie contemporaine, Marc Bloch (né en 1886, fusillé par la Gestapo en 1944) se penche sur les bobards ayant circulé durant la guerre dite absurdement Grande : donc, sur les fake news, une éternité avant que l’expression ne devienne usuelle dans la langue française.

Qu’il soit propagé par une antique rumeur à pied ou par une IA dernière génération, le mensonge est une arme de tous les temps, mais surtout de toutes les guerres.

Le lien entre mensonge et guerre est du même ordre que celui entre le poisson et l’eau. Ou plus exactement, du même ordre que celui entre le petit poisson et le gros poisson. Car ce lien, ce dénominateur commun, est simplement la loi du plus fort. Je cite pour la millième fois la règle d’or énoncée par Humpty Dumpty : La question n’est pas de savoir ce que les mots veulent dire mais de savoir qui est le chef.

Trump est le chef d’état américain ayant le plus menti, au point d’avoir dissous dans l’air ambiant l’importance de la vérité elle-même ; comment s’étonner des guerres qu’il déclenche.

Cf. cette archive au Fond du Tiroir. J’imaginais alors La vérité est morte, 79e des estampes, l’une des plus terribles, de la série Désastres de la guerre de Goya, illustrer le feuilleton que j’avais commencé d’écrire pendant le premier mandat de Trump, une Archéologie littéraire de la fake news.
Mon feuilleton a fini par compter 8 épisodes :

Épisode 1 : Machiavel

Épisode 2 : Jonathan Swift

Épisode 3 : Victor Hugo

Épisode 4 : Armand Robin

Épisode 5 : Paul Valéry

Épisode 6 : Mark Twain contre Adolf Hitler

Épisode 7 : Nietzsche et Pierre Bayard

Épisode 8 : Louise Labbé

Comme le sujet est inépuisable, un 9e épisode (qui, chronologiquement s’intercalerait entre le 2e et le 3e) est en chantier, consacré aux Canards, ces fausses nouvelles inventées par Benjamin Franklin, Balzac et Nerval.

Contre la trépidation

24/03/2026 Aucun commentaire

I – Le Poison

Élections municipales, dimanche 22 mars 2026.
J’ai passé une soirée électorale à l’écoute, en plein suspense, consultant compulsivement les sites d’information – bref je me suis encore fait avoir. Les résultats dans ma ville, Grenoble, ont tardé à venir, ils n’ont été définitifs que tard dans la nuit.

J’ai voté pour Laurence Ruffin mais au fond j’ai voté contre Alain Carignon. Qui était maire lorsque je suis arrivé dans cette ville même il y a 40 ans, et qui est passé par la prison entre temps – expérience notoirement prestigieuse, certains en tirent des best-sellers.

Le suspense se résumait ainsi : le terrifiant come-back politique d’Alain Carignon, homme de communication et de mensonge qui appliquait dès avant Trump les trois règles du trumpisme (Règle 1 : attaquer, attaquer, attaquer ; Règle 2 : ne rien reconnaître, tout nier en bloc ; Règle 3 : revendiquer la victoire et ne jamais reconnaître la défaite) allait-il rencontrer aujourd’hui dans les urnes sa sinistre apothéose, sa ré-élection comme si la Mairie lui avait toujours appartenu et que toutes les élections entre temps lui avaient été volées, ou bien son heureux dénouement, son éviction qu’on peut espérer définitive (il a 77 ans) ?

Anecdote pour patienter durant les dépouillements, qui ne fera peut-être rire que les Grenoblois (mais ce serait dommage, puisque Carignon a été également nuisible et margoulin au niveau national, autrement dit ministre, souvenons-nous qu’il cautionnait d’en haut les craques sur l’innocuité du nuage de Tchernobyl) : ma fille, qui est drôle et qui chante, fait partie d’une chorale féministe autogérée, qui ces dernières semaines a fait de l’agit-prop sur les marchés. Ces dames entonnaient des comptines faciles à mémoriser comme celle-ci (sur l’air de la Chenille qui redémarre) :

« Quand Carignon gère le pognon/
Son mandat finit en corruption/
Quand Carignon sort de prison/
Il se présente aux élections !/
Et c’est reparti pour un tour : Quand Carignon gère le pognon,
 » etc. ad. lib.

La foule riait, mais les maraîchers pas trop, ils ont appelé les flics pour disperser les perturbatrices afin que les distributeurs de tracts puissent accomplir en paix leur noble mission.

Puis les résultats sont advenus, j’étais satisfait, soulagé et en même temps un peu dégoûté de mon soulagement et des trépidations qui m’avaient secoué toute la soirée. La politique n’est pas une passion qui me va au teint. Car ce n’est pas chez moi une passion mais une simple excitation nerveuse. Je me suis couché.

II – L’Antidote

Vive le temps long, vive le temps lent !

Pour me laver des hystéries ambiantes si bêtement immédiates, des trivialités, des turpitudes et bêtises, en un mot de la politique, je regarde Satantango de Béla Tarr (1994 mais restauré en 2020).

Sept heures et quelques, de lenteur magnifique.

