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Archives pour la catégorie ‘En cours’

Pays de poètes

08/06/2026 Aucun commentaire
llustration ci-dessus : une infographie pédagogique signée Salch, pour Charlie Hebdo, aux fortes vertus heuristiques quoique sans grand rapport avec ce qui suit. À l’attention des mal-comprenants qui s’indignent de façon sempiternelle contre la vulgarité de Charlie, il faut patiemment répéter que la vulgarité niche non dans un dessin de Charlie, mais dans ce dont parle le dessin de Charlie : le monde.

Marjane Satrapi est morte. De chagrin, dit-on. Quel tempérament exemplaire faut-il donc pour mourir de chagrin.

Par conséquent, outre son courage politique et son grand talent que j’admirais depuis longtemps, ayant découvert ses premières planches en direct (elles paraissaient dans la revue Lapin à laquelle j’étais abonné dans les années 90), je salue aujourd’hui le tempérament de celle qui, comme Gustave Courbet et une poignée d’autres admirables (on en trouvera la liste dans cette archive du Fond du Tiroir), a eu le cran de refuser la légion d’honneur, ce colifichet qui fait de vous un affidé, un esclave.

Marjane Satrapi est morte alors qu’elle n’était née qu’en 1969… de même que diverses personnes citées dans le plus petit ouvrage publié par le Fond du Tiroir, Le Flux

Non seulement Marjane Satrapi est-elle morte, mais voilà que sur ces entrefaites Ubu-Trump se remet à bombarder son pays natal, l’Iran, apparemment parce qu’il ne sait pas trop quoi faire d’autre. Ubu veut aussi, tant qu’il y est, détruire la civilisation perse et la renvoyer à l’âge de pierre.
Je pense d’innombrables choses simultanées, ce qui revient à ne plus penser du tout, alors je vais au moins tâcher de citer ici, de façon intelligible, deux de ces choses, dont le point commun est d’avoir un lien avec une chaîne franco-allemande bien connue, ainsi qu’avec la poésie iranienne.

1 – Comme une question.
Je repense très fort quoique brusquement à une scène de The Deal, série que j’ai vue il y a peu sur Arte (désolé, elle n’est plus en ligne, désormais il faut pirater), thriller politique trépidant, ayant pour cadre les négociations d’avril 2015 à Genève entre les USA et l’Iran à propos du nucléaire iranien. C’était il y a seulement dix ans, autant dire une époque révolue où l’on s’efforçait de se parler plutôt que de se bombarder, certes la diplomatie était toujours précaire mais restait le meilleur remède à la guerre. Diplomatie qui n’empêche évidemment pas les accrocs, les débordements, les affrontements, les incompréhensions, les retours en arrière voire les insultes. Elle n’empêche que les morts et c’est tout ce qu’on lui demande.Or dans la scène qui me remonte ce soir, le diplomate iranien en charge des négociations, après une trop longue et trop stérile séance de dialogue de sourds, se fâche contre son homologue américain en ces termes : « Mais pour qui se prend-il ce mangeur de hamburgers ? Pour qui me prend-il ? La Perse est une civilisation millénaire, raffinée, cultivée, où le moindre des chauffeurs de taxi connait des dizaines de poèmes par coeur !« 
Voilà pour l’âge de pierre.

2 – Comme une réponse.
Ceci, c’est toujours en ligne sur la même chaine, profitons-en : le court-métrage expérimental City of poets de Sara Rajaei.
Et c’est de la poésie sous forme de « found footage », suite de photos familiales de vie quotidienne en Iran, plus quelques vidéos, d’avant la révolution de 1979, puis d’un peu après, mises bout à bout pour raconter une histoire de ville qui change, de guerre, de poésie, de mémoire, de fantômes habitant dans des mûriers et des figuiers. Fascinant processus, le matériau de départ, on ne peut plus réaliste puisque réel, aboutit à une narration imaginaire, une sorte de conte. Ce processus, je crois reconnaître que c’est la poésie elle-même. Pour les chauffeurs de taxi et pour moi.Au détour d’une séquence on apprend que la ville où se déroule le film n’avait d’abord donné à ses rues que des noms de poètes, et ses habitants circulaient d’un poète à l’autre. Puis le temps a changé, la ville a grossi, s’est complexifiée, a compté trop de rues pour la poésie. Elle a fini par donner à ses rues des noms de martyres de la guerre.


À moi, la poésie !
Coda mirlitonne, pour célébrer en grandes pompes (au cul) l’anniversaire du Donald, 80 ans aux cerises. Rédiger ce qui précède m’a fait prendre conscience que Trump et Ubu possédaient la même voyelle unique. Voilà qui méritait de se fendre d’un monovocalisme en U :

TRUMP/UBU

Trump ? L’Ubu U.S. !
Trump ? Un duc nul sur un mur !
Trump ? Un bug du gugus !
Trump ? Un summum du bluff !
Trump ? Un putsch brun, sûr !
Trump ? Pub du lustucru !
Trump ? Zut, fuck !
Trump ? Chut… Un scud ! Flux du sud…
Brut guru d’un club, tu fus cru, tu plus… tu chus. Plus dur tu fus cru, plus dur tu plus… plus dur tu chus ! Cul nu.
Rut du Trump : futur cumul d’un truc, d’un trust, d’un humus, d’un Turc…
Trump ? Un pur truduc.

Pentatonique

07/06/2026 Aucun commentaire

Lu avec délice et balancements syncopés des jambes et des hanches La Pentatonique du coeur de Marcus Malte, paru en 2025 aux éditions Buchet-Chastel, inaugurant la collection La Résonnante qui invite des écrivains à causer musique.

Excellent romancier, Marcus Malte s’adonne ici à la chronique autobiographique et c’est tout aussi brillant, quoiqu’étonamment joyeux – je dis « étonnamment » parce que ce texte-ci est presque exempt de la noirceur ou de l’horreur si coutumières de ses romans. Bien sûr il y aura des morts, des cadavres, des peurs, des estropiés, des coeurs qui palpitent ou ne palpitent plus… mais le ton est finalement primesautier, car l’auteur ne retient de l’ado qu’il était que l’énergie, la foi, l’envie, la découverte, tout ce qui tire vers le haut et pousse vers l’avant.

