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Archives pour la catégorie ‘En cours’

Chaque bon début

12/10/2022 Aucun commentaire

En 2014, dans un lycée technique grenoblois.
Je suis invité par l’enseignant atypique Antoine Gentil au sein de sa classe expérimentale, “Starter” – je connais Antoine depuis plusieurs années, il m’avait déjà invité dans sa précédente vie, dans son précédent lieu de travail : en prison.
Je cause avec ses élèves, ados grands décrocheurs, et tous raccrochés un par un, minutieusement, à la main, vers un métier. Paumés, retrouvés. Chantier en cours.
En guise de prétexte à l’échange, je leur présente le beau Double Tranchant que j’ai commis avec Jean-Pierre Blanpain (toujours disponible au catalogue du Fond du Tiroir), je raconte ce que couper signifie, ce qu’avoir un métier ou un savoir-faire signifie, puis par extension nous évoquons la portée symbolique de chaque geste professionnel.
La conversation s’engage. Je peux témoigner de ce que je fais quand j’écris. De ce que fait Jean-Pierre quand il dessine. Et eux ? Tu fais quoi, toi ? Tu te destines à être chauffagiste ? Ce n’est pas rien, apporter de la chaleur aux gens. Et toi ? Tu apportes à manger à des personnes âgées ? Tu nourris le monde, c’est énorme… Etc… Et ce que fait Antoine tous les jours ici, donc ? Son geste à lui ne serait-il pas le plus difficile et le plus vital ? J’y pense très fort mais nous ne l’aborderons pas.

Je ressors ragaillardi par ce que j’ai vu et entendu, épaté par Antoine, que je tiens ni plus ni moins pour un héros. Je ne sais pas si j’ai fait du bien à ces jeunes gens et à ces jeunes filles avec mes histoires de couteaux, mais eux m’en ont fait, avec leurs histoires de vies, cabossées et réinventées sous mes yeux.

En 2022 sort au cinéma Un bon début, film documentaire tourné pendant un an dans la classe d’Antoine. Ce qu’il fait est enfin abordé. Je lis la critique qu’en donne Le Monde, et j’opine : tout cela je le savais depuis 2014, y compris qu’Antoine est un héros, mais qu’est-ce que je suis content que ce soit dans le journal, que ce soit sur l’écran, que ce soit pour tout le monde et tout Le Monde.

« A Grenoble, au lycée professionnel Guynemer, existe depuis 2012 une classe de 3e unique en France, qui propose chaque année à une quinzaine d’adolescents en décrochage scolaire sévère de les arrimer à un projet de qualification professionnelle, par l’obtention d’un CAP, voire d’un bac pro. Baptisé « Starter », ce dispositif a été créé et coordonné par Antoine Gentil qui, c’est le moins qu’on puisse dire, entouré d’une poignée d’enseignants associés, paie de sa personne pour tirer vers le haut ces jeunes en difficulté. Agnès et Xabi Molia, elle documentariste, lui réalisateur et romancier, se sont installés en classe et ont suivi, un an durant, le processus mis en œuvre pour ce faire. (…)
Cette longue immersion – restituée par le choix du « Scope » et du plan-séquence – permet au film de saisir au plus près l’efficience et, pourquoi économiser ses mots, la réussite éclatante du projet. Elle consiste en un mélange bien dosé de partenariat actif avec les entreprises et de soutien intensif aux élèves, tant psychologique que pédagogique. C’est bien le moins, pensera-t-on, sauf que le film, c’est sa grande vertu, met en lumière ce qu’il faut de résolution, d’opiniâtreté, de patience et de bienveillance pour parvenir à ce minimum. C’est dire d’emblée que le véritable héros de ce film – dans la droite ligne de l’enseignant Georges Lopez dans le célébrissime Être et avoir (2002) de Nicolas Philibert – est Antoine Gentil, dont l’énergie, l’omniprésence, la combativité, la qualité d’écoute, l’exigence et l’intelligence pédagogiques enfin, magnétisent le cadre. » (Jacques Mandelbaum, Le Monde)

Confine Revival

09/10/2022 un commentaire
photos : Laurence Menu

Revival « Confine » vendredi dernier avec toute l’équipe réunie pour la première fois, y compris Capucine Mazille la Bretonne, de passage à Grenoble, mais aussi Marie Mazille (of course), Franck Argentier, Christophe Sacchettini et Farid Bakli.