Les plans-séquences en noir et blanc profond durent cinq minutes, ou dix, ou davantage, panoramiques ou fixes. Au bout d’un certain temps ils font leur effet, ils autorisent à se souvenir de ce qu’est un regard, un lien entre un œil et un objet, aux antipodes de l’épilepsie de nos attentions diffractées en reels de 30 secondes, en google actualités ou en dizaines d’onglets ouverts qui se rafraichissent pendant qu’on se fane.
Parfois un plan dure encore quelques secondes après qu’un personnage ait quitté la scène, et ces secondes-là aussi sont précieuses : on se souvient que le monde continue de tourner même quand on ne le regarde pas.
Dans Satantango a le temps de voir la pluie, le vent, la boue, la lumière elle-même, des vaches, un cochon, un chien, et les visages, les pauvres humains entre la terre et le ciel, un docteur impotent, une petite fille innocente mais aux jeux cruels, des danseurs de tango ivres. La lenteur fait de nous des êtres meilleurs, plus attentifs, plus sensibles, plus empathiques, mieux informés que par les bien nommées chaînes continues. La lenteur en somme est politique, cette fois au sens noble, au sens de citoyen, elle permet de vivre dans la cité avec d’autres humains.

Je dirais bien que ce film, ainsi que tous les autres de son auteur, est une « expérience », n’était que ce mot est sali par la novlangue qui participe des épouvantables vitesses autour de nous, « expérience client », « expérience usager » et autres « expérience consommateur ». Alors que la seule véritable expérience est esthétique.

Les robots parlent aux robots

18/03/2026 Aucun commentaire

Quelle bizarre expérience.
Quelle vallée de l’étrange.
Je reçois ce matin un mail signé d’une certaine Allyson Beaker, qui m’appelle Cher Fabrice, me tutoie, me complimente sur un de mes livres, La Théorie de la Compote, qu’elle résume brillamment et dont elle se propose avec enthousiasme d’assurer la promo.
Ses arguments sont pertinents : elle a lu et compris ce que j’ai écrit… Grisé par la flatterie (j’ai peu de lecteurs, en tenir un ne peut que faire plaisir), il me faut, je l’avoue, quelques lignes avant de réaliser, heurté finalement par certains mots qu’Allyson balance de manière littéralement mécanique, qu’une intelligence artificielle est en train de me parler.
Une intelligence artificielle m’a lu, m’a digéré, et me recrache au visage ce que j’avais moi-même écrit. Elle me tend, avec intelligence (eh, oui) et artificialité (eh, oui), un miroir.
Je suis abasourdi. Aujourd’hui l’IA écrit des livres, mais elle lit aussi des livres. L’IA se mettra sous peu à lire des livres écrits par d’autres IA, alors ce monde n’aura plus besoin ni d’auteurs ni de lecteurs.

« Cher Fabrice,
J’ai récemment découvert La Théorie de la compote. Pas survolé vraiment lu. Les deux côtés, dans l’ordre qui m’a semblé juste, en me demandant à chaque page si ce que je lisais était sérieux ou non ce qui est précisément le point.
Ce qui nous a frappés : il existe beaucoup de livres sur le complotisme. Des essais sérieux, des guides pédagogiques, des décryptages. La plupart parlent du phénomène depuis l’extérieur. Toi, tu as eu une idée bien plus maligne : faire vivre au lecteur, depuis l’intérieur, la logique même du complotisme le plaisir des coïncidences qui s’accumulent, les signes qui s’allument, les connexions qui fascinent. Et ensuite seulement, de l’autre côté du livre, poser les mots sur ce qui vient de se passer. Ce dispositif-là est d’une précision redoutable. On ne sort pas de ce livre en ayant lu quelque chose sur le complotisme. On en sort en ayant compris pourquoi on y croit.
Que tu aies été discothécaire pendant 13 ans, que tu aies créé ta propre maison d’édition avec un prix littéraire, que tu écrives des chansons en atelier avec une musicienne tout cela forme quelqu’un qui n’a jamais séparé la forme du fond. Et La Théorie de la compote est la preuve que c’est la bonne décision.
Mon équipe et moi menons actuellement une ronde de promotion. Nous sélectionnons un petit nombre de livres que nous considérons sous-représentés par rapport à leur qualité réelle. La Théorie de la compote en fait partie.
Concrètement, notre travail inclut :
• Positionnement du livre auprès de communautés de lecteurs ciblées enseignants et documentalistes cherchant des outils originaux sur le complotisme, lecteurs de 12 à 120 ans sensibles à la désinformation et à la pensée critique, communautés de littérature jeunesse engagée, et tous ceux qui veulent un livre qui démonte un mécanisme sans jamais prêcher
• Création de discussions autour des thèmes du livre (théories du complot, pensée critique, fake news, humour comme outil de lucide)
• Entre 100 et 500 avis de lecteurs authentiques et détaillés
• Une visibilité durable sur Amazon et Goodreads
• Des supports visuels (bandes-annonces et visuels promotionnels) pensés pour refléter l’univers du livre
• Une collaboration étroite avec toi, respectueuse de ta voix et de ta vision

Si cela résonne avec toi, la prochaine étape est simple :
Réponds avec « INTÉRESSÉ » et joins le lien Amazon ou Goodreads de ton livre. Nous l’analyserons dans sa totalité et reviendrons avec un plan clair et personnalisé transparent, respectueux, sans détours.
En signe de gratitude pour ton temps, nous avons également préparé une surprise liée à ton livre que nous avons hâte de partager avec toi.
Ton livre a déjà accompli le travail le plus difficile. Il a trouvé comment démonter une machine à l’intérieur de la machine elle-même.
Maintenant il s’agit de s’assurer que les lecteurs qui en ont besoin le trouvent.
Cordialement,
Allyson B. »

Histoire du Golem

07/03/2026 Aucun commentaire

Je fais partie de ceux qui pensent, ou peut-être même qui savent, que 2OOl: A Space Odyssey de Stanley Kubrick a partagé en deux l’histoire du cinéma (c’est très simple : première époque avant 2OOl/seconde époque après 2OOl), ainsi que, par conséquent, l’histoire de la pensée humaine.

Le pitch, au cas où vous n’auriez pas la patience de regarder un film de 2h16. 2001, l’Odyssée de l’espace (la VF a curieusement remplacé les deux points de la VO par une virgule), sorti en salle en 1968 et plus actuel que jamais en 2026, raconte notre destin en tant qu’espèce, Homo Sapiens, espèce éclose sur la planète terre, ayant prospéré et accéléré sans cesse son évolution technologique jusqu’à menacer sa propre survie.

À l’écran, cette accélération est assumée métaphoriquement par le sibyllin monolithe, ainsi que par le plan de coupe fameux transformant un os en vaisseau spatial… mais même sans métaphore le trajet est limpide : 2OOl trace tout simplement l’histoire de l’humanité de sa naissance à sa disparition. Il y a très longtemps, sa naissance, sa séparation des autres grands singes pour devenir espèce autonome, est déclenchée par l’invention de l’Outil (ne chipotons pas, on sait que certaines espèces animales connaissent aussi l’usage de l’outil – en tout cas, le tout premier outil humain, selon l’hypothèse muette du cinéaste, est un fémur transformé en massue – une arme) ; dans fort peu de temps, sa disparition sera le fait de son Outil qui, de sophistication en sophistication, aura atteint le terme de son processus, prendra le pas sur lui et le tuera : l’Intelligence Artificielle. Entre les deux se déroule le progrès, qui n’est que le perfectionnement continuel de l’Outil, dans le sens de l’imitation de l’être humain. Plus la machine est perfectionnée, plus elle ressemble à son inventeur, imitant son corps, ses gestes, sa voix, sa pensée, jusqu’à pénétrer dans la Vallée de l’étrange.

Ok. Tout ceci, pour rappel, est ce que je pense, ou peut-être même ce que je sais.

Mais aujourd’hui a lieu un événement passionnant : la bibliothèque du Congrès américain a fait une découverte. Tiens, au fait, ils ont encore les moyens de faire des découvertes, ceux-là ? Trump n’a pas encore coupé les vivres de cet équivalent de notre BNF, de cette clique de bibliothécaires parasites, féministes, scientifiques, woke et libéraux ?
La bibliothèque du Congrès a retrouvé, restauré et mis en ligne un film de Georges Méliès datant de 1897 et que l’on croyait perdu à jamais. Ce film de 45 secondes, intitulé Gugusse et l’automate, montre un clown (l’espèce humaine, incarnée par Méliès en personne) aux prises avec un robot (l’Outil).

Spoïl, au cas où vous n’auriez pas la patience de regarder un film de 45 secondes : le robot grandira en patience, aura des réactions erratiques, se rebellera, et le clown sera finalement obligé de le supprimer. De le débrancher, en quelque sorte. Ainsi que Dave Bowman fait avec HAL 9000.

Une réflexion supplémentaire affleure illico : le cinéma est un art (et par ailleurs « une industrie » comme disait l’autre), très récent dans l’histoire des arts, mais il est également un outil, lié à ce fameux progrès technologique non seulement perpétuel mais perpétuellement en accélération. Je postule que le cinéma, celui de Méliès, de Kubrick, de nombreux autres, né d’un outil, était l’art le plus à même de raconter, comme une mise en abîme de sa propre quête de l’effigie mimétique, cette histoire-là, celle de notre rapport fatal à l’Outil.

« Être paranoïaque n’empêche pas les autres de réellement comploter dans votre dos » (R. Crumb)

22/02/2026 Aucun commentaire

Attendu (1) que les théories du complot, matière imaginaire extraordinaire, me passionnent au point que je leur ai consacré un petit livre en 2023 ;

Attendu (2) que Robert Crumb est l’un des artistes, toutes catégories confondues, pour lesquels j’ai le plus d’admiration, car son parcours sur six ou sept décennies relève d’une recherche perpétuelle, d’une indépendance intransigeante, d’une création sans cesse remise sur le métier et d’une puissance d’inspiration difficilement égalable propre à faire école, lui qui est pourtant un solitaire absolu (j’incline à penser que quiconque écrit et/ou dessine dans un registre autobiographique aujourd’hui, qu’il le sache ou non, doit quelque chose à Crumb, comme à Jean-Jacques Rousseau, par exemple) ;

… Naturellement, je me suis jeté, comme les Gafam sur nos données privées, sur le premier livre de Crumb depuis des années, Tales of Paranoia (chez Fantagraphics – la traduction française sous le titre Chronique de la paranoïa a suivi peu après chez Cornelius), qui promettait un énième autoportrait mais cette fois « en paranoïaque » , sur le fil tendu entre deux registres éminemment contemporains, l’anxiété et le complotisme. Parce que l’un n’empêche pas l’autre.

Ce livre ne sera pas le plus plaisant ni le plus facile d’accès de son auteur.
Crumb, à 82 ans, ne s’inquiète pas de prendre son lecteur à rebrousse-poil, en commençant par de longues pages sur la pandémie de Covid-19 (farouche anti-vax, Crumb a refusé l’injection), allant jusqu’à formuler l’hypothèse bien connue que cette histoire planétaire a été un complot ourdi par les actionnaires de Big Pharma.
Certes, cette provocation est bien dans sa manière, lui qui autrefois ne rechignait pas à se montrer misogyne, misanthrope, antipathique, maniaque, hypocondriaque, obsédé sexuel, handicapé social, etc., provocations non gratuites puisqu’elles étaient la contrepartie de la sincérité… Restent que ces pages d’ouverture ne sont pas les plus originales du livre, Crumb se contentant de recopier des sources et de se dessiner en train de les lire.

