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À madame Marguerite Vigne (Un été à Kafkaland, 4/5)

04/08/2025 Aucun commentaire

Je ne le planifie jamais, mais j’adore au hasard dans une ville inconnue me retrouver dans une Gay Pride. L’événement est toujours joyeux, bon enfant, rigolo, énergisant, en un mot dansant, je défile très volontiers. J’aime en être, quoique je sois un indécrottable hétéro : il y a longtemps que j’ai compris que ce qui me différencie de la communauté LGBTetc., mon orientation perso, est bien peu de chose en comparaison de l’essentiel que nous avons en commun, à savoir l’élémentaire passion de la paix, pour soi et pour les autres. Tu es lesbienne ou gay ou ce que tu veux, ou ce que tu peux ? Tu as le droit à ce qu’on te foute la paix. Tu es un indécrottable hétéro ? Pareil, exactement. Si je marche dans le cortège, ce n’est même pas que j’y suis bienvenu ou toléré, c’est qu’on s’en fout. En voilà un idéal politique ! Voilà l’idéal absolu, pour lequel on devrait tous marcher : ta sexualité, mon gars, ma fille, mon non-identifié·e, on s’en fout, viens danser.

Hier dimanche je me suis retrouvé dans l’Happy Pride de Prague, sur l’île Kampa. Or, hasard objectif et remarquable, à peine une heure plus tôt je me gavais d’oeuvres de František « François » Kupka, le Tchèque de Paris (1871-1957). L’exposition permanente du musée Kampa, au bord de la Vltava, est l’une des plus riches collections au monde de tableaux de Kupka, couvrant ses presque sept décennies de carrière et ses hallucinants sauts stylistiques, depuis ses charmantes saynètes post-romantiques (Le Bibliomane est mignon comme tout) ou symbolistes, jusqu’à ses expériences cubistes ou machinistes (je cite de mémoire : On trouve dans les machines les mêmes composants graphiques que dans les cathédrales, des cercles, des ovales, des lignes, des courbes…), enfin ses étourdissantes recherches abstraites sur la vibration de la couleur ; tandis que l’exposition temporaire est en ce moment consacrée à Kupka caricaturiste. Autre paire de manches, autre carrière, autre talent, peut-être plus énorme, en tout cas plus brutal.

Kupka a été un pilier de L’Assiette au beurre, hebdomadaire humoristique et satirique créé en 1901, au sein duquel des génies graphiques et anarchistes, parfois au risque de la prison, se payaient la fiole du pouvoir, de tous les pouvoirs, le fric, la politique, l’église, l’armée et la guerre (la guerre qu’il connaîtra sur le tard puisqu’en 1914 il s’enrôlera dans la légion étrangère, ce qui fera de lui un personnage dans le roman autobiographique de Blasise Cendrars La main coupée), le colonialisme, le capitalisme, et même le patriarcat… Le tout avec une sidérante violence : qu’on en juge en lisant le numéro 162 consacré aux religions, entièrement dessiné par Kupka (et par bonheur consultable gratuitement sur Gallica parce que merde sur eBay il est hors de prix), d’une férocité incroyable qui ferait hurler aujourd’hui au blasphème parce que cette férocité-là a toujours fait hurler au blasphème – c’est ainsi : parfois il faut rentrer dans le lard et dégommer les cons, défiler pacifiquement en se dandinant pour qu’on nous foute la paix ne suffit plus. L’Assiette au beurre est le seul véritable précurseur de Charlie Hebdo, quoique le père fondateur de ce dernier, François Cavanna, s’en défendît, soucieux sans doute de défendre l’idiosyncrasie de son canard.

L’Assiette au beurre par Kupka, mai 1904. Sur la couverture, un curé bénit la tête d’un pékin afin de lui en extraire des pièces de monnaie. Blasphème ! Blasphème !

Dans cette expo sur Kupka caricaturiste, je tombe nez à nez sur un dessin que, d’après le contexte, je présume issu du n°89 de L’Assiette au beurre, consacré aux filles mères. Kupka l’a dédicacé : À madame Marguerite Vigne. Je sombre dans une rêverie où je reconstitue à loisir ce qu’a pu être la vie de Marguerite Vigne, fille mère, fille perdue, fille méprisée, fille crachoir à bourgeois, fille indigne mais fille dessinée digne par Kupka… Je souhaite de tout mon coeur qu’on ait fini par lui foutre la paix.

« Vigne » : au fait, je dois mon propre patronyme à une fille-mère (cf. Reconnaissances de dettes, I,52). Je connais le prénom de son fils, Riquier, mais pas le sien. Aussi bien, Marguerite.

Je me passionne tellement pour l’oeuvre si extraordinairement éclectique de Kupka que me vient une idée : en voilà, un artiste, qui mériterait son spectacle picturo-musico-politique dans la lignée de la trilogie Goya-Chagall-Courbet, et pour lequel l’accompagnement tchèque (Smetana, Dvorak, Janacek…) ne serait pas difficile à constituer… Mais je ne dois pas m’emballer, l’idée ne suffit pas : je crois que mes camarades Christine, Bernard, et moi-même pourrions avoir des idées de spectacles pour les 20 ans à venir mais pas la force de travail nécessaire.