Il raconte comment, à l’âge de 13 ans, les Blues Brothers ont changé sa vie et décidé de son destin : M. M. ne s’appellerait plus Marcus Malte mais Muddy Miles, se procurerait un chapeau mou, des lunettes noires, un costard, même une guitare, et se vouerait corps et âme au blues.

L’éditeur a choisi comme quat’ de couv’ cet extrait du récit : « Il n’y a qu’un seul dieu, c’est le rhythm and blues, et Dan Aykroyd et John Belushi sont ses prophètes ». Pourquoi pas, mais il aurait pu en choisir un autre, plus lapidaire quoiqu’encore plus éloquent : « Il y en a qui se métamorphosent en cafard, d’autres en bluesman, chacun son truc ». Car le sujet en est bien la métamorphose, complète de chacune de ses étapes, le coming-of-age, l’éveil, l’initiation, la succession de premières fois, enfin la vocation, voire toutes les vocations et les passerelles entre elles, la musique comme l’écriture. La musique avant l’écriture. Le spectacle vivant, quelle merveille de bonus pour un écrivain !

« Ils se tenaient debout en arc de cercle devant nous. Je les sentais. Leur présence, leur densité, leur souffle. Leur écoute. Il n’y a pas grand-chose de meilleur dans l’existence. J’ai compris que c’était ça que je voulais. […] Et c’était bon. C’était bon d’entendre les gens applaudir. C’était bon de voir leurs visages radieux. C’était bon de se sentir vivant. La littérature, c’est pas mal, mais c’est l’art des croque-morts, un travail de pompes funèbres – embaumeurs, thanatopracteurs, empailleurs, tous autant que nous sommes. » (pp. 175-178)

De l’allant, de la justesse, pas d’acrimonie ni même de nostalgie : je vous raconte comment j’étais celui-ci, comment je suis devenu celui-là, et le leitmotiv est : « Il n’y a pas de hasard ». Puisqu’il n’y a que des rencontres et que les amitiés sont la condition sine qua non.

« Et que fais-je aujourd’hui sinon chercher à revenir à mon tour dans ce château du Souvenir, dans l’espoir d’y trouver un semblant de paix, ou pour le moins d’y dénicher la preuve que tout ceci a existé, que cela n’a pas été qu’un mirage ou un songe et que tout – c’est-à-dire mon existence entière – n’aura pas été vain ? » (p. 142)

Marcus Malte n’est pas devenu chanteur de blues, non, mais pas loin : aujourd’hui, il donne régulièrement des lectures musicales adaptées de ses livres. Celui-ci ne demande qu’à.

Muddy Miles énumère quelques chansons dont il a été l’auteur-compositeur-interprète de 13 à 19 ans et dont il a couvert les pages de deux cahiers, en english of course : Dakota Blues, Sorry, Mayflower, Close my Door, Crazy Snowman… Hein quoi pardon, Crazy Snowman ? Mais voilà qui pourrait être le titre alternatif de l’un de mes livres préférés de M.M., Le dernier hiver, ah non décidément il n’y a pas de hasard.

Il n’y a que de la littérature.
Car certaines distorsions rappellent in extremis que ce livre n’est pas une autobiographie, mais bien un roman. Le narrateur, Muddy Miles, guitariste, raconte à la fin du récit qu’il publie son premier roman, autobiographique, en 2008, intitulé La Pentatonique du coeur. Tandis que l’authentique (?) Marcus, qui n’était pas guitariste mais pianiste, a publié ses premiers romans en 1996 et 1997 qui avaient pour héros un pianiste de jazz.

Le vrai, le faux, bah, peu importe. La seule chose qui compte est de conserver le tempo quand on raconte une histoire sur scène.

Je gage que je ne serai pas le seul lecteur de ce livre à le refermer agité d’une triple pulsion : d’abord jouer de la musique, ensuite me souvenir précisément de ce qui m’enflammait à l’âge de 13 ans, enfin revoir, le plus vite possible, les Blues Brothers. Have you seen the light ?

La fête des sœurs n’existe pas

28/05/2026 Aucun commentaire

Je n’oublie pas que Meursault a été condamné à avoir la tête tranchée non pour avoir tué un arabe, mais pour n’avoir pas pleuré à l’enterrement de sa mère :

J’ai résumé L’Étranger, il y a longtemps, par une phrase dont je reconnais qu’elle est très paradoxale : dans notre société tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné à mort.
Albert Camus, préface à l’édition américaine de L’Étranger (1955)

Je fais un aveu qui peut-être engage ma tête : s’il est une « fête » dont je me contrefiche avec constance, peut-être même avec passion, c’est bien la « fête des mères ».

Souvent attribué à l’État Français pétainiste, le culte de la maman est en réalité récurrent chaque fois qu’un régime, y compris républicain, a besoin de bébés, de chair à canon, de « réarmement démographique » ou bien de diversion, exaltant la famille pour faire oublier autre chose.
Un village non loin de chez moi, Artas en Isère, revendique et grand bien lui fasse, l’invention de cette célébration printanière (le symbole du printemps n’est lui-même pas anodin) des génitrices, puisqu’en 1906 son maire a remis un prix de « Haut mérite maternel » à deux mères de neuf enfants : on comprend la limpide logique de comice agricole.

Surtout, cette dite fête est l’alliée ancestrale et fidèle, d’une part, du patriarcat, qui assigne les femmes à une fonction, une essentialisation, une utilité sociale, la maternité ; d’autre part, de la bigoterie des monothéismes qui n’en pensent pas moins (cf. l’enquête au Fond du Tiroir sur le mythe de la mère vierge).