Le happening a pris place dans l’arrière-Caverne (merci à Mohamed Aouine et à son héroïque librairie). Quel plaisir de rejouer sur scène notre épopée burlesque !

Comme l’a fort justement résumé Capucine durant les papotages de l’after : la principale vertu de la Confine est d’être joyeuse. J’en suis convaincu aussi et la joie est pratiquement une question d’éthique. Se montrer joyeux à propos d’un événement collectif qui au contraire avait tout pour rendre morose, voilà qui est élégant, classe, sain, vital, résistant, c’est ce que nous pouvions faire de mieux et nous l’avons fait, bravo. C’est en outre certainement pour la même raison qu’on ne s’en lassera pas : grâce à la Confine, le confinement n’est pas qu’un mauvais souvenir.

Mesdames et messieurs, le livre-DVD Au Premier Jour de la Confine est toujours en vente au Fond du Tiroir.

Nobelle

06/10/2022 Aucun commentaire

Youpi !

Pour une fois qu’à l’annonce du Prix Nobel de littérature on s’écrit Youpi ! plutôt que C’est qui çuilà déjà, eskilé seulement traduit en français ?

Rétrospective Annie Ernaux, écrivaine extrêmement importante pour moi comme pour les faiseurs de Nobel : il a été question au Fond du Tiroir de…

  • Les années Super 8 : ici.
  • Passion simple & L’événement : ici.
  • Regarde les lumières mon amour (collector ! ma correspondance avec madame Ernaux !) : ici.
  • Hôtel Casanova : ici.

…et bien sûr Les Années, somme récapitulative et chef d’œuvre, ici et là et un peu partout…

Pense-bête

03/10/2022 Aucun commentaire
Première page de la traduction anglaise de la chronologie universelle de James Ussher (vers 1658)

Âge de l’univers : 13,7 milliards d’années
Âge du soleil : 4,603 milliards d’années
Âge de la terre : 4,543 milliards d’années
Âge de la vie sur terre : 4,1 milliard d’années (micro-organismes fossiles)
Âge de LUCA (Last Universal Common Ancestor), organisme vivant complexe multicellulaire : 3,3 à 3,8 milliards d’années
Âge des premiers animaux marins : 700 millions d’années (vers, méduses, éponges de mer)
Âge des premiers poissons : 450 millions d’années
Âge des premiers animaux amphibiens (qui sortent de l’eau) : 350 millions d’années
Âge des premiers reptiles (ancêtres des dinosaures) : 300 millions d’années
Règne des dinosaures (Mésozoïque) : 252 millions d’années
Âge des premiers mammifères : 200 millions d’années
Disparition des dinosaures (fin du Mésozoïque) : 66 millions d’années
Âge des premiers hominidés : 7 millions d’années
Australopithèques (Lucy) : 4,2 millions d’années
Âge des premiers outils (cf., pour en avoir une interprétation artistique, le prologue de 2001 : l’Odyssée de l’espace) : 3,3 millions d’années
Homo habilis : 2,3 millions d’années
Invention du feu : 1,5 million d’années
Homo Erectus : 1 million d’année
Ancêtre commun des Sapiens et des Neandertal : – 660 000 ans
Apparition d’Homo Sapiens en Afrique : à partir de – 300 000 ans
Premières sépultures, donc peut-être premières religions : vers – 100 000 ans
Dispersion et migrations d’Homo Sapiens dans le monde entier : entre – 70 0000 et – 20 000 ans
Homo Sapiens attesté en Europe (Italie, Bulgarie et Grande-Bretagne pour les plus anciens ossements) : – 45 à – 43 000 ans
Peintures de la grotte Chauvet : – 33 000 ans
Disparition des derniers Neandertal (Sapiens demeure le seul hominien) : – 30 000 ans
Peintures de Lascaux : – 18 000 ans
Fin de la préhistoire/début de l’histoire (révolution néolithique, invention de l’écriture, de l’agriculture, de l’élevage, de la métallurgie, des villes, du pouvoir politique central, de l’économie de production, de la guerre, etc.) : entre – 10 000 et – 4000 ans selon les parties du monde