Une morille pleine de taches se mouilla dans la brume (Un été à Kafkaland, 3/5)

03/08/2025 Aucun commentaire

Écoute je peux pas mieux dire je sais pas faire plus gros compliment : Prague me plaît tellement je la trouve si belle que pour un peu elle pourrait m’être italienne.

Juste une différence mais alors de taille : le langage autochtone. En italien je me débrouillerai toujours, j’ajoute à la plate langue française des Oh et des Ah en suffixes et le tour souvent est joué, je baragouine et fais illusion, tandis que le tchèque pardon, langue slave et très slave, je n’ai pas trop affinités ni repères, tout à refaire.

Depuis une semaine que je suis à Prague j’essaye de pratiquer un peu mon tchèque tous les jours, c’est en ligne que je m’entraine (oui je ferais mieux de m’entraîner dans la rue, je voudrais t’y voir). Or j’ai découvert un exercice de diction tchèque, un virelangue absolument merveilleux : « Strč prst skrz krk ». Soit « Enfonce ton doigt dans ta gorge ». Pas une seule voyelle ! Cela me rappelle une absurdité qui m’amusait beaucoup autrefois. Un ami par dérision estimait qu’il nous fallait apprendre à parler sans voyelles afin d’économiser l’oxygène, un geste pour la planète, et nous tentions de traduire quelques phrases usuelles en pures consonnes, nous riions trop pour aller au bout d’un seul mot et en conséquence notre consommation d’oxygène hélas s’en trouvait dangereusement accrue, mais voilà qu’il existe une langue réelle où cette parcimonie existe, félicitations aux Tchèques pour leur sobriété en oxygène.

Wikipedia m’apprend que d’autres phrases tchèques célèbres sont sans voyelles, comme : « Smrž pln skvrn zvlhl z mlh. » (« Une morille pleine de taches se mouilla dans la brume. ») ou « Prd krt skrz drn, zprv zhlt hrst zrn. » (« Une taupe a pété à travers une motte de gazon, ayant préalablement avalé une poignée de grains »), on dirait des haïkus.

On ne le dit pas assez, mais le monde est formidable.
En quelque sorte.


Autre-chose-presque-rien-à-voir (1).

Fresque murale vue à Prague : « Nevěřte všemu, co si přečtete na internetu. »
Soit : « Ne croyez pas tout ce que vous lisez sur Internet. »
Aux quatre coins : « Les oiseaux n’existent pas – si ça vole, ça vous vole ; La Nasa ment, la terre est plate ; Chemtrails : ouvrez les yeux ! ; Attention ! Les Reptiliens sont là !« 

Pour ne plus se laisser abuser : La théorie de la Compote, Fabrice Vigne, ed. L’Atelier du Poisson Soluble, malheureusement toujours non traduit en tchèque, on se demande bien à qui cette lacune profite.
En vente en France dans toutes les bonnes librairies.
Enfin, dans la plupart.
Non, en fait, en vente seulement dans une infime poignée de librairies plus-que-bonnes triées sur le volet qui lorsqu’elles se croisent se reconnaissent entre elles au moyen de gestes cryptés.


Autre-chose-presque-rien-à-voir (2).

Comme je regarde assidûment les vidéos de Pacôme Thiellement, je n’ai pas loupé le troisième, dernier en date, épisode de Deep Web Fantasia – de très loin, sa série la moins intéressante formellement, la moins écrite et la moins mise en scène (il s’agit juste de deux mecs à lunettes qui discutent sur un canapé), co-signée par Bolchegeek. En dépit de la pauvreté formelle, on apprend des choses. Ainsi un épisode antérieur m’avait valu la découverte de Too Many Cooks et j’en suis à peine remis.

Cet épisode-ci présente non pas deux mecs à lunettes sur un canapé, mais quatre (ouh là là quel bond en avant), les deux titulaires étant rejoints par Feldup et Alt236, devisant aimablement des liminal spaces, littéralement ces espaces intermédiaires où l’on se perd dans les recoins les plus sombres du net, qui diffusent oppression et anxiété par leur vide, leur abstraction, leur répétition à l’infini de décors désaffectés et labyrinthiques : couloirs, bureaux, façades reproduites à l’identique, parking souterrains, entrepôts, escaliers, paliers, hôtels… Purgatoire plutôt qu’enfer. Notre purgatoire familier.

Les échanges sur le canapé sont riches grâce aux cultures complémentaires des quatre gars à lunettes (notamment Alt236 qui a écrit un livre sur le sujet, Liminal les nouveaux espaces de l’angoisse), toutefois je trouve dommage que les sources littéraires des liminal spaces, à l’exception de La maison des feuilles de Mark Z. Danielewski, soient si peu évoquées. Car les liminal spaces sont à la fois une forme imaginaire cauchemardesque archi-contemporaine et une très ancienne intuition littéraire, sans aucun doute liée à la naissance de notre mode de vie urbain et standardisé il y a un siècle et des poussières. Puisque je me trouve actuellement dans Franz Kafka jusqu’au cou, me saute aux yeux un transparent ancêtre des liminal spaces dans le premier chapitre, dès la deuxième page, d’Amerika (Le Disparu) de Kafka, roman rédigé vers 1912 :

 Il jeta un coup d’oeil circulaire pour se repérer à son retour, et fila. Une fois en bas, il eut la déception de trouver pour la première fois fermé un passage qui eût été un raccourci notable, sans doute était-ce dû au débarquement de tous les passagers ; il lui fallut rechercher à grand peine des escaliers qui se succédaient à l’infini, débouchaient dans des coursives sinueuses, dans une pièce déserte avec une table de travail abandonnée, jusqu’au moment où, effectivement, comme il n’avait pris ce chemin qu’une ou deux fois et toujours en groupe, il se trouva complètement perdu. Désemparé, ne rencontrant personne et entendant sans cesse au-dessus de lui le raclement de milliers de pieds et, au loin, comme un halètement, les ultimes soubresauts des machines déjà stoppées, il se mit à frapper sans réfléchir à la première petite porte contre laquelle il se cassa le nez.

Sans parler des sources cinématographiques des liminal spaces ! Certes les quatre gentlemen assis ont raison d’invoquer des films récents tels le formidable Vivarium de Lorcan Finnegan (2019)… mais souvenez-nous, souvenons-vous des prototypes que furent Le Procès de Welles (ben voyons, encore et déjà Kafka, naturellement), de Playtime de Tati, d’Alphaville de Godard

Actualité 2025 du motif liminal space au cinéma : Exit 8, de Genki Kawamura.

Dobrý den, Praha (Un été à Kafkaland, 2/5)

30/07/2025 Aucun commentaire

Point par point je vérifie ma liste de préparation, avant d’entrer dans Prague.
Glisser dans ma valise Praga Magica (meilleur guide touristique du monde) d’Angelo Ripellino ? Tchèque !
Écouter la Moldau de Smetana ? Tchèque !
Revoir les films de Jiří Trnka pour me préparer à visiter l’expo qui lui est consacrée ? Tchèque !
Tenter de comprendre quelques rudiments de la langue sur Duolingo ? Tchèque !
Réviser mon Kundera, mon Forman, mon Hrabal, mon Dvorák, mon Hašek, mon Mucha, mon Don Giovanni, mon Koudelka, mes Petites marguerites, mon Golem, mon Scandale en Bohème, mon Kupka et même mon manuscrit de Voynich histoire de me prendre la tête ? Tchèque !
Et puis, surtout, lire et relire Kafka à forte dose soir et matin ? Tchèque !
Forte idée politique induite : si je me sens instantanément frère des Tchèques c’est grâce à la culture ; par extension, postulons que le seul moyen de renforcer, ou ne serait-ce qu’éprouver vaguement, ce qui serait déjà énorme, le sentiment d’appartenance à l’Europe serait de développer la culture commune qui est notre vrai bien commun, ainsi que la connaissance des cultures particulières de nos chers voisins, plutôt que de nous larguer en troupeau et sans bagages sinon une Carte Bleue par tête de pipe, nous les 450 millions de clients, au sein d’un grand marché unique tel que prévu dans l’article 3 du Traité de l’Union, qui fait de nous des concurrents économiques chacun contre tous plutôt que des frères à l’échelle d’un continent, mais on sait tout cela par coeur et on ne peut que soupirer.

À propos de de Franz Kafka.
Je suis pour l’heure plongé dans Amerika, ou plutôt Le disparu, titre original prévu par son auteur. Je me fonds comme si c’était hier dans son style à la fois ultra-précis, mimant la neutralité tel un compte-rendu d’autant plus rigoureux qu’irrationnel, et cependant gorgé d’images inoubliables : quand on lit Il lui jeta un regard comme s’il avait été une pendule incapable de donner la bonne heure, comment ne pas repenser non seulement à la dernière fois où l’on a regardé une telle pendule, mais aussi à la dernière fois où quelqu’un nous a jeté un tel regard.
Un élément me frappe (en plus, évidemment, du fait que Kafka a écrit son roman américain sans jamais mettre les pieds en Amérique, et que peut-être cela aurait dû me servir de leçon, était-il absolument indispensable que je me rende à Prague alors que je pouvais me contenter de la rêver ? À quoi bon déplacer son corps quand on sait lire et écrire ?)
Cet élément, que je découvre avec stupéfaction mais que des lecteurs plus professionnels que moi auront certainement décortiqué depuis lurette, est la profusion de points communs entre ce roman-ci et Voyage au bout de la nuit de Céline – similaire tragédie nomade, en dépit de leurs registres fort distincts, l’un tout en onirisme et l’autre tout en souvenirs personnels transformés en critique sociale : visions ici, choses vues là.
Soient deux romans picaresques au début du XXe siècle, c’est-à-dire deux mésaventures de mal en pis, qui interrogent la condition moderne post-révolution industrielle, deux panoramas qui n’accorderont aucune émancipation à leurs protagonistes voyageurs.
Deux récits propulsant sur la scène un jeune européen, fils de petits bourgeois mais déclassé lui-même, doubles de leur auteur respectif, Karl Rossmann ici, Ferdinand Bardamu là, deux desperados errant sur la terre et qui, pour se frotter au Nouveau Monde, commencent par arriver en bateau à New York, cette « ville debout » (Céline), cette antichambre des rêves de nouvelle vie, qui l’accueille sous la forme d’une Statue de la liberté alternative brandissant un glaive (Kafka).
Le jeune homme fera en Amérique l’expérience de la pauvreté, de la dureté des hommes, de la compassion des femmes, et surtout de la solitude au milieu de la multitude, dans un immense hôtel aux étages innombrables – l’Occidental chez Kafka / le Laugh Calvin chez Céline.
Après New York, épreuves et déconvenues se multiplieront sans rémission, et le jeune immigrant découvrira que, loin des fortunes rapides fantasmées, la seule place qu’on lui ménage sur cette « terre des opportunités infinies » est celle, ingrate, de sous-prolétaire, manard et hobo, rouage dans la froide machine.
Or Karl et Bardamu, au fil de leurs pérégrinations, vont croiser à intervalles réguliers leur mauvais génie, leur « doppelgänger », leur double maléfique et alcoolique qui systématiquement les entraîne plus bas ou, dans le meilleur des cas, plus loin. Ce qui est stupéfiant c’est que Kafka et Céline, qui ne pouvaient s’être lus mutuellement (Amerika est écrit vers 1912 mais ne sera publié qu’à titre posthume en 1927, avec une première traduction française 20 ans plus tard ; Voyage paraît quant à lui en 1932) ont donné le même nom à ce personnage clef et louche de faux frère, de compagnon toxique quasi-surnaturel dans ses réapparitions menaçantes. Il s’appelle Robinson. Kafka et Céline, sans se concerter, ont tous deux choisi de réattribuer, peut-être ironiquement, le prénom fameux de l’éternel déraciné, du voyageur malheureux, du plus célèbre exilé de toute l’histoire littéraire.

Presse à sensation

26/07/2025 Aucun commentaire

Le chemin qui me mena vers ce livre fut tortueux.
Le choc de la découverte des Lettres à des morts m’avait rendu curieux de son environnement : la riche et étrange collection Cosaques des éditions Cent pages. Mais si Lettres à des morts était un bref vade-mecum de l’horreur, mince et brève plaquette tenant dans la paume, je tombe envoûté, dans cette même collec, par l’exact contraire : Arrestations célèbres d’Emmanuel Bove est un extraordinaire livre-objet se déployant en géant, tel, et pour cause, un magazine tabloïd. Chaque page cache en pop-up le fac-similé de la une d’un journal des années 30.

Bove ? Attends une seconde.

M’apprêtant à chanter les louanges d’Emmanuel Bove je suis soudain freiné par un doute : n’ai-je pas déjà sur ce blog ressassé son éloge à maintes reprises ? Je me fais vieux puisque comme tel je retourne sempiternellement aux auteurs que j’aime, je les lis et relis au lieu que d’être attentif aux nouveautés, ce qui fait qu’à chaque nouvel artik ici-bas je crée des liens bleus vers des vieux artiks où je clamais les mêmes cinq ou six admirations littéraires parfois avec les mêmes mots, à peine plus nombreux.

Mais non… Ça va… Recherche et mots clefs dans ma propre maison me révèlent que j’ai, à ce jour, très peu parlé de Bove au Fond du Tiroir. Alors que je le lis depuis quelques décennies, que j’aime ses calmes déchirements, ses drames en chambre, sa marginalité propre-sur-elle, sa manière de ne pas être tout-à-fait là, son orgueil déguisé en discrétion, sa minutie en détachement, sa poésie timide et opiniâtre qu’il garde pour lui et nous ferons de même.

L’étrange compilation par laquelle je retourne à Bove cette année, Arrestations célèbres, le présente ainsi, reproduisant un entrefilet de Détective n°402 daté du 2 juillet 1936 :

Une seule ligne parfois dans un petit journal de quartier ou de province contient toute la misère, la folie, l’amour du monde. (…) Emmanuel Bove, l’un des jeunes maîtres du roman contemporain, se penche cette semaine sur ces « faits divers inconnus » .

Jeune maître ? Une expression proche m’était venu spontanément pour le qualifier : petit maître. Je la contrôle aussitôt dans des dictionnaires, je ne voudrais pas dire de bêtises, je me fais aussi pondéré et hésitant que certains des personnages de Bove.
Je trouve ceci. Petit maître : Jeune élégant aux allures et aux manières coquettes, affectées et prétentieuses. Non, ce n’est pas du tout ce que je voulais dire, Bove élégant prétentieux ? Loin de là.
Je poursuis mes investigations dans le vocabulaire des beaux-arts. « En peinture, un petit maître est un peintre qui « n’a pas la notoriété des peintres reconnus et recherchés », bien qu’ayant potentiellement contribué dans l’ombre à l’histoire de l’art. » Oui ! Cette fois on y est, exactement, Emmanuel Bove (1898-1945) n’a aucune notoriété bien qu’il ait contribué dans l’ombre à l’histoire de l’art. À mon histoire de lecteur en tout état de cause.

Les titres de ses romans ne paient pas de mine. Mes amis, Armand, Un père et sa fille, Le pressentiment, Un soir chez Blutel, Le pressentiment, Le piège, Un célibataire, La coalition, Un homme qui savait… Pourtant, une fois qu’on les a lus on les retient, et on ne les confond pas. On sait les abîmes que leur simplicité cache, par pudeur.

Bove qui a, aussi, gagné sa croûte en écrivant des polars sous pseudonymes, s’engage en 1936 dans la rédaction de notules consacrées à l’arrestation de grands criminels, au sein de Detective, le grand hebdomadaire des faits divers. Ce canard sanglant est lancé dès 1928 par Gallimard, oui, le Gaston en personne, éditeur plein de flair, et a connu en un presque siècle divers avatars plus ou moins honorables et glorieux, changeant de nom pour devenir Qui ? Police dans les années 70 puis Le nouveau détective dans les années 80. Incidemment, il vient de trouver un écho dans l’actualité cinématographique : dans le récent Rapaces de Peter Dourountzis, Sami Bouajila incarne un reporter retors voire filou bossant pour le journal Détective, réhabilitant discrètement ce titre archaïque et disparu, dont on aperçoit quelques numéros historiques affichés dans la salle de rédaction… Au fait, le film est excellent – débutant comme un quasi-documentaire sur le métier de fait-diversier, et se terminant sur un suspense qui tétanise à même le fauteuil.

Mais revenons en 1928 : avec Détective, Gaston rencontre un fulgurant succès populaire tout en sauvant l’honneur. Certes il vend du papier à la populace friande de frissons et de crapulerie mais la dignité littéraire est sauve, puisque l’ours déborde de plumes prestigieuses : Joseph Kessel, François Mauriac, Marcel Achard, André Gide, Pierre Mac Orlan, Georges Simenon, Marcel Duhamel, Francis Carco, Albert Londres… Toute la NRF s’encanaille ! Après tout, la littérature ne s’est-elle pas toujours, au moins depuis Balzac, Stendhal, Hugo, Zola… abreuvée aux sources des faits divers ? Le reportage devient ainsi l’un des deux moyens (l’autre étant la Série Noire, autre trouvaille géniale de Gallimard) pour les littérateurs de s’emparer du monde, à pleines mains ensanglantées.

Parmi ce panthéon, Bove est conforme à sa profondeur modeste, il ne donne pas dans le grand reportage mais dans le petit, au coin de la rue.

Dans la formidable compilation conçue par Cent pages, on trouve tous les faits-divers couverts par Bove au fil des ans, par exemple sa rencontre avec un forçat gracié à l’occasion de sa libération et du début de sa nouvelle vie (« Jean Hateau est donc un homme comme tout le monde, qu’aucun signe ne distingue des autres humains »… Cette phrase est-elle un cliché ? Est-elle devenue un cliché entre temps ? En tout cas elle est prodigieusement représentative de son auteur). Surtout, le plat de résistance est la série, pratiquement le feuilleton, en quatre épisodes, qui donne son titre au recueil : Arrestations célèbres, par lequel Bove se spécialise dans le récit de l’instant crucial où le criminel est mis hors d’état de nuire.

L’arrestation d’un criminel est la chose la plus émouvante, la plus dramatique qui soit. Plus encore qu’en s’entendant condamner à mort, il sait ce qu’il perd. Il défend sa liberté comme un naufragé sa vie – les policiers ne le savent que trop – une liberté qui n’est pourtant plus qu’à la merci d’une panne d’auto, d’une porte fermée, d’un incident fortuit.

L’ouvrage étant épuisé, on lira ici faute de mieux la préface de l’éditeur, Jean-Luc Bitton.

Je reviens au re-re-re

25/07/2025 Aucun commentaire

La chanson du Rerere (prononcer Reu-Reu-Reu comme un vieux moteur, ne jetez pas vos vieux moteurs, ils peuvent encore servir, transformés en chansons par exemple !) est en ligne sur Soundcloud, merci à Mali Billiau.

Voici pour mémoire d’où sort cet improbable tube :
La fine équipe des fées-marraines penchées sur le berceau des chansons (Fabrice Vigne, aide à l’écriture/Marie Mazille, écriture, composition et chant/Patrick Reboud, arrangements, accompagnement, sonorisation) accepte à l’occasion quelques commandes publiques et mercenaires.
Ainsi, nous avons accompagné fin 2024 un atelier de création chansonnante et trébuchante sur le thème du réemploi-recyclage-réparation-économie circulaire, pour le compte de la Métro, communauté de communes de Grenoble.
Même si en pareil cas un délicat équilibre est à rechercher entre création artistique et com institutionnelle, j’affirme haut et fort qu’il n’est pas déshonorant d’accepter une commande lorsqu’elle n’interfère pas avec nos propres valeurs (c’est vachement bien et vertueux, l’économie circulaire ! En contre-exemple je n’eusse pas accepté de mener un atelier de création, disons, à la gloire d’une loi « visant à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur » dite loi Duplomb).
Environ quinze personnes ont participé à l’atelier d’écriture, que j’ai choisi d’orienter vers l’omniprésent préfixe re-, histoire de voir où il nous mènerait. Il nous a menés là où j’espérais : vers du sens très propre et du sens très figuré, intriqués et indissociables (car sont toujours à réparer nos amours, nos idées et nos gadgets), vers des slogans politiquement corrects aussi bien que vers des confidences infiniment plus personnelles et des envolées poétiques surprenantes.

Refrain
Je reviens au re-re-re, je reviens au refrain
Rengaine ritournelle je reviens, je reviens
Seconde chance, seconde main
Je re, je re-re, le monde est re-re !
Je reviens au re-re-re, je reviens au refrain
Je recycle et je réemploie, je reviens, je reviens
Seconde chance, ensemble enfin
Je re, je re-re, le monde est heureux !

La chanson a été soigneusement ré-(sic)écrite par moi en respectant autant que possible les contributions de chacun, composée et chantée par Marie Mazille, enfin arrangée et enregistrée (avec plein de « re-re » comme il se doit) par Patrick Reboud, et a été créée sur scène par la plupart des participants initiaux venus chanter en choeur à l’occasion d’un « événement institutionnel » théoriquement ouvert au public mais où l’élue tutélaire était à peu près l’unique spectatrice extérieure, ce qui ne l’a pas dissuadée de faire un petit discours. Bref, cette chanson n’a quasiment jamais été entendue, et c’est dommage, elle est rudement bien troussée. Donc merci Soundcloud.

Image ci-dessus : fresque collective conçue puis inaugurée au même moment et au même endroit et dans le même esprit (work-in-progress participatif et écoresponsable, avec des matériaux de récup) que la Chanson du Rere. Atelier artistique animé par Nisrine Bahi, Pôle R, Grenoble.

Choisis le monde (Un été à Kafkaland, 1/5)

24/07/2025 Aucun commentaire

Pendant mon adolescence, Franz Kafka a été le premier écrivain (ou peut-être le deuxième, après René Goscinny) à me procurer un tel choc immédiat, un tel goût de revenez-y et d’arrière-monde à explorer, que j’ai pris à son sujet l’engagement de tout lire, de la première à la dernière ligne.

35 ans plus tard, à l’occasion des 101 ans de sa disparition (j’ai dédaigné le centenaire) ainsi que d’un voyage dans sa ville natale, je m’y remets. Car non seulement n’ai-je toujours pas tout lu de Franz Kafka (je me crois immortel ou quoi), mais je réalise que je ne lirai jamais tout, qu’il est impossible de tout lire de Kafka, par définition.

La raison en est qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même Kafka.
Ce qu’on a lu, on ferait bien de le relire pour se rendre compte qu’on ne l’avait pas lu.
J’avais lu il y a fort longtemps une nouvelle intitulée Le verdict. Elle n’existe plus. Elle a été remplacée par une retraduction intitulée La sentence. Ainsi lis-je quelque chose de nouveau. Si la nouveauté est flagrante dans ce cas puisque les mots ont changé, elle est sensible également chaque fois que ceux-ci sont restés intacts, sans le crible de la retraduction. C’est que le lecteur lui-même aura changé, et la lecture idem.

La sentence fait partie des rares textes de Kafka publiés de son vivant, et des rarissimes que son auteur ne souhaitait pas détruire à jamais, en effacer toute trace avant de mourir. De fait, c’est sans doute son premier chef d’oeuvre.
Puisqu’il en a connu la publication, il en a connu aussi la réception critique : « Étude laborieuse et tirée par les cheveux sur les malades mentaux » (au fait, cette sentence sur la Sentence pourrait aussi bien peser sur l’oeuvre entière de Kafka).

Kafka estimait que les bonnes critiques relevaient d’un malentendu et étaient inutiles et exagérément élogieuses (j’ai bonne mine, moi, à parler de ses chefs d’oeuvre), tandis que les mauvaises critiques lui semblaient raisonnables. Voilà qui m’éclaire sur un aphorisme énigmatique de Kafka que j’ai souvent remâché sans jamais en percer tout-à-fait le sens : « Entre toi et le monde, choisis le monde », injonction bien trop complexe et ambiguë pour être réduite à une simpliste haine de soi, et que je situerais plutôt du côté de l’amor fati nietzschéen.

(la suite ici)

Le souvenir du poids d’un corps

23/07/2025 Aucun commentaire

Cette nuit il faisait grand jour et je déambulais sur un vaste espace à découvert, sorte de tarmac, où je croisais des foules.
Face à l’incessant va-et-vient des passants, je soupirais de compassion, en me demandant si, rien qu’en observant le visage et l’allure de chacun, je serais capable de distinguer qui un touriste en transit et qui un réfugié fuyant les catastrophes. Il faudrait me pencher pour détailler les yeux de chacun… sont-ils d’une créature traquée ou d’un estivant jouisseur ?
J’avise un homme immobile parmi toutes les silhouettes mouvantes. Ses yeux à lui sont fixes et globuleux, avec un regard sévère, il porte une écharpe flottante et un casque en cuir de pilote d’avion comme ceux arborés par Thelonious Monk sur la pochette de je ne sais plus quel album.
Un homme derrière moi pose ses deux mains sur mes épaules et m’oblige à détourner le regard vers lui. Raide, il murmure entre ses dents, détachant chaque mot : « Ne, le, regarde, pas.
– Ben pourquoi ? Il n’a pas l’air bien méchant. »
Mon interlocuteur me tutoie, me connaît-il ? Et moi, le connais-je ? Je crois qu’il s’agit d’Adrian Brody, en tout cas il lui ressemble, mais pour ne pas commettre d’impair je me garde de l’appeler Adrian.
« Qu’est-ce qu’il a fait ? C’est qui ce type avec un casque de pilote ?
– Tu ne l’as pas reconnu, hein ? C’est Poutine.
– Poutine Vladimir ? Il ne se ressemble pas trop. Qu’est-ce qu’il fout là ?
– (Adrian hoche la tête en jetant des regards de gauche et de droite, excédé comme s’il regrettait de devoir tout m’expliquer.) Bien sûr qu’il ne se ressemble pas, il est là incognito. Mais as-tu vu ses yeux ? Ce sont des scanners en laser. Il scanne tout le monde. Il est en chasse. En ce moment même il est en chasse.
– Il chasse qui ?
– Il repère toutes les filles avec qui il a couché un jour. Dès qu’il en a trouvé une, il lui envoie par ondes horizontales le souvenir du poids de son corps sur elle, et ce souvenir finit par l’envahir, par l’étouffer, par la tuer, et il ne reste plus qu’à ramasser son cadavre. Ça va bientôt tomber. »

Bon, ça suffit, je me réveille.

L’iris irisé

21/07/2025 Aucun commentaire
Photo Laurence Menu

Premier rayon du matin, sur ma terrasse, à travers une toile d’araignée.

Les belles histoires d’Oncle Fonddutiroir : saviez-vous, les enfants, que c’est par un matin semblable qu’en regardant la nature Jean-Paul Compact-Disc (1938-2023), inventeur de l’objet qui porte encore aujourd’hui son nom, eut l’intuition de sa géniale découverte ?

L’honorable Christophe Sacchettini, érudit de mon entourage, m’oppose une hypothèse alternative, tout aussi solidement argumentée :

Tu n’y es pas du tout mon pauvre ami. Il s’agit là d’un rappel de la révélation qu’eut un beau matin Aristide Carglass (1892-1947) à l’origine de sa vocation, qui fit faire à l’humanité un pas de géant vers plus de solidité.

L’un n’empêche pas l’autre ! On sait que l’histoire des sciences regorge de bienfaiteurs de l’humanité qui ont su retenir les leçons de la Nature.

En sécurité dans mes toiles

14/07/2025 Aucun commentaire

Je lis Nous vivrons, enquête sur l’avenir des Juifs de Joann Sfar.

Livre fort épais (450 pages bien tassées), instructif et parfois déchirant. Même si le terme « enquête » y est un un peu surfait : le volume recèle moins la rigueur d’une enquête qu’une recherche très personnelle, les états d’âmes d’un journal intime (première moitié à Paris) ou d’un récit de voyage (seconde moitié en Israël), un baromètre intérieur depuis les attaques du 7 octobre 2023, la guerre sans merci qui a suivi, et cette lancinante question : est-il encore possible d’être juif en France ? Alors même que, mécaniquement, quand un Palestinien tue un Israélien, l’antisémitisme augmente en France, tandis que quand un Israélien tue un Palestinien, l’antisémitisme augmente en France.

Au détour d’une page, comme une blague juive, cette conversation téléphonique entre un fils et sa mère :

« Maman, comment ça va ?
– Bien, mon fils.
– D’accord. Maman ?
– Quoi ?
– Rappelle-moi quand tu seras seule. »

Je relève aussi cette conversation de l’auteur avec Georges Kiejman :

« Il était fou ! Fou, Albert Cohen, de vouloir que les gens aiment les Juifs ! J’ai moins d’ambition, je ne demande pas qu’on m’aime, notez ça, Sfar. L’antisémitisme consiste à détester les Juifs exagérément. Qu’untel ou unetelle pense ceci ou cela, qu’importe. Souhaitons juste qu’ils se bornent à ne pas nous massacrer. Mais vous voyez, Sfar, même quand on ne demande à nos semblables que ce presque rien, on est parfois déçu. »

Je relève enfin p. 175 cette note d’intention de Sfar :

« Mon métier, c’est [le même que celui de] Chagall, c’est : « Je voudrais mettre les Juifs du monde en sécurité dans mes toiles ». »

Lisant, je bondis. Il me faut toutes affaires cessantes vérifier la source précise de cette citation afin de l’insérer, peut-être, dans mon spectacle Chagall, l’ange à la fenêtre. Je la gougueulise : chou blanc. Nulle trace. Sfar l’a sans doute, sinon inventée de toutes pièces, du moins recréée et réagencée à partir de propos similaire.
(Sachant que j’ai lu autrefois de Sfar les deux tomes du récit intitulé Chagall en Russie qui se révélait, tiens c’est constant chez lui finalement, moins une biographie rigoureuse qu’une fantaisie onirique et une recherche poétique très personnelle.)

Je lance ici un appel : quelqu’un qui passerait le long de cette page pourrait-il,
– soit m’aider à débusquer la citation exacte (il appert, grâce à la décisive contribution d’un correspondant, que l’extrait provienne de l’autobiographie de Chagall, Ma vie, rédigée en 1923-24, par conséquent le contexte est celui des pogroms dans la Biélorussie de sa jeunesse et non les persécutions nazies),
– soit me donner discrètement le moyen de joindre Sfar afin que je lui demande directement.

Même si je n’ignore pas qu’il doit être débordé. Il est en pleine pré-production de l’adaptation cinématographique de Voyage au bout de la nuit d’un antisémite dont j’ai oublié le nom. Lorsque j’ai appris il y a quelques mois que Sfar qui est aussi cinéaste avait acquis les droits de ce roman réputé impossible à adapter, pour l’encourager je lui ai adressé, via sa maison de prod, ma Lettre ouverte au Dr. Haricot, mais je ne sais si elle lui est parvenue.


Pense-bête : Fabrice Vigne, s’il te plaît, souviens-toi de ne plus jamais, jamais, jamais voter pour la France dite Insoumise, déshonorée par un antisémitisme aussi décomplexé que le racisme ou le fascisme du RN. Les complexes avaient du bon, finalement. Les complexes participaient d’une certaine décence.
Dans ce parti à vomir, on en est désormais à reprocher aux Juifs français de dénoncer par pur opportunisme les crimes d’Israël à Gaza : par conséquent, on dénie aux Juifs toute bonne foi, toute humanité, et on leur reproche, comme c’est original, d’être ontologiquement, racialement, retors, manipulateurs, insincères, opportunistes, unis en bloc, et manoeuvrant dans l’ombre tous les médias entre leurs mains crochues. Voici la dégueulasserie qu’ose écrire le député Aymeric Caron sur le réseau social du nazi Elon Musk :

Au moment où Israël est entré à Gaza dans une phase criminelle dont l’excuse des « victimes collatérales » ne parvient plus à dissimuler les intentions génocidaires (la famine organisée), les soudains appels à la paix par [Delphine] Horvilleur [qui a évoqué la faillite morale d’Israël], [Anne] Sinclair et [Joann] Sfar ont un objectif médiatique et politique bien précis.
Au-delà de l’intérêt personnel que ces soutiens inconditionnels d’Israël espèrent retirer de leur revirement officiel, la manœuvre consiste à préserver à ces personnes leur situation privilégiée dans les médias comme commentateurs de la situation à Gaza.

Comprenons bien le propos : tout le monde a le droit voire le devoir de dénoncer l’horreur en cours à Gaza (emboîtons le pas d’Annie Ernaux), SAUF LES JUIFS à qui ce droit et dénié, ils n’ont qu’à fermer leurs gueules et s’il pouvaient même disparaître ce serait parfait. Pourquoi ? Parce qu’ils sont juifs.

(Post de Sfar sur les rézos, juillet 25)

Chacune sa place au soleil

13/07/2025 un commentaire

Philippe Napoletano est écrivain – « entre autres » comme la plupart des écrivains. Mais têtu, comme beaucoup (pas tous : jeter l’éponge est l’un de leurs droits souverains).

Dès son premier livre, il y a près de trente ans, Philippe Napoletano avait annoncé qu’il publierait dix livres et ensuite basta merci bonsoir – c’est moi qui lui ai fait remarquer la similitude entre son intrépide programme et celui de Quentin Tarantino, tonitruant de longue date qu’il ne réaliserait que dix films.
Il en était à neuf depuis un bout de temps… Tarantino aussi…
Or soudain, tergiversant finalement beaucoup moins que QT, il publie ces jours-ci avec l’émotion qu’on devine son dixième livre. Il s’appelle Quelque part au soleil, c’est un roman, et c’est l’Harmattan qui l’édite.

Philippe Napoletano est un ami. Il est toujours risqué de lire le livre d’un ami. Et si par malheur je ne l’aimais pas, ou même, si je l’aimais moins que l’un des neuf précédents ?

Ouf, ça va : je l’aime. Mais, double ouf, ça va : je ne l’aime pas absolument, j’ai des mini-réserves, comme pour me garantir contre les accusations de parti pris et de copinage (j’aime un tout petit peu moins son dernier, je l’avoue, que certains des neuf autres, puisque je garde un sacré souvenir de L’usine ou de Alors j’étais mort).

C’est l’histoire de deux filles à la dérive. Pas tout à fait des louseuses, mais sur le fil, rien à perdre et prêtes à tout. Elles s’appellent Sandy et Cindy, et au début elles dansent. La danse va les emmener dans de drôles de régions, vers de drôles de dangers.
Elles sont ce que j’ai préféré : j’ai aimé d’emblée ces deux cagoles à qui on ne la fait pas, extrêmement bien dessinées et complémentaires, impossibles à confondre malgré leurs blases, je les ai senties, j’ai cru très fort à leur présent (c’est le nôtre) comme à leur passé, à leurs familles comme à leurs fragilités intimes, elles aussi complémentaires hélas, à leurs rapports au boulot (c’est-à-dire à l’argent) comme à la danse (c’est-à-dire à leur corps), c’est bien simple j’avais envie de les embrasser, ne serait-ce que pour les retenir, les empêcher de faire des conneries.

Quant à mes mini-réserves autant copier-coller un message que j’ai adressé à l’auteur :

En revanche, j’ai un peu décroché aussitôt que tu t’éloignes de tes deux gonzesses. En particulier, ma lecture a résisté et patiné durant le passage sur la bande de malfrats de Lyon, qui m’a paru inspirée moins de la vie elle-même, et plus des clichés du cinéma des années 50. Jo la paluche et consort, ce n’est certes pas sans charme mais je n’y ai pas trop cru. