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La peau de la Mèche

18/09/2009 5 commentaires

la-primo-meche

Au départ, il y avait La Mèche, livre joyeux et crypté, délicieusement enluminé par Philippe Coudray, édité par les éditions Castells à l’automne 2006. Tout de suite après, les éditions Castells se sont évanouies dans l’éther, avant d’avoir jamais donné de distribution sérieuse à ses livres… et j’en ai le coeur brisé, parce que je considère La Mèche comme mon livre potentiellement le plus grand-public. Il n’a pas « trouvé son public », comme on dit pour se consoler. Je l’ai défendu autant que j’ai pu – cf. cette exégèse dont j’ignore si elle était judicieuse… Mais attention, si vous lisez ce mode d’emploi en entier, certains secrets vous seront dévoilés, tant pis pour vous… Il vaut mieux ne lire la résolution qu’après avoir lu La Mèche… Ce qui est difficile, puisqu’il est introuvable… Vous saisissez le truc ?

Je supposais que plus aucun exemplaire n’était en circulation, mais je viens de remettre la main sur 8 (huit !) exemplaires de la Mèche, des invendus qu’un libraire tentait depuis plus d’un an, le malheureux, de restituer à l’introuvable Castells… Si quelqu’un dans la salle est preneur, qu’il m’écrive. Bon, ce microstock tombé du ciel peut dépanner, souder pendant la disette, mais ce n’est pas lui qui va, à proprement parler, faire exister ce bel ouvrage.

Depuis trois ans, je frappe aux portes des éditeurs et j’essaye de les convaincre de la beauté, de la malice, et de l’originalité de ce conte post-moderne… Peine perdue. Personne, personne, personne n’en veut. Pire que la fin de non-recevoir ordinaire, on me déclare à l’occasion : « Oui, c’est très bien. Mais je n’en veux pas, parce qu’il a déjà été édité… Je veux de l’inédit, je suis un éditeur qui découvre, pas un recycleur… » Double peine, donc : les éditions Castells n’ont pas permis de faire vivre ce livre, mais l’empêchent, de facto et post-mortem, de renaître ailleurs.

Je me résous, non sans soupirs, à l’éditer au Fond du tiroir. Mais je sais pertinemment que c’est un contre-sens : le Fond du tiroir a été conçu pour des expériences confidentielles et underground, pas pour des romans jeunesse grand-public (ces romans fussent-ils eux-mêmes très expérimentaux, et bizarroïdes). Intégrer La Mèche au catalogue du FdT certes m’attire (revendiquer enfin pleinement la production de cet opus qui m’est cher), mais change mes plans… Pour bien faire, c’est-à-dire pour donner à ce livre la visibilité qu’à mon sens il mérite, il me faudrait travailler avec un distributeur… Modifier très sensiblement la structure et les ambitions du tiroir ailé… « Fond du tiroir distribué » est un oxymoron.

J’en suis là de mes réflexions ( « Vive l’oxymoron nom de Dieu ! »), qui achoppent sur l’aspect financier des choses… Un distributeur, ça coûterait cher… De toute façon, les caisses du FdT sont vides (la crise que voulez-vous, la crise partout partout), et si je réimprime, ce sera quelque part, loin, en 2010… En attendant cette résurrection fantasmatique, je remets une dernière fois le texte sur le métier, je relis et recorrige La Mèche… Puis une nouvelle dernière fois… Puis une autre dernière fois… Puis une quatrième… Je l’aime énormément, ce livre, comme si je l’avais écrit ce matin. Et j’échange quelques mails avec Philippe Coudray. Sa couverture (ci-dessus) me convenait parfaitement, mais Philippe me suggère (Patrick F. Villecourt abondant dans son sens) qu’un changement d’édition se marque plus naturellement et plus fermement par un nouvel emballage.

Philippe : Le fait de changer la couverture est peut-être nécessaire si le livre a déjà été distribué (sinon les libraires risquent de le refuser parce qu’il reconnaîtront un livre qu’ils ont déjà vu). Maintenant, il faut trouver une idée de dessin de couverture. Je vais y réfléchir. Si tu as des idées, n’hésite pas !

