Archive

Archives pour 07/2009

Demande à la poussière

22/07/2009 un commentaire

Baudoin le dit, qui ne se trompe jamais

Chacun pour soi fait son ménage de printemps en la saison qui lui revient, qui lui convient. Pour moi, c’était là, en plein été. Je viens de remuer la poussière, un bon mètre cube de paperasse, trois jours de nez qui coule, de yeux qui piquent, et de souvenirs qui valsent.

J’ai énormément jeté, il était temps. Pour l’essentiel, une masse d’archives liées à la vie de mes livres, coupures de presse caduques, programmes, affiches, articles divers. Jeter prend du temps, parce qu’on soupèse soigneusement chaque article avec son lot, plutôt son halo, d’évocation. Jeter le temps qui passe à la corbeille… Sacrilège, presque. Mais j’ai tenu bon : de l’air ! De la place ! Il est passé par ici, le Flux ? Il repassera par là !

Entre autre, je l’avoue avec une petite vergogne, j’ai jeté la quasi-totalité des hommages qui m’ont été offerts lors de mes rencontres scolaires depuis six ans, des travaux d’enfants, des bricolages de classes, des ateliers d’écritures d’ados. Particulièrement, une très jolie maquette en carton, qui m’avait été faite je crois en 2006 par une classe de 6e dans un bled du Nord Isère… Ingénieux quoiqu’encombrant, cette merveille de travail manuel reproduisait en 3D la première scène de Jean Ier le Posthume, l’immeuble avec mes personnages en maillots de bain sur le toit, le mélange onirique de HLM et de piscine municipale, et puis la petite place en vis à vis avec les balançoires… Très joli, vraiment délicate attention, mignon tout plein et minutieux, mais que voulez-vous, ça ramasse la poussière pendant trois ans, jusqu’à ce qu’un jour la poussière le ramasse.

Au terme du désherbage, j’ai cependant épargné deux documents, deux dessins dont la redécouverte m’a particulièrement ému. Clémence, sursis, purgatoire : je les jetterai plutôt lors de mon ménage d’été suivant, dans dix ans. En attendant je vous les reproduis ici, pour leur donner avant la corbeille une illusoire pérennité blogosphérique.

Document A :

Un enfant, dont la signature est illisible (peut-être un Julien qui aurait interverti ses deux dernières lettres ?) m’a portraituré d’après nature, je ne me souviens pas exactement où, mais il me semble que c’était à Apt parce que c’est l’un des rares endroits où j’ai pu rencontrer des petites classes, petites à mon échelle, des gentils CE2, CM1, moi qui ai davantage l’habitude des grands méchants lycéens. Eh bien, ce portrait me touche et me ravit à un point tel que je regrette de ne point lui ressembler. J’aimerais me recopier moi-même à son image, enjoué, aérien, et un peu magique avec des fleurs à la place des mains. Comment voudriez-vous que je jette ce dessin ? (Je n’ai pas jeté non plus un portrait qu’une collégienne de 5e m’avait offert à Annemasse.)

Dix doigts à la main droite, six à la gauche

Document B :

Celui-ci est de ma main. J’ai retrouvé un bloc-notes de l’an 2001. Ses pages, à petits carreaux, étaient couvertes de diverses sortes d’écritures, des compte-rendus de réunions ou de formations que je suivais alors, mais aussi des bribes de phrases, des dialogues, parfois des paragraphes entiers, que l’on peut retrouver, plus ou moins intacts, dans le corps de TS, ce roman qui, alors, s’intitulait Dans la cage. Ce voisinage en vrac de mots utiles et de mots nécessaires m’est coutumier… Ce qui l’est moins, c’est le dessin que j’ai griffonné dans la marge. À l’occasion, je dessine mes personnages… Juste pour les voir… Et là, oui, j’avais ressenti le besoin de me rendre compte, géométriquement, de la tête de ce jeune homme habillé en noir qui baisse le front, qui se creuse deux rides verticales sur la proue, et qui vous fixe par en-dessous. Revoir ce dessin, c’est revoir un certain nombre de choses et de rides intérieures.