Moi qui suis hétérosexuel et qui, me méfiant depuis à peu près toujours des écueils de la masculinité, ai toute ma vie instinctivement recherché la compagnie des filles et des femmes, j’ai fini par avoir la révélation, sans avoir besoin d’en parler à un psy, que ce que j’espérais auprès d’elles, ce n’était pas une mère, oulah non, certainement pas une mère, merci bien, mais une sœur. Une âme sœur, éventuellement, au mieux… mais d’une façon plus générale, dans tous les contextes, y compris professionnels, y compris artistiques, une sœur, et des sœurs, le plus grand nombre de sœurs possibles.

Je me cherche des soeurs comme François Villon ou Albert Cohen se cherchaient des frères, et, sexiste sur les bords, je vais même jusqu’à croire qu’une soeur est mieux qu’un frère.

Or, pour dépasser mon cas particulier, je crois que cette recherche de la sœur est profondément politique. C’est même carrément un programme :
Commencer à voir les femmes comme des sœurs, plutôt que comme des mères réelles ou virtuelles, passées, présentes ou futures…
Regarder en somme les femmes dans les yeux, horizontalement…
Plutôt que verticalement, en contre-plongée vers la sainte maman auréolée sur fond d’azur (dévotion louche qui ne peut qu’engendrer son contraire : par contraste et symétrie on regardera en plongée méprisante celle qui n’enfante pas – et ainsi nous retombons dans la dichotomie archaïque et fatale, la maman et la putain, la pure et la pute)…
Voir enfin la sœur possible en chaque femme ne serait pas tout à fait inutile pour cheminer en direction de ces utopies que sont l’égalité des sexes, la société des égaux, la démocratie, la fraternité (qui est un autre nom possible, ni plusse ni moinsse, de la sororité car je crois, pour faire bonne mesure, qu’il faut également rechercher le frère en chaque homme – d’autres, plus jeunes que moi, se battront pour l’inclusivité du vocabulaire à inventer).

Conclusion qui n’engage que moi : à bas la fête des mères qui existe, vive la fête des sœurs qui n’existe pas.

Florence

24/05/2026 un commentaire

Chiotte, encore un exercice de nécrologie au Fond du Tiroir.

Je pleure la disparition d’une amie musicienne, Florence Barthe.

J’ai eu la chance de la côtoyer une bonne vingtaine d’années, d’abord dans un cadre professionnel. Nous étions en quelque sorte voisins de bureau : elle à l’école de musique, moi dans la médiathèque.

Elle venait me chercher, très simplement, pour me dire « Viens, on va inventer quelque chose ensemble » : ainsi nous avons eu, à cheval sur les années 2000 et 2010, maintes occasions de travailler de concert sur ses contes musicaux (elle était autrice-compositrice-interprète), sur ses projets participatifs (je me souviens de son spectacle sur Edith Piaf que nous avons donné plusieurs fois, et Florence était elle-même un moineau qui chante), et surtout sur un atelier de comptines que nous avons co-animé quelque temps à la médiathèque, successivement nommé « Roule galette » (oui, car c’était l’époque où l’on utilisait des CD pour les animations…) et « Trempez-la dans l’huile ». Elle adorait demander aux mamans dans le public de chanter leurs chansons d’enfance, de leur pays, de leur passé, ce patrimoine d’ailleurs qu’elles transmettaient à leurs bébés, et elle les accompagnait à la guitare.

J’avais été sidéré d’apprendre, longtemps après qu’elle avait initié ces ateliers, qu’elle les donnait sur son temps libre, bénévolement. La beauté d’être gratuit !

Je me souviendrai, donc, de sa générosité, mais aussi de son énergie intacte jusqu’au bout, de sa joie, de ses idées en ébullition, de son enthousiasme à oeuvrer dans le « collaboratif » pas mal de temps avant que ce concept soit à la mode.

Elle était « inspirante » comme disent les millennials.

Inspirante aussi, et peut-être surtout, dans sa manière de mener sa vie : malade, elle avait choisi de prendre sa retraite de façon anticipée pour pouvoir non seulement se soigner, mais aussi consacrer le temps qu’il lui restait à ce qui lui tenait à cœur.

Elle a maintenu ses activités aussi longtemps qu’elle l’a pu, animant jusqu’à l’an dernier des stages, des chorales et divers ateliers de chants, voire d’écriture de chansons – c’est à ces occasions-là que je l’ai croisée pour la dernière fois en plein travail, à Solexine (Grenoble) ou aux Épicéas (Autrans).

La sachant hospitalisée, j’ai tenté de passer la voir hier. Fatalitas ! Je n’ai pas réussi à lui dire au revoir, elle est partie quelques heures avant ma visite.

Alors j’ouvre son site, pour mémoire : https://www.florencebarthe.net
En l’explorant, on dénichera de bien jolies traces, dont une interview sur France Inter de 2012, où elle présente sa façon de travailler, qui était essentiellement une façon d’aller vers les gens, de les rassembler, « d’inventer quelque chose ensemble » exactement comme elle avait fait avec moi… Entendre sa voix fait un gros plaisir.


Addendum, 3 juin 2026

Voilà, nous avons enterré Florence Barthe hier.
Le témoignage que j’ai publié le jour de sa mort (voir ci-dessus) a été vu quelques 20 000 fois sur mon rézossocial ! Alors que les publications ordinaires du Fond du Tiroir génèrent plutôt une circulation de, quoi, 30 ou 40 vues. Et je ne compte pas (là, je ne compte pas), les retours verbaux ou écrits que m’a valus mon texte : « Ah, oui, tu as raison, moi aussi ! Avec elle, grâce à elle, depuis elle… » Chacun sa Florence, mais au fond c’était la même.

Au funérarium nous étions très nombreux, tous les derniers rangs debout, et très émus. Nous lui devions tous quelque chose. Pour résumer : un modèle de liberté et de créativité, qui sont presque synonymes.