Bonus pour rire :

Alors le monothéisme vint !
Premier monothéisme connu : Zoroastrisme, 660 avant JC, soit il y a environ 2700 ans. Les autres ont suivi dans la foulée, judaïsme, christianisme, islam, tous ont promis l’immortalité de l’âme au premier venu et en ont profité pour mettre enfin un peu de de rigueur dogmatique dans l’histoire trop compliquée et fastidieuse de l’univers.
Âge de la terre selon la Bible : 6000 ans (ha ha hi hi)
Durée de vie du monde selon l’islam (d’après certains hadiths du Prophète) : 7000 ans (ho ho hé hé)
James Ussher, un gars sérieux puisque pasteur anglican, docteur à l’âge de 28 ans, historien en plus d’être théologien et soucieux de réconcilier ses deux disciplines, a épluché la Bible paragraphe après paragraphe pour dresser une chronologie exhaustive et définitive. C’est ainsi qu’en 1658 il a établi que l’instant zéro avait eu lieu au soir du 28 octobre 4004 av. J. -C. (hou hou hou stop j’en peux plus c’est trop, ouye les crampes dans les côtes, quel dommage que le gars n’ait pas aussi précisé l’heure et la minute).

Rappel : le concordisme est l’ennemi de l’honnête homme.
Le savoir et la foi, l’un toujours provisoire et en cours d’amendement, l’autre prétendant à l’éternité et à l’immuabilité, sont deux manières de penser inconciliables. Les mélanger expose au ridicule. Les tenir éloignés l’un de l’autre est le projet même de la laïcité, pas le moins du monde ringard.

Quand j’étais petit je regardais tous les soirs ce générique, qui à notre époque serait sans doute polémique voire cancélé tant il passerait pour une dangereuse propagande propre à froisser les convictions intimes de certaines populations. Dommage, on y entendait du Bach, ce qui est très bon pour la santé.

Clefs bleues

02/10/2022 Aucun commentaire

Vus la même semaine : Blonde (Andrew Dominik, 2022) qui semble le fils de Mulholland Drive, et Dementia (John Parker, 1955) qui semble le père de Mulholland Drive. En somme toute la généalogie du cinéma américain, du moins dans son versant malade minoritaire, et non dans son versant édulcorant majoritaire, tourne autour de ce trou noir. Mulholland Drive (David Lynch, 2001).

Et voilà que déboule sur mon écran une passionnante exégèse de Mulholland Drive par Pacôme Thiellement, qui est très exactement ce qu’elle devrait être : une exégèse d’Hollywood en personne. Car Mulholland Drive est le film ultime sur Hollywood, soit sur un sacré pan de notre inconscient collectif.

Si vous n’avez pas vu ce film, qui fait partie des très rares films que j’ai tout le temps envie de revoir y compris quand je viens de le revoir, alors laissez tomber, ne lisez pas un mot plus loin, vous vous spoïlerez pour des nèfles.

Si en revanche vous le connaissez et l’aimez autant que moi (ou même, allez… seulement à moitié autant que moi) alors précipitez-vous et découvrez quelques nouveaux aspects de ce film inépuisable.

En gros, selon la brillante analyse de Thiellement, les « deux clefs bleues », énigmatique MacGuffin de Mulholland Drive, sont tout bonnement les deux clefs qui permettent d’entrer dans TOUT le cinéma hollywoodien : d’une part les films de type « réussite personnelle » , d’autre part les films de type « vengeance personnelle » (jumeau maléfique du premier). Brillant.

Et si jamais on préfère le papier on peut lire le livre de Thiellement sur Twin Peaks, magistral aussi.

Archive au Fond du Tiroir : ici en 2018 je parlais d’autre chose mais je parlais de Mulholland Drive quand même.