Au dos du même feuillet : un poème, mirlitonnerie existentielle de la même époque, signée Galoube.

Ici ou là, un endroit

Un endroit, c’est autrui. Que dirait-on ensuite ?
Qu’on n’est pas géographe, et que tout bouge vite ?
L’endroit change de tête au gré des va-et-vient
Il est pourtant forclos : dans la seconde, il tient.
L’altérité réside, ou a légué ses traces.
L’emplacement lui-même est l’inconnu qui passe.

Le saviez-tu ? "TS" s'intitulait initialement "Les rides verticales" puis, un peu plus tard, "Dans la cage"

Je ne jette pas non plus ces yeux-là. Ils me regardent. Allez savoir pourquoi, je trouve que ces deux dessins vont parfaitement ensemble, ils se nuancent l’un l’autre, doux et dur, et doux, et dur.

M. et Mme Nananana-nanana ont deux fils, comment qu’ils les appellent ?

20/07/2009 Aucun commentaire

SHMO : the pochette of the album !

Comme il n’y a pas que la littérature dans la vie, je joue du trombone dans un groupe qui n’a peur de rien puisqu’il s’intitule « The Starsky et Hutch Memorial Orchestra », et qui groove d’enfer et damnation puisqu’il est composé d’excellents musiciens, qui me tolèrent aimablement sur le pupitre de trombone III (oui, c’est moi, là, en petit, au fond).

Le SHMO envahit le web : il a désormais son Myspace, qui donne à entendre quelques extraits de son répertoire, et en outre le gars Franck Pélissier a balancé sur Youtube quelques vidéos de notre dernier concert, en plein air – The Crescent City stomp, Superstition, Butterfly, et Come together. De quoi repeindre en funky les oreilles les plus blanches, parole. Invitez-nous pour vos mariages, baptêmes, bar-mitzvas ! Ou même pour rien !

Lu récemment : « Mon père me disait toujours, fils, si tu veux vraiment marquer ton passage sur cette foutue planète, c’est simple, tu fais un enfant, tu plantes un arbre, tu construis ta maison, et tu écris un livre. Bon, c’est fait, dans le désordre. La planète, c’est toujours la même merde, et moi non plus. Mon père aurait dû ajouter : et, si t’as du bol, tu fais un disque de blues (…) Ça valait le coup d’attendre. » (Jean-Bernard Pouy, préface au CD de blues Rouge Sumac de Pouy & Raynal)

Ci-dessous mon costume de scène. La thématique étant explicitement seventies, j’ai fait de mon mieux, faible de compétences vestimentaires mais fort de mon absolue carence en sens du ridicule. À noter, autour du cou : l’authentique Boulon du bonheur béni par Monseigneur Ferraille, acquis autrefois au Supermarché Ferraille d’Angoulême.

C'est moins classe que les tenues de George Clinton, c'est sûr, mais j'ai fait avec ce que j'ai trouvé dans mes armoires.

De l’énergie pour votre pénis (Le retour du roi de la réclame)

04/07/2009 3 commentaires


Ici, c'est M. Sébastien Joanniez qui fait son show au paradis des chaises longues, et on aperçoit Melle Marilyne Mangione assise au premier rang


Comment occuper l’été qui s’installe et dedans et dehors ?

Comme justement cette question me taraudait, à point nommé je recevais un mail provenant d’un ami, enfin, un ami, disons une lointaine connaissance, pour être franc je ne me souviens plus exactement de lui, heureusement que son mail est signé, « Benoît », il ne met pas son nom de famille, c’est dire si nous sommes intimes, ça va me revenir d’une seconde à l’autre, d’où le connais-je, en tout cas il est très sympa Benoît, bon vivant mais relax, bonne franquette, un parfum de vacances d’été déjà, sacré Benoît, ah ah, son mail s’intitule « Pour la plage », et je vous en fais profiter bien volontiers :

Bonjour,
Ca va etre le moment d'aller a la plage
et de faire des rencontres.
Comme tu le sais les filles vont te regarder
et voir de suite comment tu es "membré"
Alors fais une bonne impression de suite avec
http://lescalbutsquidebordent.com et tu verras
de suite la difference dans leurs regards.
Crois-moi, ton taux de reussite va etre accentue de suite.
Benoit

Je n’arrive pas à mettre un visage sur son prénom, c’est énervant. Benoît, Benoît, tu es une énigme pour moi ! Cette évocation des plages, des filles… Est-ce là l’un de nos souvenirs communs ? Je me souviens vaguement d’un type, à Palavas-les-Flots, en 1997… S’appelait-il Benoît ?

