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Séquelle

28/08/2009 un commentaire

(oui, je sais, c'est la seconde fois que je publie cette image)

Révolution de coulisse : le Fond du Tiroir a désormais son compte en banque – au Crédit Mutuel, seul établissement bancaire, semble-t-il, qui manifeste  encore un certain soutien (et non un simple intérêt) à l’activité économique des associations, en leur accordant un compte courant sans le moindre frais de gestion.

Le bon de commande de nos précieux ouvrages a donc été dûment retouché, afin d’enjoindre le client-roi à libeller son chèque à l’attention du FdT, au lieu de mentionner le citoyen Fabrice Vigne, ce qui épargnera peut-être à celui-ci quelque tracasserie fiscale.

Un compte en banque, presque vide, hélas. Pas de quoi mettre en branle le grand projet d’automne du FdT, dont je vous entretiendrai prochainement.

Mais, bah ! L’argent ? Qu’est-ce que l’argent ? Surtout en période de crise (partout-partout) ? Quelle surnaturelle calculette dira la valeur des livres ? Le livre le plus cheap du FdT, trois euros, soit environ trois fois rien, le plus bref aussi, douze pages emballées-c’est-pesé, est peut-être bien son plus profond.

Je repense souvent à ce Flux, et je me demande ce que j’ai fait là. Chaque fois que je regarde ma fille, et que je comprends que la voir grandir est la seule consolation possible quand, simultanément, je me vois vieillir. Je la vois vivre, je me vois mourir, nous nous embrassons, et j’écrase une larme, oui, je l’écrase celle-là, bien fait pour sa gueule. Voilà tout ce qu’il ne dit pas, mais ce qu’il contient, ce « livre » infime à trois euros. Alors, l’argent, hein…

Et pendant ce temps ? Pendant que le Flux nous emporte ?

Eh bien, pendant ce temps, j’écris, figurez-vous. Me voici jusqu’au cou dans Jean II le bon, séquelle, suite naturelle (comme on dit d’un enfant) de Jean Ier le Posthume, roman historique. J’ai commencé ce livre il y a plus de deux ans, puis je l’ai mis de côté parce que, comme on sait, à un moment donné j’ai jugé bon de me consacrer à l’exploration de mes tiroirs. Cet été je me suis replongé dans l’Histoire et dans mon histoiriette, je me suis remis, pour la première fois depuis lurette, à travailler chaque jour sur un même roman, et ça marche, je m’amuse. Vous en voulez un extrait ? Bon, très bien, parce que c’est vous. Un extrait pittoresque, distrayante saillie, guise de bande annonce, scène de comédie parce-qu’il-n’y-a-pas-que-les-larmes-écrasées-dans-la-vie… mais qui ne trahira rien de l’intrigue réelle du livre. Éh, oh, je n’aime pas qu’on lise par-dessus mon épaule. À plus tard…