Au moment où nous avons été invités à chanter sa chanson fétiche, Marie-Jeanne-Gabrielle (voir https://www.youtube.com/watch?v=bjOS4223xrk), j’entonnais le refrain tout en remontant l’allée centrale pour un dernier hommage, quand j’ai entendu, distinctement je le jure, sa voix douce et ferme dire « Attention à ton vibrato, Fabrice, mollo sur le pathos » , elle en a de bonnes, moins de pathos le jour de son enterrement, alors en apposant ma main sur le cercueil, je riais et je pleurais à la fois. Puis nous sommes sortis. Puis le cercueil est sorti, et il a été longuement applaudi. Je n’avais jamais vu ça. Rideau ! Il n’y aura pas de bis.

Marie Mazille était là, elle a joué et c’était presque son retour sur scène. Les stages de création de chansons que nous menons, Marie et moi, doivent beaucoup eux aussi à Florence. Et souvent, juste avant la date fixée, nous téléphonions à Florence : « Tu ne voudrais pas venir, au moins le premier matin, au moins la première heure, et tu nous ferais l’échauffement vocal ? » Elle acceptait avec joie, quand elle était en forme. Et elle surveillait que je ne mettais pas trop de vibrato ni de pathos.

Prochain stage de création de chansons Marie Mazille/Fabrice Vigne : le week-end du 12-13 septembre à Solexine, sans Florence – mais nous penserons à elle.

Le court et le long

17/05/2026 Aucun commentaire

La joie de la littérature prend sans doute des formes infinies, mais pour aujourd’hui contentons-nous d’en identifier deux, ce sera déjà ça, l’infini sera pour un autre jour. Disons : la forme courte et la forme longue.

Je viens de lire, non pas l’un après l’autre mais l’un sur l’autre, l’un dans l’autre, deux livres formidables : l’un cul-sec, plaquette extrêmement brève, centaine de pages aérées et illustrées qui m’auront accompagné environ deux jours à moins que ce ne soit deux heures, L’Homme est une fiction (Carmela Chergui, Lusitala, 2025) ; l’autre au long cours, pavé épais et dense, 400 pages bien serrées qui m’auront tenu par intermittence environ deux mois à moins que ce ne soit deux ans, Le Destin de Mr Crump (Ludwig Lewisohn, Phébus, 1996, écrit il y a très exactement un siècle en 1926).

À main gauche un flash, un shot, un choc contemporain, la littérature se niche indéniablement ici, dans l’éclair et l’immédiateté ; à main droite une saga romanesque à l’ancienne, la littérature se déploie indéniablement là, dans la longue haleine et le foisonnement sur plusieurs générations, péripéties, bruit, fureur, fatum. J’invente à mon seul usage ce que ces deux livres ont en commun, point commun m’appartenant exclusivement : je les ai faits miens au même moment, ils m’ont prodigué un effet tel que je mélange leurs synopsis (dans les deux cas je décèle une enquête sur la façon dont tourne mal et se damne un artiste, marqué par la solitude, menacé par la folie, inadapté en ce monde), leurs titres (la fiction de l’un et le destin de l’autre sont au fond interchangeables), leurs narrateurs-enquêteurs (chacun d’eux se présente discrètement, au début du premier livre et à la fin du second), leurs motifs cachés (la couverture de L’Homme est une fiction représente une scène domestique, un homme attablé et une femme assassinée), et leur mélancolie.

Objectivement ils sont pourtant radicalement distincts.

I

L’Homme est une fiction est un récit documentaire et lapidaire, premier livre de Carmela Chergui (1981- ). Le fil est d’abord autobiographique, l’autrice déroulant son cursus professionnel dans l’édition, la librairie et la bande dessinée, entre Paris et Bruxelles. Fouillant parmi des invendus de la mythique maison Futuropolis, animée par Étienne Robial et Florence Cestac (1974-1994), elle découvre un livre et surtout un auteur inconnu, Étrange Apocalypse (1983) par Étienne Mériaux.
À force d’obsession, d’obstination, d’investigation, l’histoire de Carmela devient celle d’Étienne. Comment ce personnage singulier, marginal, a-t-il pu disparaitre sans laisser d’autre trace que cet unique album ? Elle traque les signes, retrouve des publications, des expositions, des représentations publiques de ses pièces, des enregistrements, elle approche les témoins du passage sur terre d’Étienne Mériaux dans les milieux artistiques et punks des années 70 & 80, enfin sa famille. Ce sera sa sœur qui lui confira un carnet où elle avait collecté une sommes de dessins et de textes intimes, dont celui-ci, énigmatique : « Si les rêves ne font pas partie de la réalité, alors quand il dort, l’homme est une fiction ».
Enfin, dans une troisième partie, le récit revient à la première personne : Carmela Chergui parle de son histoire familiale, d’une autre disparition… et elle tisse les liens entre les drames qu’on lit, qu’on devine, qu’on côtoie, et ceux que l’on vit. Parler des autres est parler de soi, et réciproquement.

Je me suis reconnu. J’ai eu de l’empathie. J’ai réfléchi sur moi, et sur le monde.