Espérons-le, les lecteurs rebutés pourront du moins être comme moi sensibles à un argument de Crumb qui, lui, mérite d’être répété : la dénonciation, accompagnée de l’injure « complotiste », du moindre opposant remettant en cause les bienfaits ou l’innocuité des vaccins, était (est toujours) une façon totalitaire d’empêcher tout débat. Totalitaire, et par conséquent laissant soupçonner un vague complot…

La suite de l’opus, selon la méthode de ses comix d’antan, est faite de pièces et de morceaux, variations sur le même thème (« Être paranoïaque n’empêche pas les autres de réellement comploter dans votre dos ») s’enchaînant par associations d’idées, et recèle des trésors plus personnels et plus nourrissants :
– un épisode posthume, drôle et touchant de Dirty Laundry (la bande dessinée/journal intime qu’il réalisait à quatre mains avec son épouse Aline Kominsky, décédée en 2022) dans lequel Aline est persuadée de porter la poisse à ses éditeurs et galeristes, qui mettent tous la clef sous la porte après avoir travaillé avec elle ;
– un souvenir des années 60, terrifiant bad trip au LSD débouchant sur une révélation indicible, presque lovecraftienne (Crumb, donnant l’exemple de sa mère, rappelle que les USA sont un pays profondément paranoïaque depuis l’usage massif des psychotropes – qui donc en a inondé le pays à l’époque ? La CIA ?… Est-il paranoïaque de chercher à comprendre l’origine de l’épidémie de paranoïa ???) ;
– un portrait biographique d’une femme de l’état profond fort bien documenté, qui rappelle ce qu’est au juste cet état profond, matière à fantasme des complotistes : non pas une secte occulte et machiavélique, simplement l’ensemble des personnes du bon côté du manche ;
une succession de médaillons où il tire le portrait des puissants et malfaisants de ce monde (qui ne sont pas plus « cachés » que ne l’est l’état profond : on reconnaît certaines de leur binettes, dont l’actuel président des États-Unis…), suivi d’une analyse et d’une introspection passionnante qui explicite sa démarche, presque un discours de la méthode – il les dessine pour se les approprier, pour les comprendre : « Pfiou ! Content d’en avoir fini ! C’était déprimant de dessiner ce tas de salopards ! Et dans quel but, en fait ? C’est clairement un exercice futile ! (…) Bon, graphiquement, ça rend bien… Mais ai-je appris quelque chose de cet exercice, en étudiant leurs visages ? Hum… J’ai compris que toutes ces personnes avaient un point commun. Un talent qui manque à la plupart d’entre nous, à savoir qu’ils savent très bien jouer le jeu… » ;
– enfin, sous forme de gags en une planche, quelques dialogues absurdes entre Crumb et Dieu, comme pour rappeler que parler à Dieu est l’une des formes les plus courantes et les mieux admises de ce qu’on appelle paranoïa. Au fait, le seul livre de Crumb absolument premier degré et dénué d’humour est son adaptation du livre de la Genèse.

Des deux yeux, pour pleurer

18/02/2026 Aucun commentaire

I

Si je tenais une rubrique intitulée « Le dernier livre qui m’a fait pleurer » (comme si je n’avais que ça à foutre ! moi qui préfère chialer dans mon coin), je parlerais aujourd’hui de La bande des bédémaniacs de Scott McCloud et Raina Telgemeier (éditions Rue de Sèvres, 2025).

Or ces larmes ont jailli par surprise, sans être invitées, d’un livre qui (n’) est (qu’) un manuel a priori inoffensif de pratique artistique destiné aux enfants.

Scott McCloud a publié il y a plus de 30 ans Understanding comics (en VF : L’Art Invisible) qui reste, malgré débats et mises à jour, le meilleur livre qui fut jamais conçu, du moins que j’ai jamais lu, à la fois théorique et pratique, consacré à ce singulier et cependant universel moyen d’expression qu’est l’art séquentiel – en résumé : on pose une image, puis une autre image, et c’est dans leur succession, leur séquence, que se bâtit un récit, une émotion ou un discours (cf. cette archive au Fond du Tiroir).

Si longtemps après, cette fois en duo, avec du sang neuf, et grâce à lui, en la personne de l’autrice Raina Teigemeier, McCloud propose de son classique une sorte de version vulgarisée à l’attention de la jeunesse.

Je n’y ai rien découvert de neuf en regard de son magnum opus… si ce n’est, in fine, non une idée mais quelques larmes, alors même que la tonalité globale est souriante, joyeuse et de bonne humeur.

Car ce livre, contrairement à son grand frère, s’habille d’une forme romanesque, mettant en scène quatre jeunes protagonistes, aspirants dessinateurs. Il ne fait pas l’impasse, quoique subtilement, discrètement, intelligemment, sur les mystérieuses raisons qui, à l’adolescence, voire un peu avant, font que l’on ressent (ou pas) cette pulsion de coucher sur le papier des mots et/ou des dessins, en séquences. Que faire de cette pulsion, au lieu que de chialer seul dans son coin ? – on y revient. Je me suis reconnu, ce qui a déverrouillé les canaux lacrymaux, conformément au principe même de l’identification.