Pellicules et bobines

01/10/2022 Aucun commentaire

Vu Les années super 8, film qu’Annie Ernaux a composé avec son fils à partir de leurs films familiaux en super 8 des années 70.

Ce montage d’archives familliales est passionnant et, pièce à part entière du puzzle de l’œuvre d’Ernaux, me fait en gros le même effet que ses livres : quand elle parle d’elle, elle parle toujours un peu de nous, et de moi.

Moi aussi quand j’étais petit je rêvais d’une caméra super 8 parce que je rêvais de m’approprier le cinéma qui était, pensais-je, la plus belle chose du monde (c’était avant que tout le monde prenne des vidéos avec son téléphone, c’était même avant le camescope). La caméra super 8, parmi toutes les choses qui incarnaient l’épanouissement consumériste des Trente Glorieuses, était l’une des plus désirables. Je n’en ai jamais possédé, je suis resté avec ce désir-là, jusqu’à ce que les caméras super 8 disparaissent de la circulation, voire un peu après.

Tout film super 8 documente un peu ce rêve-là, le rêve d’avoir le cinéma chez soi (le home cinema est un concept distinct), le rêve d’être le cinéma à la place du cinéma, en plus de documenter la vie très locale (la biographie du filmeur et des filmés) et très globale (l’époque en personne).

Et aujourd’hui, quand je regarde des photos ou des films intimes d’il y a 40 ou 50 ans, j’éprouve des sentiments complexes qu’Annie Ernaux cerne mieux que je ne saurais le faire.

Les morts qui nous restent

30/09/2022 Aucun commentaire

13 septembre 2022

Le même jour : Macron annonce la mise en place d’une convention citoyenne devant aboutir à la législation sur l’euthanasie assistée en France en 2023 ; Jean-Luc Godard meurt en ayant recours aux services, légaux en Suisse, du suicide assisté ; mon père (84 ans), alors que nous parlions de tout à fait autre chose, me rappelle qu’il est farouchement opposé à l’euthanasie (qu’il orthographie par provocation euthanazie – un point Godwin pour le daron !), et se met à m’interdire formellement de « l’assassiner » y compris le jour où, par sénilité ou faiblesse, il me demanderait de lui accorder la mort. Et vous, ça va, la santé ?

24 septembre 2022

Il paraît que The creator has a masterplan. Je n’y crois pas mais je crois aux plans des créateurs d’ici-bas et à la musique de Pharoah Sanders, disparu aujourd’hui.

29 septembre 2022

Ça n’en finit plus. La vie des deuils est la vie tout court. Deux disparitions me causent coup sur coup du chagrin ; deux hommes qui m’ont aidé à penser.

1) Michel Pinçon m’a aidé à penser les riches, par conséquent le pouvoir et par conséquent le monde en général.
En outre, depuis que j’ai vu À demain mon amour, l’excellent et émouvant documentaire consacré à lui et à son épouse Monique Pinçon-Charlot, j’avais une pensée pour lui à chaque fois que je trinquais. Comme ce film montrait à la fois leur travail et leur intimité, lors d’une scène on voyait le couple de sociologues à table, ayant terminé d’éplucher la presse du jour et, simultanément, de prendre leur repas. L’un des deux dit à l’autre « Je te ressers du vin ? On peut bien boire un coup, je viens de vérifier, on n’apparaît pas encore dans la rubrique nécrologique« . Je trinque à sa mémoire puisqu’il ne peut plus le faire lui-même, aujourd’hui il apparaît dans la rubrique nécrologique.

2) Paul Veyne m’a aidé à penser la religion, par conséquent le pouvoir et par conséquent le monde en général.J’ai souvent convoqué ses livres, un en particulier, par exemple ici, dans l’un des articles les plus délicats que j’ai publiés au Fond du Tiroir. Rediffusion de 2019.

Pour écouter la parole de Paul Veyne, c’est ici.