STAN – Souvenez-vous ! Nous avions laissé pour mort Jean Ier le Posthume à l’âge de cinq jours… Il est mort, quel suspense ! Que va-t-il lui arriver ? Le destin est en marche : en secret, le bébé avait été échangé avec Giannino Baglione, le fils de sa nourrice italienne… C’est l’Italien qui est mort à cinq jours sur le trône, tandis que le véritable monarque de France est exilé, à l’insu de tout le monde, y compris de lui-même, en Italie… Quarante ans plus tard, pendant que le roi de France en titre, Jean II le Bon, fait tranquille pépère la guerre contre les Anglais, le Giannino apprend qu’il est en fait l’héritier légitime du royaume de France ! Il lève une armée et fonce à Paris… Mais c’est la déroute ! Le cachot et les désillusions ! En prison, Giannino écrit un mémorandum dans lequel il estime son propre prix, que l’on peut réclamer au roi de France Jean II : 100 000 florins d’or s’il est vivant, 500 florins s’il est mort. Quelques pages plus loin, moins vantard, il propose 50 florins…
Toujours est-il qu’en 1362, Jean II envoie un ambassadeur à Naples. L’ambassadeur visite la prison de la Vicaria. Il s’entretient longuement avec le prisonnier pour préparer son transfert… Mais l’affaire ne se fera pas pour cause de décès soudain de Giannino… Tiens tiens ! Comme c’est commode ! QUI l’a assassiné, et pourquoi ?
J’en suis là de l’enquête… Sept cents ans que l’énigme perdure… Eh bien, les gars, là où les historiens capotent, commence le travail de l’imagination. Gianinno n’est pas mort du tout dans son cachot mais en héros, sur le champ de bataille, l’arme au poing… Je verrais bien un duel au sommet, le clou de notre film ! Jean II himself contre Giannino-qui-se-prétend-Jean-Ier ! À l’aube, ou plutôt, non, tiens, au crépuscule, quand les ombres s’allongent… Chacun des deux apparaît sur la crête d’une colline, et toise son rival… Puis ils se mettent à crier, tous les deux, chacun tentant de couvrir la voix de l’autre, « Je suis le seul vrai roi de France ! Usurpateur ! Salaud ! Ordure ! Je vais te faire la peau ! » Et là, ils dégainent leurs épées, ils courent dans la lumière du soir et la poussière, c’est le grand fracas des lames et des armures ! Moment de vérité ! Jugement de Dieu ! Un seul roi de France et de Navarre restera ! Au corps à corps Jean II prend l’avantage, parce qu’il est mieux entraîné, on mange mieux à la cour que dans un cachot, et alors… Stupeur ! Impitoyablement il tranche la main de son adversaire ! Giannino est à terre, diminué, en sueur, en larmes… En état de recevoir le coup de théâtre en même temps que le coup de grâce, le secret qui explique tout, la terrible vérité cachée depuis une génération : Jean II relève la visière de son heaume et il prononce ces mots, lentement, en contre-plongée : « Je suis ton père ». Explosion de désespoir de Giannino, qui hurle « Nooooooooooooon ! »
Qu’est-ce que vous en dites ?


ARTHUR– Extraordinaire.

ELSA – Éculé.

STAN – Hé, un peu de respect, oui ?

ELSA – Éculé ! On a déjà vu ça au cinéma.
En outre, historiquement, ce n’est plus de la libre interprétation, c’est juste n’importe quoi : Jean II et Giannino n’ont que quatre ans d’écart ! L’âge d’être frères peut-être, mais pas père et fils… Et pourquoi diable Jean II serait le père de Giannino ? Rien à voir ! On n’y comprendrait plus rien, ni à l’histoire de l’un, ni à celle de l’autre !

STAN – Pourquoi ? Ben, parce que ça fait une excellente scène, tiens !

ELSA (se rallumant une cigarette) – D’accord… Ce n’est pas avec tes élucubrations que je vais changer d’avis. Écrire une suite au Posthume, c’était forcément une mauvaise idée.

Correspondances ahoutiennes

21/08/2009 7 commentaires

Tomi Ungerer, érotomane et poète

Août, calme plat. Rien n’arrive, ou si peu. Ma boîte aux lettres au Fond du tiroir (fvigne, arobase, fonddutiroir.com) s’encombre  presque exclusivement de spams. Alors, je les lis, les spams, et je joue avec, comme on joue avec les miettes quand on s’ennuie au restaurant entre deux plats.

Bonjour bien aimé Je suis Madame Sandrine Charlier mariée à Monsieur Jean Charlier investisseur immobilier français. N’ayant aucune famille car mon mari et moi n’avions pas eu d’enfant avant son décès et atteinte d’une grave maladie cancéreuse incurable, j’ai prise la décision de léguer gracieusement la totalité de mon héritage s’élevant à 2.5 millions d’euros à un individu de bonne moralité ou une association caritative afin que cet argent serve à la construction d’orphelinat, d’hôpital ou de toute autre action allant dans le domaine d’action charitable envers les déshérités. J’espère fortement avoir une réponse de vous à ce propos, n’hésitez pas à me contacter le plus rapidement possible si vous êtes une personne de bonne moralité afin que nous puissions échanger et entamer la procédure du transfert des fonds. Contactez-moi s’il vous plait à cette adresse : avec les informations suivantes : Votre nom complet; adresse exacte; votre numéro de téléphone ou fax. Votre numéro de compte en banque (Relevé d’Identité Bancaire) Que Dieu vous bénisse, Mme Sandrine Charlier

Ces foutus « scams », selon l’utile taxinomie de Hoaxbuster, cauteleusement mélodramatiques (notez la subtile périssologie, par laquelle la maladie, en plus d’être grave, est cancéreuse et incurable), ces maudits attrape-gogos à la 6-4-2 (ou plutôt à la 4-1-9) existent en de très nombreuses variantes, souvent africaines. Il en tombe à la pelle, et la sagesse commande de ne pas mettre le doigt dans ces plantes carnivores, de les mettre à la corbeille sans les lire. Pourtant, celui-ci, je l’ai lu, et j’ai même répondu, pour voir. Peut-être aviez-vous rêvé de le faire vous-même quelque jour ? J’ai, en somme, testé pour vous. Exclusif :

Chère Sandrine, mon amour Votre histoire m’a ému aux larmes. Sans déconner, je suis inconsolable, je me traîne d’une pièce à l’autre et je gémis « Mais comment tant de malheur est-il concevable ! incurable en plus d’être cancéreuse ! », et je mouille vingt mouchoirs par jour. Je suis prêt à recevoir le chèque de 2,5 millions afin de soulager vos souffrances. Moi, si c’est pour rendre service, hein… Bien à vous, Votre bien aimé déshérité mais béni par Dieu (grâce à vous ! parce que jusque là, je dois dire, sans vouloir me plaindre, que Dieu s’est fort peu soucié de moi).

À ma grande surprise, j’ai reçu une réponse de « Sandrine Charlier » moins de deux heures plus tard, ce qui prouve que ces saloperies sont bel et bien écrites par de vraies gens à l’affût, et non par de froids logiciels dans de froids disques durs. J’ignore si cette intéressante information est propre à rassurer ou bien à inquiéter derechef.

Bonjour Je vous remercie d’avoir répondu à mon message que Dieu vous bénisse. J’aimerais que vous sachiez que mon vœu le plus cher est de pouvoir vous faire don de mon argent pour que vous meniez des actions sociales. Vous savez, il existe plusieurs organismes dans le monde que j’aurai pu contacter. Mais j’aimerais plutôt que ça soit une personne comme tout le monde, à qui je confierai cette lourde responsabilité. Il y a beaucoup de souffrance dans le monde, et il faudra que nous les êtres humains qui ont la possibilité d’aider un temps soit peu les personnes qui sont dans les difficultés le fassent. Cet argent je l’ai eu à la sueur de mon front et c’est 20 années de ma vie. La seule chose que je pourrai faire de bien sur cette terre avant de m’en aller c’est de savoir que cet argent va servir à rendre heureux des personnes qui seront dans le besoin. J’espère sincèrement que vous ne refuserez pas ma proposition et que vous m’aiderez à réaliser ce rêve. Je remercie Dieu pour tout ce qu’il a fait pour moi dans ma vie. J’ai vendu toutes mes affaires et j’ai décidé de me retirer loin du monde afin de profiter du peu de temps qu’il me reste à vivre. Je souhaiterais que ces fonds servent à mener des actions à l’endroit des personnes démunies. Vous êtes donc la personne indiquée pour gérer et distribuer mes fonds en faveur de ceux qui vont vous solliciter. Je vous prie de croire en ma sincérité et en ma bonne volonté. Dans l’attente de vous lire très bientôt je vous souhaite de passer une agréable soirée Que Dieu vous benisse. Sandrine Charlier.

J’ai répondu ceci, estimant qu’il fallait à présent jouer franc jeu, au risque de mettre un terme précocement à notre prometteuse idylle :

Chère Sandrine, chère pauvre âme Je suis navré, il va falloir être courageuse. J’ai pris la décision d’interrompre cette correspondance. Nous devons cesser de nous voir. Croyez-moi, c’est mieux, pour vous comme pour moi. Je ne souhaite pas poursuivre plus avant une relation biaisée par un malentendu initial. Vous attendez tellement de moi, chère Sandrine, chaste et innocente créature ! Vos poignants accents de sincérité m’obligent à tomber le masque. Je ne suis pas l’homme que vous croyez, Sandrine ! Vous espérez que je consacre votre argent à des œuvres sociales, que je devienne le bienfaiteur de personnes démunies ?… Mais que savez-vous de moi, et de mon passé ? Il est temps d’ouvrir les yeux ! Sachez que si j’acceptais votre argent, je trahirais immédiatement votre si belle, et si pure confiance, en moi-même, et, par extension, en tout le genre humain. Car je dois vous avouer, même si cela m’est pénible, mon mode de vie. Tout l’argent dont je dispose, et c’est aussi l’usage que je destinerais à votre fortune, je le consacre à boire de l’alcool, fumer des cigarettes (qui ne contiennent pas exclusivement du tabac), jouer au poker jusqu’à deux heures du matin, puis aller voir des prostituées (parfois sans utiliser de préservatifs…) Parfois, même, je participe à des rites sataniques, lors desquels mes amis et moi utilisons des crucifix pour jouer aux fléchettes en ricanant, et même il m’arrive, en cachette, de jouer au Loto et à divers jeux de grattage. Voyez, je ne vous cache plus rien ! Je sais que c’est mal… Que voulez-vous… J’ai tout ce vice en moi, et le vice est plus fort… J’ai essayé de m’amender, plusieurs fois, mais toujours je suis retombé… J’ignore si vous êtes en mesure de comprendre ceci, pauvre Sandrine, vous qui n’êtes que bonté et désintéressement. Cependant, le bien n’est pas tout à fait mort en moi, et c’est sans doute à vous que je le dois. Chère Sandrine ! Un sursaut (sera-ce assez pour sauver mon âme ?) me pousse à refuser énergiquement votre argent, l’argent sacré d’une sainte, un argent trop facile que je dilapiderais en mes vains et égoïstes plaisirs. La leçon m’est dure, mais précieuse, et j’espère qu’elle sera pérenne : l’argent, il vaut mieux que je le gagne durement, « à la sueur de mon front », comme vous le dites si profondément. Cette résolution que je vous dois, peut-être, me remettra sur le droit chemin. Je vous recommande le Secours Populaire, plus digne que moi de gérer votre héritage. Avec mes regrets que notre histoire s’interrompe aussi abruptement, mes sincères salutations et mon intacte admiration… Je sens déjà que, à votre contact, si fugace fût-il, je deviens meilleur. Je vous embrasse, Votre bien aimé au cœur brisé mais neuf.

« Sandrine Charlier » ne m’a pas répondu. Si elle le fait, je ne manquerai pas d’interrompre les programmes pour vous tenir informés.

Bon, nous avons bien ri, mais quel rapport avec l’illustration ci-dessus ?

Comme je le disais, au mois d’août je ne reçois presque que des spams.

J’ai également reçu le message d’une libraire alsacienne, qui souhaitait commander un livre du « Fond du tiroir ». Chic ! me suis-je dit ! Et puis finalement, pas du tout. Las ! Encore une déconvenue par mail !

Bonjour
Je suis libraire et un de mes clients souhaite se procurer le livre ‘En attendant Obama’, que vous éditez. Pourriez-vous m’indiquer vos conditions de vente aux
librairies (remise, port éventuel), ainsi que le délai sous lequel je pourrai obtenir ce livre ??
d’avance, merci
Librairie Le Libr’air , 67210 OBERNAI

En attendant Obama ? Après enquête, ce livre que je n’ai pas édité est un polar écrit par un certain Baudoin Pzerdorff, qui se publie, est-ce assez spirituel, sous l’enseigne « Au fond du tiroir ». Ce livre s’offre une couverture signée Tomi Ungerer, excusez du peu. La grande classe. Ah, il s’en passe de belles, aux fonds des tiroirs. Salut, collègue homonyme !

Sur la Route, encore

04/08/2009 un commentaire

monochrome gris

J’ai lu, durant le long hiver 2007-2008, La Route, roman de Cormac McCarthy – sur les conseils concomitants de deux lecteurs avisés n’ayant aucun lien entre eux, messieurs Yann Garavel et Jean-Marc Mathis. Lorsqu’une préconisation surgit simultanément de deux horizons séparés, mieux vaut la prendre au sérieux. Si je donne les noms de ces deux gentlemen, c’est pure gratitude.

Car depuis ces années écoulées, je pense à ce livre, non quotidiennement, ce serait insupportable, non régulièrement, ce serait de la préméditation, mais enfin, très souvent. Et sans sommation. Des visions me prennent soudain, me reviennent de loin derrière ou m’arrivent de demain, je ne sais pas. En roulant sur l’autoroute. En mangeant une pomme. En regardant mes enfants. En regardant un arbre. En poussant un caddie dans un supermarché. En ouvrant une boîte de conserve. En me retrouvant seul, même accompagné. En contemplant un paysage, n’importe quel paysage, pour en ressentir très profondément, à en pleurer, sa fragilité, la mienne aussi, sa beauté en train de mourir.

Quel est donc ce roman qui, bientôt deux ans après avoir été lu, procure encore telles sensations ? Tels effrois physiquement ressentis, et telle conscience viscérale (L’horreur ! L’horreur !) de notre rapport tragique au monde ? Quel est donc ce roman qui vous retourne l’œil ?

Et ce n’est pas tout. Cette nuit, j’y étais, sur La Route.

J’étais dans ce monde gris et mort, j’étais seul et tapi dans un terrier de cendres, j’espérais que les miens étaient encore vivants mais je n’avais aucun moyen d’en être sûr, je savais que les alentours étaient dangereux, j’étais squelettique et en haillons, je faisais partie d’un groupe qui m’avait relégué, un groupe cruel et dur et violent, mais censé protéger ses membres d’un autre groupe plus cruel, plus dur et plus violent, qu’on ne voyait pas, qu’on entendait parfois, dont la menace obligeait à rester caché, couché, prostré dans la boue grise… Finalement, je me suis tout de même levé, rassuré parce que j’avais en poche l’outil qui me permettrait d’aller voir plus loin : le précieux passe-partout [il s’agit de mon trousseau de clés professionnel, qui ouvre toutes les portes du centre culturel qui m’emploie], j’avançais dans la boue grise en tâtant ce sésame à travers ma poche et en écoutant chaque écho de la forêt défunte, pelée, sans feuille, et chaque coup de mon cœur… Je suis parvenu devant une palissade hétéroclite, amoncèlement de planches de chantier, et là, à moitié dissimulée, une porte. Ma clef est entrée dans la serrure, j’ai tourné la poignée, je suis entré. Entré dans quoi ? Derrière la porte, j’étais toujours dehors. Au-delà, le même paysage continuait, identique, plus vallonné peut-être. J’ai entendu un cri : « Un espion ! » J’ai répondu d’une voix très faible : « Je ne suis pas un espion… Je n’ai pas d’arme sur moi… » Alors, des individus aussi squelettiques que moi, aussi sales, pareillement en haillons, ont fondu sur mon corps, m’ont encerclé, ont commencé à me palper, à soupeser mes maigres muscles, mes jambes, mes bras, et je comprenais parfaitement à quelle fin ils me jaugeaient ainsi. Or ils étaient tous des enfants. Aucun n’avait plus de treize ans.

Et je me suis réveillé, en sueur, le cœur battant très fort d’être vivant.

Quel est donc que ce roman qui, bientôt deux ans après avoir été lu, procure encore des cauchemars ?

Un chef d’œuvre, sans aucun doute, voilà la réponse.

Il paraît qu’ « ils » vont en faire un film, non parce que c’est un chef d’œuvre, ce qui serait une raison extraordinaire, mais comme d’habitude pour la raison ordinaire : parce que le livre a eu du succès. Je ne vois pas l’intérêt. Les pouvoirs de la littérature sont une chose ; ceux du cinéma, très grands et tout aussi respectables, en sont une autre, et ces deux choses mélangées dans le pot commun du box-office ne sont pas forcément des ingrédients compatibles. De quoi gâter le goût, aussi bien. Je n’irai pas voir ce film, de même, et à peu près pour les mêmes raisons, que je ne suis pas allé voir un autre film évoqué ici. À quoi bon ? Des images, j’en ai déjà, plein la tête, plein la nuit.