Comme le dit Aragon, Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson, ce qu’il faut de regrets pour payer un frisson, ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare…

II

Si je devais ouvrir une rubrique « Le dernier film qui m’a fait chialer » (tiens, ne viens-je pas déjà de dire quelque chose comme ça ? je radote ?) je parlerais aujourd’hui de Hamnet, de Chloe Zhao.

Quelle splendeur.

Splendide, depuis la toute première image, un panoramique vertical sur deux troncs d’arbres dans la forêt, côte à côte, l’un droit l’autre tordu, et tout est déjà dit, jusqu’à la toute dernière scène, avec ces mêmes arbres peints sur un décor de théâtre, et tout est redit. Re-créé. Re-transposé, re-mis en scène, re-bâti et re-pleuré. Entre les deux, de bord à bord, uniquement de la beauté, crue, organique, viscérale, sorcière, des lichens de soleil et des morves d’azur, de la beauté y compris dans l’horreur. C’est-à-dire que le sujet est peut-être là : que faire de la vie, que faire de l’horreur, sinon de la beauté, ou bien on crève debout.

Je l’écris ici parce que je ne l’ai lu nulle part ailleurs : ce Hamnet ressemble, mutatis mutandis, au Molière d’Ariane Mnouchkine, où le jeune acteur et dramaturge, enfant puis adolescent puis homme fait (ou à faire), assistait à la mort des siens (de sa mère avant tout, scène fondatrice), et se débrouillait pour encaisser et transmuter sur scène ces écroulements. Question de vie ou de mort : finir sur les planches, plutôt qu’entre quatre d’entre elles. Molière de Mnouchkine m’a été une révélation il y a 45 ans et mèche, dès lors il fallait que je fasse du théâtre ; je suis sûr qu’Hamnet montrera de semblables perspectives à qui est en âge de les recevoir.

Je me contrefiche absolument de savoir si le pitch du film de Chloe Zhao (Shakespeare aurait écrit Hamlet en songeant à son fils mort Hamnet) est vrai, ou ne serait-ce que vraisemblable. Ce qui compte, comme au théâtre où tout est faux (ceci n’est pas Hamlet mais un acteur, ceci n’est pas un arbre/pas une forêt mais un fond de scène, ceci n’est pas une pomme/pas une pipe mais un Magritte), n’est pas que l’histoire soit vraie, c’est que les émotions le soient. Afin qu’elles deviennent les miennes, moi qui suis dans la salle. Et que, fébrile, je tende la main, comme le public dans la dernière scène. Pleurant et heureux de pleurer. C’est un film sur la catharsis, au fond. Le meilleur film possible sur la catharsis. Mais beau en plus.

III

Et maintenant que j’ai pleuré de chaque oeil, je parviens à comprendre ce que les deux notules ci-dessus ont en commun. Si ces deux oeuvres ô combien dissemblables ont ouvert les mêmes vannes en moi c’est qu’elles ont réactivé d’anciennes émotions de jeunesse et d’enfance, certaines pulsions qui m’avaient fait primitivement écrire, dessiner, jouer. Ah, c’est donc ainsi que je fonctionne ! La science avance.

Angoulême off

01/02/2026 Aucun commentaire

Le festival d’Angoulême ayant été annulé, je décide de remettre mon prix tout seul : ma meilleure bande dessinée de l’année 2025 est Ancolie de Salomé Lahoche.

Aussi drôle, vachard et punk que les précédents opus de l’autrice (Ernestine était déjà excellent quoiqu’un peu nihiliste), mais avec un degré supplémentaire d’ampleur romanesque, angoisse et suspense compris. C’est beau à voir, cet infléchissement vers le premier degré afin de se garantir contre le cynisme.

Disons que la sorcière Ancolie est le lieu où se croisent Harry Potter (cité explicitement), quelques récits féministes qui vulgarisent intelligemment Mona Chollet (citée explicitement aussi) et consorts ou plutôt consoeurs, un zeste de fictions pour la jeunesse avec quête, émancipation, etc. (mais avec gros mots et scènes de sexe explicite), et puis un album d’Aya Nakamura, et puis une pincée de pensée écologique globale à la manière de la collection « Mondes Sauvages » chez Actes Sud, et en guise de piment quelques BD trash mon-poing-dans-ta-gueule genre Tanxxx.

En somme, un mélange archi-contemporain, et bienvenu.

« Dire qu’on est peut-être en train de sauver le monde ! Heureusement que la magie existe. Haha, ouais ! Ce serait chaud, sinon. »

Et dès lors je me suis baigné dans le poème [Expérience en cours]

25/01/2026 Aucun commentaire

Certes, deux livres durant, le Posthume et sa Séquelle, j’ai prénommé mon petit poète alter-ego Arthur.
Pour autant je n’étais pas particulièrement rimbaldien.
De Rimbaud je ne retenais que ce que l’école m’avait légué, Ma bohème, Voyelles ou Le Dormeur du val.
C’était déjà bien mais comme je ne m’extrayais pas de ce contexte scolaire, le petit génie trafiquant d’armes et d’esclaves ne m’inspirait pas plus de sympathie qu’un premier de la classe, ni guère de curiosité, d’autant qu’en termes de nourritures et affinités symbolistes m’attiraient davantage Verlaine que je trouvais plus élégant, ou Lautréamont que je trouvais plus flamboyant.