18 octobre 2022

Jean Teulé est mort.
Je ne goûtais pas spécialement ses romans historiques-hystériques (veine qu’il a semble-t-il héritée de Cavanna – or ce pan est justement celui qui m’intéresse le moins dans la bibliographie de Cavanna).
En revanche, l’œuvre en bandes dessinées de Teulé, brève, à peu près circonscrite à la seule décennie 80, que je lisais dans Zéro puis (À suivre) m’a marqué au fer rouge. Sa façon de réinventer la narration en cases en se frottant à la photographie et au reportage ne doit pas être sous-estimée, et a grandement contribué à ce qu’on a appelé « la nouvelle BD » .
Parmi ses mini-documentaires inoubliables : celui sur les soeurs Papin (sa photo trafiquée des soeurs diaboliques flotte dans mes cauchemars comme leur portrait officiel), celui sur Jean-Claude et sa soucoupe volante, celui sur Zohra et son soutien-gorge, celui sur les apparitions du visage de Jésus dans les dégâts des eaux, celui sur la faune bizarre des festivals de BD (portrait hallucinant et cependant tendre de Happy Mike, geek nourri exclusivement aux viennoiseries industrielles… le type, que j’avais croisé comme tout le monde à Angoulême est mort depuis longtemps et pourtant je me souviens de lui grâce à Teulé)…
Merci aux éditions Fakir d’avoir réédité cette incomparable somme, Gens de France et d’ailleurs !
Cf. un dialogue entre Ruffin et Teulé, qui a précédé et, selon toute vraisemblance, encouragé ladite réédition.

Concerto pour caillou

25/09/2022 Aucun commentaire
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Sinon, je fais ce genre de choses, aussi.

J’ai reçu une demande de spectacle assez complexe : il fallait à la fois que ce soit une déclinaison pour enfants des Tubes du baroque conçus en 2020 avec Christine Antoine et le Jardin Musical (voir ici) ; mais aussi un concert pédagogique permettant la découverte et, dans le meilleur des cas, l’incitation à l’apprentissage, d’instruments de musique rares et peu enseignés ; et enfin, à tant faire, un conte musical pour distraire, amuser, enrober et faire digérer.

M’est revenu en mémoire le merveilleux conte (et non conte merveilleux, ne confondons pas tout) La soupe au caillou, tel que raconté par mon maître en contes, Michel Hindenoch (voir ici), parabole sur la générosité, sur le partage, sur l’acceptation de l’autre, sur le besoin humain de se nourrir de symboles autant que de nourriture.

Ainsi ai-je écrit Le concerto pour caillou, parabole sur la générosité musicale, sur le partage musical, sur l’acceptation de l’autre musicien, sur le besoin humain de se nourrir de symboles musicaux autant que de musique.

En secret, ce spectacle est aussi autobiographique, puisqu’il raconte, même si je n’allais tout de même pas le révéler aux marmots (ça ne les regarde pas) mes complexes intimes, ma petite timidité quand je dois partager la scène avec des vrais musiciens, moi qui ne le suis pas tant que ça : moi, je suis tout juste bon à jouer du caillou, c’est-à-dire du symbole par surcroît.