Mézigue : Voilà la première idée qui me vient, brainstorming sous un crâne à moi tout seul. La mèche, c’est à la fois la bougie et le secret… Ce double sens m’évoque des jeux d’ombres et de lumière… Reprendre les deux personnages qui se font face, et jouer sur les secrets qui se cachent dans leurs ombres, de part et d’autre puisque la bougie est au centre… En outre, l’un des « secrets » en jeu dans le livre, c’est l’âge de Lila : au début, elle fait croire qu’elle est une petite fille, et à la fin elle avoue qu’elle est une adulte – or les ombres permettent des illusions sur la taille des personnages… Est-ce que cette improvisation te cause ?

Eh bien oui, elle lui a causé : en un rien de temps, ce grand professionnel m’adresse la maquette suivante :

la Mèche bis

J’émets des remarques : Effectivement, les ombres portées donnent à la couverture un aspect beaucoup moins premier degré. C’est intéressant, et pertinent pour une réédition : variation sur le même thème, mais avec une ambiguïté en plus… En outre, graphiquement parlant, j’aime bien l’ajout de la base bleue au sol.
J’ai toutefois une réserve, qui porte sur les deux « visages » des ombres :
– Lila « adulte » semble porter une coupe afro, et on se demande pourquoi. Je suggère qu’elle porte plutôt une queue de cheval, comme celle que porte sa maman telle que tu l’as dessinée. Ainsi, une autre ambiguïté s’ajoute, sous-jacente : le couple d’ombres, sont-ce les parents de Lila, ou alors Lila plus tard, avec son mari, qui sait ?
– Quant à l’ombre du visage du père Noël, je la préfèrerais de profil : ainsi, on pourrait voir en majesté le tarin proéminent (voire, les lunettes) qui est (qui sont) le (les) signe(s) distinctif(s) du papa.

– Mais surtout, je trouverais préférable que les deux ombres soient de profil pour qu’on ait l’impression qu’elles se regardent ! qu’elles partagent le secret, en silence, mais sans se quitter des yeux… une complicité père-fille, une relation « de mèche » dans l’ombre, au fil du temps… Qu’en dis-tu ?

Et cet immense professionnel de me renvoyer ceci, dans la foulée, intégrant scrupuleusement mes desiderata :

la-meche-ter

Cette fois, sans nous vanter, nous sommes bons. Plus qu’à.

Plus qu’à ronger son frein, oui, attendre Noël… Pour tromper l’impatience, intéressons-nous à autre chose. Le monde est si vaste. Philippe Coudray, authentique original, à l’ancienne, s’intéresse ainsi à la cryptozoologie, et en a fait le sujet de son dernier livre. Hé ben mon vieux.

Ou bien, pour faire le lien avec l’article précédent, on peut continuer de s’intéresser au sort des sans-papier et prendre dans ses bras le petit Chama Dieumerci, 6 ans. Comme Philippe Coudray (photo 10 du diaporama) ou moi-même (photo 30).

Marronnier

14/09/2009 Aucun commentaire

And now, number one : the larch. And now, number one : the horse chestnut tree.

Jeudi 3 septembre 2009

Comme chaque année à date fixe, l’on peut lire ceci pour se remettre en train.

Ensuite, requinqué ou pas, l’on se penchera sur l’actualité, cyclique également. Car voici un autre marronnier, et plus sinistre, bois de menace, dévorante forêt : les expulsions se poursuivent au quotidien, dans notre beau pays la France, de misérables dépourvus de papiers. À peine le temps de signer une pétition, qu’un autre cas survient. Mais M. Eric Besson, excusez-du-peu ministredelimmigration- del’intégration- del’identiténationale- etdudéveloppementsolidaire (pour l’usage ici audacieux du vocable solidaire, cf. Debord, comme toujours), M. Besson donc, déclare ce matin à la radio : « Ah, non, je ne répondrai pas à votre question, je ne me ferai pas piéger, vous ne me ferez pas parler d’un cas particulier ». Ainsi les cas particuliers, c’est-à-dire les êtres humains, se noient en silence dans les statistiques, excellentes, qui démontrent l’efficacité des forces de police nationales.

Thierry Lenain, auteur avec Olivier Balez d’un admirable Moi, Dieu Merci, qui vit ici, s’est emparé d’un cas particulier. Celui d’un petit gars portant ce même nom, Chama Dieumerci, 6 ans, qui ces jours-ci tente de faire sa rentrée comme les autres enfants de 6 ans, malgré le risque d’expulsion immédiate pesant sur son père. Petit gars que Besson d’un revers de manche renvoie dans les statistiques.