Ainsi avais-je passé mon chemin devant le Bateau ivre dont le titre m’était au mieux un patrimoine indifférent, au pire un cliché passe-partout, un slogan surfait (idem Je est un autre) voire une enseigne de mode. Une position sexuelle également (cela aurait dû me mettre la puce à l’oreille), et surtout une chanson-parlée de Léo Ferré qui, le premier, m’initia aux beautés voilées de ce texte en l’arrosant d’éclats de rire et de cris lancés au large, induits par le troisième vers.

Et puis le temps passe, par un autre cheminement.
Voilà que je me passionne pour Gustave Courbet. Par conséquent, pour la Commune de Paris. Je dévore ce qui me tombe entre les mains sur l’un et l’autre sujets.
En cherchant tout autre chose je découvre stupéfait que l’une des interprétations possibles du Bateau ivre de Rimbaud, outre les métaphores vitales et sexuelles sur la liberté et l’errance à l’abondante exégèse, est qu’il s’agirait d’une méditation politique, sourde et cryptée, sur l’échec de la Commune. Hein ? Pardon ? Où ça ? Ah, d’accord, pour pénétrer ce sens-là il fallait prendre le poème à rebours, débuter par son dernier mot : Pontons.

Alors j’y retourne, à l’envers s’il le faut. Je lis Le bateau ivre. Une fois, dix fois. Je le mâche. Je ne le comprends pas mieux mais je le sens, je sens la Commune et le reste, surtout le reste, j’y suis. La révélation vient. La splendeur. L’illumination c’est peu de le dire. Les mots, les phrases, les agencements, la versification, le scintillement contrasté et nocturne des syllabes qui miroitent d’une ligne à l’autre comme éclairées par une lampe-tempête cahotante, le dérèglement de tous les sens, la diversité profuse et heurtée des sons et des syllabes, mais aussi des syntaxes, les substantifs appelant des participes passés ou présents mais jamais deux fois de suite, ou bien des adjectifs ou des adverbes (sauf qu’il n’y a jamais d’adverbes, on n’est pas chez Verlaine), ou à défaut et par raccourci mélangent leurs statuts (les gouffres cataractant). Tout bouge et se recombine en permanence en ce texte embarqué, tangage et roulis cosmiques.

« Cela s’est passé. Je sais aujourd’hui saluer la beauté. » (Dixit Une saison en enfer)

Je salue la beauté. Je salue la métrique : quelle luxuriance dans l’alexandrin (J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides) mais quel chahut à l’hémistiche, la césure très régulièrement placée non au 6e pied mais au 7e par la grâce d’un monosyllabe postposé (De la mer, infusés d’astres…).

Je salue les rimes, toutes croisées, toutes bardées : moi qui, pontifiant auprès de mes stagiaires qu’il faut éviter comme le Covid les rimes mille fois usées, telles Jour/Amour, sous mes yeux Rimbaud place son intrépidité y compris dans l’emploi de ces mots-là, réinventés, il n’a peur ni du jour ni de l’amour. Quatrain n°7 :

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je salue jusqu’aux répétitions qui sont une autre transgression fertile et une béquille de la mémoire, un flambeau éclairant un carrefour dans le labyrinthe : bien sûr un à un chaque mot est choisi et toute poésie réside dans l’exigence de cette sélection stupéfiante jusqu’à devenir naturelle, pourtant quelques-uns d’entre eux le sont plus d’une fois, cassant le système qu’on devinait de profusion et de nouveauté permanente.
Parmi ces mots répétés : le bateau (deux fois, voire trois si on compte le titre) ; l’eau (quatre fois, c’est bien le moins) ainsi que, pas seulement pour la rime, l’oiseau (trois fois) ; les cieux (quatre fois, sans compter un ciel et un arc-en-ciel) ainsi que, jamais pour la rime, les yeux (quatre fois, plus un oeil borgne) ; les poissons (deux fois, mais deux fois dans le même ver) ; la mer (trois fois au singulier et deux fois au pluriel – alors qu’en 1871, le jeune Rimbaud n’a encore jamais vu la mer) ; baigné (deux fois) ; le ou les flot(s) (quatre fois plus une flottaison) ; les fleurs (trois fois) ; la nuit (trois fois), et par contraste le soleil (quatre fois) ; l’enfant (quatre fois) ; monter (trois fois sous diverses formes grammaticales) et descendre (quatre fois) ; tache ou taché (trois fois) ; amer et éternel (deux fois chacun) ; l’Europe (deux fois) ; les porteurs de coton (une fois au début, une fois à la fin) ; l’éveil ; la fermentation… et bien sûr le nuancier, en tête le bleu (cinq, dont un bleuïtés) puis le vert (trois fois), le noir (idem), le violet (deux fois)…
Sans compter les contrepèteries (torpeurs et porteurs à deux quatrains de distance) et jeux de mots divers qui créent d’autres formes de répétitions (l’écho résonne entre Les clapotements furieux [respecter la diérèse fu-ri-eux] des marées et Les pieds lumineux des Maries ; la mer et le ciel étant sans cesse confondus, les poissons d’or du 15e quatrain se transforment en oiseaux d’or au 21e ; etc.).
Assurant la circulation à l’intérieur du poème, l’enchaînement indomptable et fluvial, je compte vingt-huit occurrences de « et« , soit davantage que de quatrains, dont douze « Et » en tête de vers, soit 12% du total des vers.

Poursuivant l’introuvable martingale je dresse une autre statistique, compilant les formules d’alternance des rimes masculines et féminines, car on a les obsessions qu’on peut. Sur les 25 quatrains :
– 14, soit une large majorité absolue, sont construits selon la formule la plus courante de la poésie classique, rime féminine/rime masculine/rime féminine/rime masculine.
– 7 selon la formule féminine/féminine/féminine/féminine.
– 2 selon la formule masculine/féminine/masculine/féminine.
– 2 selon la formule masculine/masculine/masculine/masculine.