Dick fait non de la tête

24/09/2022 Aucun commentaire

Cette nuit il faisait grand jour, c’était encore l’été et j’arpentais une ville espagnole que je ne connaissais pas. J’arpentais les rues bondées, et je passais d’un vieux quartier, en bord de mer, aux rues étroites et aux maisons en briques, à un autre, en hauteur, récent et moderne, de verre, de béton et d’acier.
J’effectuais plusieurs fois l’aller retour entre ces deux mondes, en me disant qu’à force je finirais bien par connaître le chemin par cœur et même comprendre ce que je foutais là. J’étais venu pour accomplir une mission précise, résoudre une énigme, mais pour mener celle-ci à bien encore fallait-il que je comprenne en quoi elle consistait. Deviner l’énigme était une première énigme à part entière et, alors que j’étais de plus en plus perplexe, j’avisais une échoppe de tapas à emporter. Autant manger, je réfléchirais après.
Je m’approche de la fenêtre ouverte par laquelle on passe commande, je survole le menu affiché et je m’apprête à tester mon espagnol mais le cuistot me parle en français avant même que j’ouvre la bouche : « Alors ? Tu as pris ta décision ? Il serait temps, je n’ai pas que ça à faire ! » En fait, il m’attendait. C’était peut-être lui qui était censé me préciser ma mission ? Le cuistot était un agent double ? Mais soudain, je le reconnais… Sous sa blouse blanche et sa toque, derrière son sourire en coin et ses yeux pleins de sous-entendus… C’est bien lui, c’est Dick Rivers ! L’annonce de sa mort était donc un leurre lui permettant de travailler undercover dans un street food en Espagne !
Je tente tant bien que mal de choisir mes mots pour faire comprendre à Dick que je n’ai pas compris ma mission et que j’attends de nouvelles instructions, tout en donnant le change aux oreilles indiscrètes :
« Non, je n’ai pas fait mon choix, tout a l’air délicieux mais j’aimerais être certain de ce qu’il y a dans la pâte… C’est bio, au moins ? »
Dick soupire et me dit à voix très basse, avec un sourire ironique :
« OK, garçon, t’es complètement paumé. Je vais te donner un indice. Pense à ce bouquin de Pinter.
– (je jette des coups d’œil à gauche et à droite pour vérifier qu’on ne nous écoute pas) Hein ? Harold Pinter ?
– (Dick fait non de la tête.) Au polar de Pinter.
– Hein ? Il a écrit des polars Harold Pinter ?
– (Dick fait non de la tête.) À ce roman où on porte des vestes en jeans sur la couverture.
– Hein ? Un roman de Pinter avec du jeans ? »
Dick fait non de la tête puis, excédé par la lenteur de mon entendement, fait mine d’en avoir trop dit, se met à me parler strictement en espagnol et je ne comprends plus un mot, il ne me lâchera pas un indice de plus. Je dois donc me contenter de ce que j’ai et je retraverse une fois encore la ville, je pénètre dans le quartier moderne (acier, béton, verre), il me semble avoir longé une bibliothèque nationale. Avec un peu de chance je dégoterai une édition catalane ou basque d’un roman policier de pinter avec des jeans sur la couverture, et alors tout s’éclairera. Zut, en chemin je réalise que Dick ne m’a rien donner à manger, c’était bien la peine, j’ai faim, je me réveille.

Le gestionnaire et le créateur

23/09/2022 Aucun commentaire

Lu avec passion Underground : Grandes Prêtresses du Son et Rockers Maudits (Glénat, 2021) d’Arnaud le Gouëfflec & Nicolas Moog, collection de losers magnifiques, puissances cachées, âmes damnées, loups solitaires et vengeurs masqués de l’histoire de la musique.

Si j’écoute et admire nombre de ces freaks depuis lurette, Sun Ra, Moondog, The Residents, Captain Beefheart, Crass (groupe anarcho-punk incorruptible que j’ai abondamment cité dans Jean II le Bon, séquelle), Brigitte Fontaine… d’autres en revanche sont pour moi des heureuses trouvailles. Par exemple, je ne connaissais que de nom, et vaguement de réputation, Un drame musical instantané, collectif pourtant très important puisqu’il est pratiquement l’inventeur de la fertile notion de ciné-concert. Or je découvre son histoire, sa philosophie, et au bas d’une page je m’arrête, mais vraiment, je tombe en arrêt devant la citation de l’un de ses fondateurs, Jean-Jacques Birgé :

Lorsqu’on sait faire, on gère. Lorsqu’on ne sait pas, on invente.

Cette sentence est tellement profonde et tellement universelle, applicable bien au-delà du domaine de la musique (en politique nous ne sommes gouvernés que par des gestionnaires qui savent y faire, longtemps qu’on n’a pas vu un seul inventeur), que je me la répète comme un mantra et que j’envisage de l’inscrire sur mon mur. La vérité c’est que plus je vieillis, moins j’ai envie de savoir et plus j’ai envie d’inventer. Dans la foulée je gouglise Jean-Jacques Birgé et je finis par retrouver sur son blog l’origine de la citation.

Or tout est intéressant sur ce blog. J’y retourne.

Mais à propos de ciné-concert avez-vous réservé votre soirée du 18 octobre pour le ciné-concert ultime ?