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Le chemin qui mène de Jean Vigo à Teddy Lussi-Modeste

« Sur quoi as-tu changé d’avis ces 10 dernières années ? » : c’est l’une des questions que je préfère poser aux gens que je rencontre pour la première fois. Elle dit beaucoup sur quelqu’un […] parce que c’est une question qui raconte toujours une histoire. Une histoire de temps qui passe et de rencontres. Elle dit ce qui a été et ce qui est désormais. Comme le luminol, ce liquide bleu phosphorescent qui révèle le sang d’une scène de crime, c’est une question qui révèle nos contradictions.
Pour certains, changer d’avis, c’est se trahir. Eric Zemmour reprochait, en septembre dernier à Mélenchon d’avoir, en 20 ans, changé d’avis sur la burka : il citait alors Talleyrand, « je pardonne aux gens de n’être pas de mon avis, je ne leur pardonne pas de n’être pas du leur » – faisant partie de ces gens qui se targuent d’être absolument d’accord avec eux-mêmes depuis vingt, trente, quarante, cinquante ans.

A-t-on encore le droit de changer d’avis ? Blandine Rinkel

J’ai changé d’avis.
J’ai changé tout court.
Comment n’aurais-je pas changé puisque le monde a changé.
Faudrait-il se fixer pour règle de ne pas changer, et par-dessus le marché s’enorgueillir de rester intact au milieu d’un monde qui change ?
Dans le marbre, dit-on pour signifier que c’est pour si longtemps que c’est pour toujours, sauf que non, combien il dure le marbre, combien il est dur, Le marbre pour l’acide est une friandise, ainsi qu’a dit le poète.

J’ai changé : depuis longtemps et même à peu près toujours, l’un de mes films préférés, de mes films culte, aura été Zéro de conduite de Jean Vigo. C’est fini.

À une époque, je le voyais une fois par an, avec un plaisir intact. Je constate que je ne le vois plus. Je l’avais même montré à mes enfants quand elles étaient petites. Je ne sais pas si je le leur montrerais aujourd’hui.

Zéro de conduite est un film sur le chahut salutaire et carnavalesque ; sur la liberté, en somme. Je raffolais de ce bloc d’anarchie douce où les collégiens renversent leur collège sens dessus dessous et cul par-dessus tête, prennent le pouvoir. Les adultes y sont ridiculisés, décrédibilisés et bien fait pour eux, ils y ont le sale rôle, celui de la contrainte, de la rigidité intellectuelle et morale, de la norme, du système, du pouvoir, du passé. Faisons table rase !

Ce film a infusé en moi en compagnie d’autres oeuvres qui pédagogisaient l’anarchisme en direction des enfants et des ados (Le roi et l’oiseau de Prévert et Grimault, Gaston Lagaffe de Franquin, The Wall de Pink Floyd, vous souvenez-vous de Hey teachers, leave us kids alone ?). J’en faisais régulièrement l’éloge lorsque l’on m’invitait à présenter mes livres dans les collèges – je me rends compte qu’alors ma posture, a priori, était toujours de me ranger du côté des élèves, contre les profs (j’avais beau jeu… ou étais-je simplement démago ?), j’imaginais que mon irruption dans la classe incarnait le même mouvement ascendant que Zéro de conduite, cette rébellion, cette aspiration à la liberté, cette fureur créatrice punkoïde, cette rupture dans la routine, cette responsabilisation, cette élévation de la conscience de soi-même, cette joie aussi et surtout. Je recommandais la vision de ce film et je tenais d’ailleurs, je tiens toujours, pour preuve de son génie le fait qu’il ait été censuré treize ans après sa sortie : il était dangereux pour la jeunesse. Vive le danger et la subversion. Ah ah ah.

Et puis voilà que c’est fini. Le danger est manifestement ailleurs.

Se moquer des profs aujourd’hui, ce serait comme faire une blague juive en 1943 : au minimum une obscénité, au maximum une criminelle complicité. Se moquer des profs, c’était bon enfant, vivent les vacances, les cahiers au feu, la maîtresse au milieu. Mais nous sommes passés d’une époque bon enfant à une époque mauvais enfant, comme il est dit quelque part dans Ainsi parlait Nanabozo.

Je viens de voir Pas de vagues, le dernier film de Teddy Lussi-Modeste, où des collégiens prennent le pouvoir, renversent leur collège sens dessus dessous et cul par-dessus tête, chamboulent au passage tous les adultes à l’intérieur. Un film parmi de très nombreux autres tombant en cataracte (L’Affaire Abel TremComme un fils, Bis repetita, La salle des profs, L’InnocenceAmal un esprit libre… liste impressionnante à laquelle j’ai ajouté un film roumain de 2021), qui tous montrent à quel point le métier de prof est devenu difficile, peut-être impossible, en tout cas héroïque, et atrocement solitaire au beau milieu d’une fourmilière. Cet empêchement du métier de prof est une catastrophe globale qui me touche intimement mais qui ne peut que toucher intimement chacun d’entre nous, en ce qu’il révèle que, sans enseignement commun, nous ne pouvons plus faire société. Sans l’Éducation Nationale, que l’on peut certes d’abondance moquer et critiquer, la société française n’existe tout simplement plus. Il faut la critiquer et la chérir, l’Éducation Nationale. Un peu comme la démocratie. Puisque c’est pareil.

Quel chemin avons-nous parcouru en 90 ans, de Jean Vigo à Teddy Lussi-Modeste ? Je ne parle pas de cinéma, je parle de ce dont parle le cinéma. Ce que nous avons gagné, ce que nous avons perdu en 90 ans.

Je suis sorti de la salle en mauvais état, accablé, angoissé, terrifié. Mais convaincu que c’est ce film-ci que je conseillerais à des collégiens aujourd’hui, c’est celui-ci qui élèverait leur conscience. Ma préconisation à la jeunesse remplacerait donc un film éminemment joyeux par un film fondamentalement stressant. Heureusement que je ne suis plus invité dans les collèges pour parler de mes livres.

PS. Je pars me changer les idées dans la Loire, je fais un peu de tourisme autour du barrage de Villerest, c’est très joli. Soudain je butte, en traversant le charmant village de Saint-Jean-Saint-Maurice-sur-la-Loire, contre cette plaque de rue que je vous adresse en carte postale. L’odonyme était presque parfait.

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