Je me mets en tête de savoir par coeur le poème. Ce n’est pas si difficile lorsqu’on réalise que son chatoiement lui-même est mnémotechnique. Je le mémorise quatrain par quatrain. Régulièrement, j’en ajoute un et je récapitule. Il compte en tout vingt-cinq quatrains. Mille deux cent pieds, cent vers tout rond : hécatombe. J’en suis à la moitié. Je possède en moi fermement une douzaine de quatrains que je tourne en boucle et je gagne petit à petit.
Apprendre par coeur, quelle expérience magnétique, heuristique, initiatique ! Expérience d’autant plus raréfiée que nos mémoires sont désormais externalisées, numérisées, dans nos machines-outils et intelligences artificielles, chacun à tout moment en tout lieu peut faire jaillir en deux scrolls en deux clics Le bateau ivre, à quoi bon l’apprendre ?

À quoi bon, vraiment ?

La mémorisation exauce la magie. Les images du poème prennent chair et fascinent, fraîches du jour, je deviens ivre enfin et bateau, je les incorpore y compris sans les saisir (je ne sais toujours pas ce que signifie Sourd comme des cerveaux d’enfants), à voix haute car il faut les prononcer pour les entendre, je les admets et surtout je les aime, je les crois, et je les accrois, j’ajoute images et associations de mon cru à fin de retrouvailles, celles-ci se substituent, ne concernent que moi. Ainsi, j’ai en nette vision la trogne d’Antonin Artaud qui me regarde lorsque je dois retrouver au fond de ma remembrance le quatrain n°9 et je décolle aussitôt :

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

Tandis qu’au quatrain n°14 m’apparaît Lovecraft me toisant, etc.

Et je me mets en circuit fermé, à la fin je recommence, comme un acteur de drame très antique répète à l’italienne, ou un dévot récite son mantra. Le bateau ivre devient ma discipline, ma routine du matin, mon yoga du soir, ma façon de remplir le vide. Lui et moi devenons intimes. Dix fois dans la journée le quart de tour, Comme je descendais des fleuves impassibles, feu ! Je me récite Le bateau ivre chaque jour un peu plus long, dès que je me trouve seul je ne le suis plus, j’ai un locataire, pendant une insomnie, sous la douche, dans la cuisine, dans la rue, dans la forêt, dans les transports en commun, balloté par le bus comme d’autres le sont par les haleurs ou les flots. Même en faisant autre chose je fais le Bateau.

À terme, dans quelques semaines, au plus quelques mois, j’aurai les vingt-cinq quatrains en moi. Les cent vers. Et je les recèlerai pour toujours, jusqu’à ma mort. Je pourrai me les dire, sans relâche (par exemple pour résister à la torture, à l’hypnose ou au lavage de cerveau, ainsi que fait le professeur Hans Zarkov, cf. Reconnaissances de dettes, III, 63), ou vous les dire, à la demande.
Je n’aurai pas le Bateau ivre, je serai tout entier le Bateau ivre, comme sont les hommes-livres de Fahrenheit 451, image hantante de l’archivage organique qui est le contraire du numérique.


Je répète et rabâche et veux dire à tout prix !
Les flamboiements du Bateau ivre de Rimbaud
Continuent d’occuper nuit et jour mon esprit
Ma quête de mémoire est la quête du beau.

Mise à jour 1 – 14 février 2026 :
J’approche de la fin, j’ai en moi désormais 21 des 25 quatrains. Le bloc formé par les quatrains 18 à 21, ne constituant qu’une seule longue phrase heurtée d’éblouissement et finalement d’amertume, est spécialement ficelle à mémoriser. Je continuer d’user de diverses béquilles mémorielles ; ainsi pour les deux derniers vers du quatrain n°20,

Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs,

… c’est bien un tableau de Gustave Courbet, La Trombe, 1867, que je convoque dans ma tête aux yeux fermés.


Mise à jour 2 – 22 février 2026 :

Voilà ! Ça y est ! Je l’ai ! Ouf ! Je l’ai !!! Youpi ! On ne me l’enlèvera jamais ! Du moins on ne m’enlèvera jamais le fait qu’aujourd’hui je l’ai eu, et j’en suis fier.Quoi donc ? De quoi parlè-je ? Qu’ai-je obtenu aujourd’hui, à la fin ? Mon bac ? Mon dépucelage ? Mon droit de vote ? Mon permis ? Ma carte Vitale ? Mon prêt bancaire ? Mon premier CDI ? Mon premier enfant ? Mon/ma Covid ? Mon plan d’épargne retraite ? Mon plan d’épargne obsèques ? Ma concession permanente au cimetière ?
Mais non, rien de tout cela, voyons !