Je ne sais trop quoi lui rétorquer, je ne voudrais pas commettre un impair. Je compose alors une réponse sur un ton que j’espère cordial, tout en dissimulant diplomatiquement, afin de ne le point froisser, que je ne le remets pas du tout  :

« Cher Benoît, merci pour ton précieux conseil, que je ne manquerai pas de suivre. C’est tellement vrai, nous sommes jugés avant tout sur la façon dont nous sommes membrés ! On sent que tu as roulé ta bosse et que tu connais la vie ! En échange, je te donne à mon tour un bon tuyau d’été : si tu ne sais pas quoi faire en juillet, je te recommande de surveiller la programmation du Cabaret frappé de Grenoble, et particulièrement celle des lectures à la roseraie. Figure-toi que, dans ce cadre, je donnerai mon spectacle adapté des Giètes, le mercredi 22 juillet, à 20 heures, dans le jardin de ville de Grenoble. J’avais prévenu Carine d’Inca (j’espère que tu connais Carine ? si tu la croises sur la plage, ne manque pas de bomber le slip et de la saluer) que notre spectacle, dans sa formule complète, durait 1h15 et aurait donc du mal à s’insérer dans la case  « roseraie  » où les prestations sont priées de ne point dépasser 45 mns, mais Carine nous a aimablement autorisés à pulvériser le créneau tout à notre aise, quitte à décaler le reste de la soirée, imagine un peu l’honneur qu’elle nous fait ! J’espère que je te verrai à cette occasion, (ça me fera plaisir, depuis le temps… combien de temps, au fait ?), et je te présenterai mon camarade Christophe Sacchettini.
A bientôt cher Benoît, porte-toi bien ! que ce soit à droite ou à gauche ! Ah, moi aussi j’aime la rigolade !
Fabrice
»

(Bon sang, mais d’où est-ce que je le connais, ce Benoît ? Cet ami oublié ? Quelle honte, quel ingrat je fais… Mais un doute me pénètre insidieusement… « Benoît  » n’est… tout de même pas… un « spam  » ? Je n’ose l’envisager ! Un message aussi chaleureux et personnalisé qui masquerait un pourriel ? ce serait abuser de la crédulité, et du besoin de tendresse, et du fantasme de membritude ! Du reste, on ne me la fait pas, je m’y connais, en spam… Spécial archives : le 4 juillet 2006, il y a trois ans jour pour jour, j’étais jeune et bien membré, c’était le bon temps, je n’avais pas de blog, j’avais annoncé à la cantonade ma précédente prestation en cette même roseraie par le spam que voici. Où l’on constatera que mon sens de l’humour ne s’amende pas tellement avec l’âge.)

Marie-Jeanne Guillaume, a.k.a. Billy Joe MacAllistair

03/07/2009 un commentaire

hébé ça nous rajeunit pas

It was the third of June, another sleepy, dusty Delta day
I was out choppin’ cotton and my brother was balin’ hay
And at dinner time we stopped and walked back to the house to eat
And Mama hollered out the back door « y’all remember to wipe your feet »
And then she said « I got some news this mornin’ from Choctaw Ridge
Today Billy Joe MacAllister jumped off the Tallahatchie Bridge »

En 1967, la chanteuse country Bobbie Gentry débute sa carrière avec un tube planétaire, fracassant et cependant douçâtre, Ode to Billy Joe. Elle ne devait plus jamais rencontrer pareil succès, mais peu importe : cet air-là était définitivement entré dans l’inconscient, et la mauvaise conscience, collectifs.