Lenain adresse ceci à une liste d’auteurs dits jeunesse, dont je suis :

Bonjour,
La Cour d'appel de Paris a refusé hier de libérer le père de Chama Dieumerci.
Prochaine étape judiciaire : audience du Tribunal administratif de Cergy,
demain mercredi à 10h.
En attendant, je vous propose cette action :
Beaucoup d'entre vous à qui j'adresse ce mail ont au moins un livre jeunesse
sous la main. Parce que vous êtes auteurs, illustrateurs, libraires,
bibliothécaires, médiateurs, enseignants, parents...
Prenez ce livre. Imprimez et signez la lettre ci-jointe.

Monsieur le Préfet de Seine Saint-Denis,
Je voudrais aider M. ABEL GABRIEL à constituer la bibliothèque
de son fils, Chama Dieumerci. Mais je ne sais pas où le joindre. Aussi
je me permets de vous confier ce livre pour que vous le lui fassiez
remettre. Vous êtes en effet celui qui a entre ses mains la vie de ce
père et de cet enfant.
Je profite de cet envoi pour vous demander instamment et avec
confiance d'user de votre pouvoir discrétionnaire pour abroger
l'arrêté préfectoral de reconduite à la frontière de Mr ABEL GABRIEL,
pour prononcer sa régularisation et ainsi permettre à ce père et son
fils de 6 ans né en France de se retrouver et de vivre ici, en paix,
parmi nous.
Respectueuses salutations,
XXX

Préfecture
Monsieur MEDDAH Nacer
1 ESPLANADE JEAN MOULIN
93007 Bobigny Cedex.

Si vous avez envie de participer à cette action, ne vous demandez pas trop
si elle est vaine ou pas. Ne vous demandez pas trop si les autres vont le faire
ou pas. Et surtout, ne remettez pas cet envoi à demain, postez ces livres
DES AUJOURD'HUI.
Merci.

J’obtempère immédiatement, ravi d’accomplir un geste plus effectif qu’une pétition supplémentaire – et ma foi si c’est une illusion, ravi de l’illusion. J’envoie aux bons soins de M. le préfet un exemplaire de Jean Ier le Posthume, ce livre qui dit : les enfants vivent la vie que leur ont laissée leurs parents. Je me sens vaguement, très vaguement mais c’est déjà bien, plus efficace, plus à ma place, plus « cas particulier » que si je n’avais signé qu’une pétition de plus : j’ai offert un livre, j’ai offert un peu de langue française, cette langue que je partage avec Chama Dieumerci, j’ai constitué une bibliothèque comme un geste politique, j’ai en somme fourni des papiers. Voilà. La suite de l’histoire ici, mais surtout, en direct, sur ce site.

Post-scriptum I, 14 septembre 2009. Le père de Chama Dieumerci a été libéré la semaine dernière. L’arrêté de reconduite à la frontière a été abrogé (info confirmée) et Mr Abel Gabriel a rendez-vous à la préfecture pour un réexamen de son dossier. Mr Abel Gabriel et son fils vont enfin pouvoir entrer dans la légalité. Sur le site, Thierry Lenain invite à « aider financièrement ce père à sortir de la misère, à mettre en place les conditions de sa nouvelle vie et à se retrouver dans de bonnes conditions de recherche d’un travail » (les dons sont possibles en ligne).

Sur le « sujet », si l’on est capable d’utiliser un vocable aussi neutre, de l’indigne traque des sans-papiers, on peut aussi s’intéresser au travail de mon collègue de bureau (sic) Vincent Karle, qui a, comme Thierry Lenain, joint l’action militante toute crue à la littérature. Il a publié Un clandestin aux Paradis, remarquable petit roman de la collection « D’une seule voix » (Actes sud junior), et il a secouru une famille de clandestins, notamment en permettant la publication du témoignage rédigé par la fillette de la famille, Maroua, 11 ans : Il faut déménager, la police va venir nous chercher. Le thriller de l’année, que voulez-vous.

Post-scriptum II, 17 septembre 2009. Un communiqué signé Thierry Lenain :