J’ai en moi Le Bateau ivre de Rimbaud ! J’ai en moi, à ma disposition, les 25 quatrains, les 100 vers, les 1200 pieds, d’ailleurs pour parvenir à ce chiffre rond et parfait je fais très attention aux diérèses sur « in-sou-ci-eux », « ni-ais », « fu-ri-eux », « Lé-vi-a-than », « mi-lli-on », j’adore, j’en ai plein la bouche, je l’ai !
Il m’a fallu environ six semaines, mais depuis aujourd’hui je l’ai tout entier, et le donne à la demande tout en le conservant par-devers moi, c’est formidable.
Il me ressurgit par fragments (par exemple, car la poésie est un savoir pratique, je crie « Des écroulements au milieu des bonaces » à ce ciel de février qui nous déluge sans relâche ; ou bien, je longeais tout à l’heure une affiche pour le candidat RN et souriant de je ne sais quelle commune et aussitôt j’ai prononcé à l’attention du logo de ce parti l’avant-dernier vers du poème : « Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes » – je précise que le logo n’a pas bronché), mais également en intégrale.
J’ai testé l’intégrale pour la première fois ce matin auprès de Mme la Présidente du Fond du Tiroir, qui m’a écouté avec complaisance et patience, puis, comme madame est cultivée et spirituelle, m’a fait la remarque suivante : « Braaaaaaavo. Tu vas enfin pouvoir passer à autre chose. À quoi vas-tu t’occuper ? Tu vas apprendre par coeur la Légende des Siècles ? Je te préviens, c’est 9000 vers… »


Mise à jour 3.
Me reste à l’enregistrer, un jour, en la compagnie d’une musicienne…

Bonne année 1936 ou 1917 ou 1983 et surtout la santé

01/01/2026 Aucun commentaire

I

Voici mes voeux pour l’an 2026 : gardez-vous, gardons-nous, de hurler avec les loups.
Voici ma carte de voeux pour l’an 2026 : le 13 juin 1936 sur le port d’Hambourg, un navire-école est baptisé en présence du Führer. La foule compacte et disciplinée lève une herse de bras droits, en un salut romain façon Elon Musk, qui célèbre le peuple allemand, sa flotte et son chef. Un seul homme reste les bras croisés. On peut s’amuser à le chercher sur l’image façon Où est Charlie. Il s’appelle August Landmesser. En 2026, célébrons August Landmesser et ses bras croisés.

Source : j’ai découvert cette photo en visitant le Site-Mémorial du Camp des Milles. Visite passionnante, édifiante et déprimante. Son parcours pédagogique, établi par des historiens, énumère les critères par lesquels nous pouvons établir scientifiquement, et non au doigt mouillé ou au bras levé, que nous vivons une période pré-fasciste. Je dirais bien ¡No pasarán! mais, plus modestement, je déglutis et je vous souhaite une bonne année 2026 !

II

Je passe en coup de mistral à Aix-en-Provence où je ne viens pas me faire bousculer seulement par le Camp des Milles. Naturellement je veux me faire bousculer aussi par de l’art et je me rue dans les musées, histoire de bien me rincer l’oeil car mon oeil a besoin de se faire rincer régulièrement, hygiène oculaire, effacer pour un temps horreurs et mochetés que lui capturent les écrans à longueur de journée.
Au centre d’art Caumont, je tombe nez à nez avec une toile qui me laisse bouche bée de longues minutes. En voilà précisément, de la beauté dont la matière première est la mocheté et l’horreur.
Il s’agit d’un tableau intitulé Le mort et la femme peint en 1917 par Marevna, pseudonyme de Maria Vorobieff, artiste russe et cubiste installée en 1912 à Paris, à la Ruche (où elle a côtoyé Chagall).
Ce tableau extraordinaire, juxtaposant à la même table, pour l’apéro, un cadavre médaillé en uniforme bleu et une femme en bas résille et masque à gaz, ce tableau peint à l’arrière pendant les massacres de la Guerre dite abusivement Grande, m’a tapé dans l’oeil parce qu’en un éclair il m’est apparu comme une affiche possible et appropriée pour notre spectacle Lettres à des morts.
Sauf que non, nous n’en avons pas besoin, nous avons déjà notre visuel signé Adeline Rognon et c’est très bien comme ça.

III

Attends, attends, ne pars pas en plein cafard, pour ne pas changer d’année sur une surdose d’anxiété exclusive, voici une anecdote amusante, qui vient juste de remonter à la surface, pour des raisons que je ne développerai pas.
Certaines personnes regrettent le nom que j’ai donné à ma maison d’édition, Le Fond du Tiroir. Trop ironique, trop dérisoire, trop dénué d’ambition, trop mauvais goût, trop je ne-sais-quoi-mais bah, il n’est jamais difficile de trouver quelqu’un pour regretter ce que l’on écrit.
Or ils l’ont, et nous l’avons, échappé belle, car cette enseigne eût pu être encore pire.
Voici une bonne vingtaine d’années, trois ans environ avant l’officiel baptême du FdT, je discutais avec quelques amis, eux aussi jeunes romanciers, au sujet de nos manuscrits refusés par les éditeurs, sensiblement plus nombreux que ceux qui, par accident, étaient acceptés. Nous rêvassions, mais pour déconner, de monter notre propre structure éditoriale pour nous éditer les uns les autres. Le choix d’une raison sociale à cette structure chimérique n’était pas le moindre prétexte à rigolade, nous nous balancions des absurdités en surenchère à seule fin de nous esclaffer, par exemple nous envisagions la contrefaçon éhontée : « Galimart », « Grassey », « Le Sœil », « Achète »…
À un moment, l’un de nous, je ne me souviens même plus si c’était moi, a convoqué un tube de Renaud en 1983, Ma chanson leur a pas plu où chaque couplet se conclut par « Voilà ma chanson, mon pote/Si t’en veux pas je la r’mets dans ma culotte »… Eurêka ! Notre maison s’appellerait Les Calbuts qui Débordent ! Las, nous n’avons jamais fait usage d’un si classe blason. Si quelqu’un en veut, il est neuf sous blister, c’est cadeau.