La narratrice de la chanson est une jeune paysanne du Mississipi (le « Delta » du premier vers) qui, après ses travaux aux champs, rentre chez elle pour un repas en famille. Entre deux bouchées, ah tiens au fait vous connaissez la dernière, la mère annonce le suicide du jeune Billy Joe MacAllistair, qui s’est jeté dans la rivière Tallahatchie. Le père lâche, la bouche pleine, quelques commentaires sur ce Billy Joe qui de toute façon était un bon à rien. Puis, on change de sujet. Et au couplet final, on change même d’époque, le temps s’envole : l’événement, cette mort brutale d’un adolescent, a été intégré, digéré par le corps social, qui quant à lui continue à vivre, de quelle vie monotone, au fil des heures et des saisons, des semailles et des moissons.

On ne saura rien de l’émotion qui déchira la narratrice ce jour-là. Tout au plus la devine-t-on, à partir de trois fois rien, la remarque de sa mère, « Eh ben alors, tu ne manges rien ? Finis ton assiette… » Quand vient la fin de la chanson, à nouveau seul et en silence, on peut tenter de recomposer l’histoire, de déduire les liens que la jeune fille entretenait avec Billy Joe… On est réduit aux hypothèses : quel est au juste la chose que le couple a jeté, paraît-il, la veille du suicide, dans la rivière Tallahatchie ? Non, ne me dites pas que c’était un… Allez, finis donc ton assiette.

Dans les années 60, la France était déjà à la remorque musicale des USA, mais de façon sensiblement différente d’aujourd’hui : on n’imitait pas les tics de production et de cordes vocales ; on traduisait, plus simplement, et plus ingénument, les tubes. Avant la fin de cette même année 1967, Ode to Billy Joe connaissait une version française, chantée par Joe Dassin, Eddy Mitchell, et d’autres, sous le titre Marie-Jeanne.

La transposition apporte son lot de modifications, de presque-trahisons : superficiellement, on repeint le décor façon couleur locale, présupposant qu’un redneck ricain est peu dissemblable d’un plouc franchouille (le Mississipi profond devient ainsi le sud-ouest français, non moins profond ; la rivière Tallahatchie se réincarne en Garonne ; Choctaw Ridge est jumelé avec Bourg-les-Essone, ce qui ne manquera pas de jouer en faveur de la fraternité et de la compréhension entre les peuples). Surtout, plus radicalement, on inverse la structure narrative : la version française de cette chanson féminine étant confiée à un homme, on change le sexe de la narratrice qui, de paysanne, devient paysan. En conséquence, le bon à rien, le mort, l’absent, le fantôme, le suicidé de la société s’invertit symétriquement : Billy Joe MacAllistair s’appelle chez nous Marie-Jeanne Guillaume.

Pourquoi je vous raconte ça ? Parce que je viens d’écouter cette Marie-Jeanne de Joe Dassin, sans préméditation, à la radio, et comme il m’arrive parfois en présence de chanson dite populaire, je me suis trouvé cueilli, bouleversé par surprise, mon corps a eu un petit soubresaut, les poils de mes avant-bras se sont dressés, ma lèvre a tremblé et mes larmes ont coulé, zébrant mes joues de tragédie, on croit connaître par coeur une rengaine plus vieille que nous, un saucisson qui a traîné partout, mais on l’écoute ici et maintenant, à nouveau, et on fond. Ce micro-malheur paysan m’a paru beau comme l’antique, tout au moins comme du Giono, du bon et solide malheur comme il s’en fabrique quotidiennement dans les familles, du malheur tellement gros qu’on ne peut pas même le raconter, qu’on doit s’en tenir à ses circonstances, son quotidien et son non-dit, et la guitare entre les deux, un texte ciselé qui commence à la ferme et finit dans le coeur du lecteur, une nouvelle parfaite, une nouvelle qu’on aurait aimé écrire, enfin vous je n’en sais rien, moi oui.

Voilà, pourquoi je vous raconte. J’écris un article, pour tenter, tout repose dans la tentative, de comprendre ce qui vient de se passer, en 1967, et sur mes avant-bras. Si ce blog ne rend pas compte de mes frissons et de mes larmes, diable à quoi servira-t-il ?

Thème et variations : l’émission de France Musique Repassez-moi le standard consacrée à cette chanson.