II

Le Destin de Mr. Crump est un roman, le troisième, et sans doute le plus célèbre de Ludwig Lewisohn (1882-1955), encensé par Freud et Thomas Mann (tandis que le suivant, Crime passionnel, sera co-traduit par Antonin Artaud), en dépit d’une édition chaotique : écrit en 1926, refusé aux États-Unis, il paraît d’abord en France (comme Ulysse de Joyce ou Lolita de Nabokov) avant de se voir enfin édité dans son pays natal deux décennies plus tard, en 1947, et encore, dans une version largement caviardée par la censure. Roman magistralement satirique sur les mœurs des couples, leurs hypocrisies et leurs manipulations, il se situerait, dans l’histoire des enfers conjugaux, comme un point de jonction entre Balzac et Flaubert, le déjà cité Nabokov, voire Ingmar Bergman.
Attention ! Ce roman ne connaîtra au XXIe siècle aucun retour de popularité : il ne saurait que faire tache en notre époque post#metoo, parce que le mauvais rôle y est clairement féminin. Les violences subies (psychologiques et non physiques) sont infligées par la féminité toxique dont le personnage principal, Herbert Crump, pianiste et compositeur est la victime – quoiqu’il se rende coupable d’un féminicide.
Je suis moi-même démodé : me revendiquant anti-sexiste, j’estime que les femmes sont des êtres humains, par conséquent tout à fait susceptibles d’être de fieffées ordures comme tout le monde (mais lorsqu’elles sont de fieffées ordures, c’est bien parce qu’elles sont des êtres humains, et non parce qu’elles sont des femmes… De même, et cela est également fort démodé de ma part, moi qui suis absolument anti-raciste, je considère que les Blancs, les Noirs, les Arabes, les Juifs, etc., sont tous des êtres humains, donc tous susceptibles d’être de fieffées ordures… Bref).
Reste que ma première impression (Ouh la la, que c’est misogyne, aucun personnage féminin n’est sympathique…) ne s’est guère estompée jusqu’à la fin, mais peu importe : quel grand roman tout de même, roman analytique (comment la situation dégénère), psychologique (minutieuse description d’un enfer mental) et sociologique (bien-pensance et refoulement dans une société puritaine). La longue durée et la finesse des analyses font que tout lecteur, y compris féministe je crois, y trouvera matière à réflexion ! Ainsi, moi, dans la diabolique mauvaise foi d’Anne, monstre droit dans ses bottes, incapable de se remettre en question et jouant en permanence sur le registre du reproche, de la culpabilisation, du chantage… j’ai reconnu une femme de mon entourage, prodigieusement toxique, avec qui j’ai désormais rompu tout lien. Je suis troublé en lisant des phrases manipulatrices prononcées par une créature de fiction, qui m’ont été adressées quasiment à l’identique par une personne réelle, telle que celle-ci, qui nous plonge en plein gaslighting sournoisement déguisé en bienveillance : « Pourquoi ne peux-tu pas te conduire convenablement ? Ce qu’il te faut c’est un psychiatre. »
(Je note que ce livre souvent atroce est aussi, à l’occasion, très drôle, parce que la monstruosité est drôle, enfin, tout dépend de votre sens de l’humour – je relève cette phrase p. 288 : « J’ai eu une hémorragie du rectum et cela m’a détraqué le cœur. »)

Je me suis reconnu. J’ai eu de l’empathie. J’ai réfléchi sur moi, et sur le monde.

Le court et le long. Tout ce qui rentre fait ventre, disait ma grand-mère.

Qu’est Castres ?

16/05/2026 Aucun commentaire
Double autoportrait aux lunettes : Goya (1800) et moi-même (2026).

I

Les tableaux de Goya sont rares en France. Les villes qui en détiennent sont au nombre de sept seulement. Et Bordeaux, où il a fini sa vie, ne fait même pas partie de la liste. Je suis donc prêt à faire des kilomètres pour voir un Goya en chair et en huile.

L’autoportrait ci-dessus trône au Musée Goya de Castres, tout en oeil, exprimant l’extreme attention et l’extreme anxiété du peintre.

Toutefois c’est sur le mur voisin qu’une oeuvre plus inattendue m’a saisi : l’extraordinaire Junte des Philippines (1815), la plus grande des oeuvres connues de Goya, 3,20 m x 4,30 m. Faisant les cent pas et plus dans le musée, je suis retourné cinq fois devant elle, sa majesté grandeur nature et retorse m’a filé cinq fois des frissons. Goya dépeint ici un rituel politique et, fidèle à sa manière, tout en le décrivant il le parodie : le roi au centre a l’air de n’être qu’un tableau enchâssé de lui-même, tandis que tous les congressistes ont l’air de bien se faire chier, assoupis comme à l’Assemblée Nationale ou prêts à en découdre. Et au milieu ? Au milieu, la lumière seule, et vide. Quelle dérision alors qu’il s’agit d’une oeuvre de commande. Quelle âpreté à vif, quelle vie.

Parmi les spectacles du trio Antoine/Commandeur/Vigne, l’opus 1, Le Goya n’a plus pour le moment de dates prévues, n’hésitez pas à l’inviter chez vous. En revanche, l’opus 2 (le Chagall) et l’opus 3 (le Courbet) seront joués prochainement, cf. l’agenda sur le blog du Fond du Tiroir. Et l’opus 4 est en phase d’écriture, création courant 2027…

II

À la veille de la première guerre mondiale, le 25 mai 1913, Jean Jaurès appelle à la paix au Pré Saint-Gervais. L’année suivante il est assassiné et la guerre a lieu.

Dans la bonne ville de Castres je ne suis pas allé qu’à la rencontre de Goya. J’y ai retrouvé aussi l’enfant du pays, Jean Jaurès (1859-1914), homme politique admirable (et quel plaisir rare, admirer un homme politique !), conscience et honneur de la gauche française.

J’ai visité le Centre National Jean-Jaurès que Castres héberge, j’y ai lu le long des murs d’innombrables citations exaltantes, propres à faire pousser des soupirs de désespoir tant on les chercherait en vain dans les bouches des dirigeants d’aujourd’hui.

Ainsi, celle-ci datant de sa jeunesse, 1887 :

« Pour moi qui n’ai jamais séparé la République des idées de justice sociale sans lesquelles elle n’est qu’un mot… »

Ainsi, surtout, celle-là, de 1911, à propos de l’équation fatale capitalisme-impérialisme-guerre, qui n’a jamais été aussi vérifiable qu’aujourd’hui (Palestine ? Ukraine ? Ormuz ? Groenland ? etc.) :

« La politique coloniale […] est la conséquence la plus déplorable du régime capitaliste, […] qui est obligé de se créer au loin, par la conquête et la violence, des débouchés nouveaux. […]
Nous la réprouvons [aussi] parce que, dans toutes les expéditions coloniales, l’injustice capitaliste se complique et s’aggrave d’une exceptionnelle corruption : tous les instincts de déprédation et de rapines, déchaînés au loin par la certitude de l’impunité, et amplifiés par les puissances nouvelles de la spéculation, s’y développent à l’aise : et la férocité sournoise de l’humanité primitive y est merveilleusement mise en œuvre par les plus ingénieux mécanismes de l’engin capitaliste. »

Je remarque que j’ai visité un matin ce musée Jean-Jaurès absolument désert dans une ville qui vient d’être empochée par le Rassemblement National. La nouvelle municipalité RN de Castres (ce qu’est Castres aujourd’hui ? lire ici – il faudrait un Goya pour peindre ces tocards) est sans doute encombrée par ce fantôme de l’humanisme universaliste ringard, laïque, décolonialiste, antiraciste, anti-peine de mort, internationaliste, ennemi de l’idée même de guerre entre civilisations, et, en quelque sorte, archéo-islamo-gauchiste :

« La politique de rapine et de conquête produit ses effets. De l’invasion à la révolte, de l’émeute à la répression, du mensonge à la traîtrise, c’est un cercle de civilisation qui s’élargit. Nous n’avons rien décidément à envier à l’Italie, et elle saura ce que valent nos pudeurs. Mais si les violences du Maroc et de Tripolitaine achèvent d’exaspérer, en Turquie et dans le monde, la fibre blessée des musulmans, si l’Islam un jour répond par un fanatisme farouche et une vaste révolte à l’universelle agression, qui pourra s’étonner ? Qui aura le droit de s’indigner ? Mais si les contrecoups redoublés de ces entreprises injustes ébranlent la paix de l’Europe, de quel coeur les peuples soutiendront-ils une guerre qui aura son origine dans le crime le plus révoltant ? » (22 avril 1912)

Par ailleurs, Jaurès qui prit fait et cause pour Dreyfus, était un farouche adversaire de l’antisémitisme, ce qui fait qu’il encombre peut-être également la gauche contemporaine ?

La Dépêche du 2 juin 1892 :
« Je n’ai aucun préjugé contre les juifs : j’ai peut-être même des préjugés en leur faveur, car je compte parmi eux, depuis longtemps, des amis excellents qui jettent sans doute pour moi un reflet favorable sur l’ensemble d’Israël. Je n’aime pas les querelles de race, et je me tiens à l’idéal de la Révolution française, c’est qu’au fond, il n’y a qu’une seule race : l’humanité »

Sémiotique et demie

15/05/2026 Aucun commentaire

Lu avec gourmandise : Je suis une fille sans histoire d’Alice Zeniter (2021, l’Arche, collection « Des écrits pour la parole »).

Il s’agit d’une défense et illustration de l’art du roman, pourrait-on résumer à gros traits si l’on tentait une vulgarisation de ce qu’elle vulgarise déjà elle-même très bien toute seule, sous une forme ludique, burlesque et plaisante, conçue pour être prononcée sur scène.

Très admirable romancière (cf. cette archive au Fond du tiroir), Alice Zeniter défend donc pro domo le roman et pédagogise malicieusement l’austère science sémiologique, et vivent les prises de têtes quand les têtes sont prises avec autant d’humour et de joie.

Il se trouve, et cela n’a pas grande importance, que je suis en désaccord avec elle sur un point.

Afin d’affirmer la grandeur, la noblesse et surtout l’autonomie du « mensonge » de la fiction par rapport au réel, elle dresse avec méthode le triangle sémiotique (un angle signifiant/un angle signifié/un angle référent) de deux personnages, l’un réel : Emmanuel Macron, l’autre romanesque : Anna Karénine.

Et elle prétend (cela se passe p. 69) qu’il « n’existe pas d’extérieur au texte fictionnel : les trois pointes se situent [exclusivement] dans le monde créé par Tolstoï ».

C’est ici que je m’insurge : le monde créé par Tolstoï, comme tout monde imaginaire, FAIT PARTIE du monde réel, par conséquent il n’y a absolument rien de poreux dans les parois de ses trois angles sémiotiques. Ainsi, dans la première pointe, celle du signifié des mots Anna Karenine, où Alice Zeniter se contente de remarquer que le prénom est un palindrome, c’est tout ? Ah, non, c’est un peu court, jeune femme, on pouvait dire, oh, bien des choses en somme, qui étaient ou non (aucune importance) présentes à l’esprit de Tolstoï : Anna est un prénom dérivé de l’hébreu qui dénote une grâce, une beauté voire une divinité intérieure ; déjà lourd à porter, mais Karenine l’est encore davantage : il agglomère les mots slaves kar, signifiant pur, et ine, signifiant chaste, Karenina symbolisant donc l’immaculée pureté et la vertu, l’intégrité, et alors quelle antiphrase ! Ou bien quel sens de la nuance et du paradoxe si l’on observe le destin d’Anna ! (Oups, je viens d’employer le verbe signifier sous sa forme participe présent et non passé, donc il n’est pas impossible que je me trompe de case, que nous soyons ici dans la pointe signifiant et non signifié ? Je m’y perds – mais en tout état de cause c’est en lien avec ledit monde réel.)
Et il n’y a pas que l’étymologie qui joue sur les charges symboliques du mot, puisque comme les êtres humains les mots ont une vie ultérieure bien plus complexe que ce que délivra leur simple origine : on pourrait ainsi signaler que, pour une oreille française, Anna Karenine a presque pour homonyme Anna Karina, actrice franco-danoise (1940-2019), et suggérer que les deux, le personnage et l’actrice, partagent et propagent confusément dans la langue française un imaginaire d’héroïne exotique, passionnée, romantique et sacrificielle. Et puis il faudrait ajouter les adaptations, les films, les voix : « Anna Karenine » est un référent-valise qui arborera, selon les générations, le visage de Greta Garbo, de Sophie Marceau ou de Keira Knightley. Sans compter le feedback ou choc en retour : je connais quelques Anna dans le monde réel et je ne jurerais pas que le choix du prénom par leurs parents est exempt d’influences (encore une fois, conscientes ou non ! peu importe…) tolstoïennes et d’incitation à la liberté en filigrane.

Je m’arrête ici alors que l’exégèse sémiologique est, par définition, infinie.

La présente pinaille n’enlève rien à l’énergique livre, mi-manuel mi-libelle, d’Alice Zeniter, en tout cas ne conteste en rien son éloge du romanesque, au contraire : simplement le roman est virtuellement aussi riche en imaginaire que la réalité, puisque « la réalité » est elle-même un phénomène absolument imaginaire. Le prétendu monde réel est une forêt de symboles, une méta-fiction, dont on oublie le statut illusoire à force de croire collectivement que ce qu’elle contient est réel. Emmanuel Macron compris.

Construire un feu, mais à trois

14/05/2026 Aucun commentaire

En 2021, Olivier Destephany et moi-même avions créé une lecture musicale adaptée d’une nouvelle « écologiste » de Jack London pour laquelle je nourris une passion, Construire un feuici la note d’intention.

Mise à jour 2026 ! Notre spectacle a été entièrement repensé, réécrit, recomposé. Il n’est plus désormais un duo mais un trio, puisque Delphine Lebaud et son violoncelle se joignent à nous, et la musique gagne en ampleur, en épique, en tragique. Ci-dessous, la nouvelle affiche (merci derechef à JP Blanpain pour la retouche), et ci-dessous les photos du trio lors de sa (re-) création, à Saint-Martin-en-Vercors (merci La Grange Ouverte).

Nous avions décrété que nous ne jouerions ce spectacle qu’en hiver, pour accroître l’empathie envers le protagoniste… Mais, bah, si vous nous invitez à le jouer en pleine canicule d’août, nous ferons un effort et miserons sur l’imagination du public.

Chambre d’échos

13/05/2026 Aucun commentaire

I

Je lis avec deux mois de retard (est-ce le délai raisonnable pour commenter l’actualité sans perdre la tête ?) la chronique de Yannick Haenel parue dans le Charlie Hebdo du 11 mars dernier. C’est peu dire que je me retrouve à environ 140% dans chaque phrase et chaque mot.

« Trois intégristes se foutent sur la gueule : voilà donc où en est le monde en mars 2026. Khamenei fils et l’islamisme criminel d’Iran, Netanyahou et ­l’orthodoxie juive colonialiste d’Israël, Trump et le suprémacisme chrétien impérialiste des États-Unis : trois intégrismes d’État articulés à l’impunité capitaliste (à la conquête, au profit, au ­pétrole). Et dire qu’on nous demande encore de gober ce mensonge ­selon lequel il y aurait un camp du Bien.
La farce criminelle qui prévaut de part et d’autre, accumulant les injustices et les cadavres, ridiculise l’idée même de comparaison, de degrés, voire de valeurs : ils sont tous infâmes, et ne méritent que notre dégoût unanime. Il aura donc fallu en arriver au xxie siècle pour que les trois monothéismes rivalisent à ce point – et surtout ensemble – d’abjection, et cela à travers une parodie terrible et sanguinaire de leurs propres spiritualités.
C’est pourquoi je ne vais pas m’excuser de parler d’art, de poésie, de peinture, sous prétexte que ces malfaiteurs officiels dicteraient leur agenda de cauchemar. Pourquoi aurais-je honte de préférer ce qui est beau et devrais-je soudain parler timidement, parce que les soi-disant vrais grands sujets seraient leurs forfaitures, plutôt que ce qui nous rend heureux, malgré tout, contre tout ? »

Comment lutter ? Je crois, justement, que le préalable à la lutte est de nous sentir, comme l’écrit très justement Haenel, heureux (alors qu’ils nous veulent malheureux), c’est-à-dire créatifs (alors qu’ils nous veulent consommateurs), ouverts (alors qu’ils nous veulent fermés par l’anxiété), forts (alors qu’ils nous veulent faibles), curieux (alors qu’ils nous veulent hypnotisés), légitimes (alors qu’ils nous veulent résignés), sur le qui-vive (alors qu’ils nous veulent passifs) etc… et que tout cela passe par l’art, par la quête de beauté, de poésie, de peinture, la quête de Haenel que je fais mienne.

II

À 80 ans de distance, deux chansons sur l’accumulation pathologique, commençant toutes deux par « Ah si j’avais » et ne durant qu’une minute (chacune) parce qu’à bas l’accumulation.

* Ah, si j’avais un franc cinquante, Boris Vian, 1947

Ah ! Si j’avais un franc cinquante
J’aurais bientôt deux francs cinquante
Ah ! Si j’avais deux francs cinquante
J’aurais bientôt trois francs cinquante
Ah ! Si j’avais trois francs cinquante
J’aurais bientôt quatre francs cinquante
Ah ! Si j’avais quatre francs cinquante
Ça m’ferait bientôt cent sous !

* Ah ouais si j’avais un milliard de milliards, Poésie Zéro, 2025.

Si j’avais un milliard de milliards
Je me dirais qu’on sait jamais
Qu’il faut prévoir pour plus tard
Ben ouais si j’avais qu’un milliard de milliards
Je pense que j’aimerais bien avoir deux milliards de milliards
Ah ouais si j’avais deux milliards de milliards
Ah ouais si j’avais trois milliards de milliards
Ah ouais si j’avais cent milliards de milliards
Ah ouais je voudrais un milliard de milliards de milliards de milliards de milliards

III

Un ami (est-ce vraiment un ami, finalement ?) me balance en travers des réseaux cette infographie pédagogique conçue par Pierre Duys, et je soupçonne qu’il s’agit de la part de mon « ami » d’un message personnel qu’il me reste à décrypter.
Ben merde alors, c’est çui qui dit qui y est.
Mais merci l’ami, voilà qui m’est l’occasion de découvrir la page FB du dénommé Pierre Duys, où l’on chine diverses choses de grand intérêt.
Dont un éloge de la Chouette Aveugle de Sadegh Hedayat.
Profitons-en pour glisser dans la conversation, ça ne saurait être inutile tandis que l’Iran est plongé dans un long chaos sanglant, que la Perse est une grande et vieille terre de poésie, d’art et de littérature. Cf. cette rediffusion à propos de la Chouette Aveugle au Fond du Tiroir.

IV

À propos de vieux bizarre avec un atelier… Autant assumer que je suis désormais un vieux bizarre avec un stand de livre.

Dimanche dernier j’étais invité à présenter mes oeuvres à une fête du livre en cambrousse. J’ai dit oui… Cela faisait des années que je ne m’étais pas prêté à cette sorte d’exercice… Saurais-je encore faire le pied de grue derrière une table (voire, faire le pied de table derrière une grue) et répondre aux questions des chalands ?
« Vous écrivez quoi comme genre de livres, vous ?
– Heu… »

Score final : zéro vente.
J’ai, sans me vanter, embrassé le cul de Fannie. Je ne sais pas si cela m’était déjà arrivé.
Au moins six ans (avant le confinement) que j’avais renoncé à faire le poirier à un salon du livre, et il me fallait ce radical et ingrat revival pour me souvenir pourquoi. Autrefois ce bide sans appel m’aurait laminé et je l’aurais ruminé longtemps ; aujourd’hui je n’y vois que le rappel, pas franchement fulgurant, que ma carrière littéraire est derrière moi, rien de grave à cela, j’ai d’autres choses devant. Je suis étonné de mon propre sang froid : je suis en paix avec ces questions, ces ambitions-là, et la paix est une source majeure de liberté.
Je puis relater deux moments notables et très marrants, toutefois :
1) La visite d’une chère amie dont je tairai le nom par discrétion (je peux tout de même donner ses initiales : M.G.), venue me distraire et faire avec moi du troc – elle a emporté l’un de mes livres contre son dernier paru, intitulé L’Intelligente Artificielle, dans la série « La fille du Poulpe » alors même que cette amie dont, n’insistez pas, je tairai le nom par pudeur (je peux seulement dire que son nom est Gentil et son prénom Mano) contribua il y a 30 ans exactement à la mythique série-mère, ayant écrit un volume du « Poulpe » intitulé Boucher double ;
2) La tentative de conjurer le sort par l’un de mes voisins de stand. Lui aussi esseulé, il a dit à son téléphone : « Hey, Google, dis-moi comment faire pour vendre des livres » . Google lui a répondu : « Vous pouvez vous adresser à Gibert Joseph » .

Le collectif

12/05/2026 Aucun commentaire

Je suis sorti du cinéma dans un état rare d’enthousiasme, et même d’euphorie : je viens de voir Nous l’orchestre de Philippe Béziat, documentaire sur les coulisses de l’orchestre symphonique de Paris.

À la fin du film, le public a applaudi. Je n’avais pas entendu cela dans une salle de cinéma depuis… Attends que je me souvienne…
Depuis En fanfare !
Eh, oui, le point commun est évident, dans les deux cas c’était un concert filmé, de la musique live, quoiqu’enregistrée, alors comme si on y était pour de vrai on applaudit d’émotion et de gratitude.

J’aime et recommande toujours les documentaires qui me racontent comment les gens vivent et travaillent (Nicolas Philibert, Frederick Wiseman, Raymond Depardon…) mais celui-ci contient pour moi quelque chose en plus : je connais, un peu, à ma hauteur, la vie d’un orchestre. Donc, en plus de découvrir je reconnais.

À quiconque a déjà joué de la musique en ensemble je garantis sur facture que cette vie d’un orchestre professionnel, toutes proportions gardées, “rappellera quelque chose”. Les exaltations, le travail, la concentration, les rapports entre pupitres faits de complicité ou de rivalité, les disciplines ainsi que les indisciplines, la confiance, l’écoute (évidemment) et même les affres de certains, par exemple : « Nous avons tous l’impression à un moment ou un autre de ne servir à rien »

Parmi les idées géniales du cinéaste, les répétitions sont enregistrées avec des micros glissés ici et là, puis ré-écoutées par certains musiciens, qui découvrent que ce qu’ils entendent en jouant n’est pas du tout ce qu’entend le chef ou le public.

On apprend (ou on se rappelle) beaucoup de belles choses sur la musique, mais surtout, le film engendre une sagesse politique inattendue : un orchestre symphonique, mine de rien, est une puissante métaphore politique. Car un orchestre une réunion de personnes (en l’occurrence : 80) éminemment différentes, en âge, en caractère, en opinions, en cursus, en origines, en expérience, en motivations… mais qui doivent avoir l’orchestre en commun, qui doivent tendre vers cette chose unique et identique quoique vécue avec des infinies variantes, parce que la musique est, comme on disait du temps de mes études, « Le tout qui est supérieur à la somme des parties » (je précise que j’ai fait des études de sociologie, hein, pas de mathématiques). Comme le dit un violoniste, « Nous n’avons pas forcément besoin d’être amis, mais il faut que nous soyons plus que des collègues, sinon la musique ne fonctionne pas« .

Pas nécessairement amis mais certainement davantage que collègues juxtaposés là… N’est-ce pas une excellente paraphrase pour concitoyens ?

Ce que j’ai vu dans ce film, pour lâcher un grand mot, c’est un documentaire sur le sens de la démocratie, alors que ce mot n’est même pas prononcé. Un orchestre est un prototype acceptable de la démocratie : faisons quelque chose ensemble, les gars et les filles. Il suffit que l’on croit à la même chose et qu’on ait tous confiance dans le type debout qui tient la baguette (je n’ignore pas que cette condition est difficile à trouver dans une démocratie grandeur nature).Le titre quoique simple est fondamental et je ne le comprends qu’a posteriori : NOUS, l’orchestre.

Sur ce je vais redescendre sur terre.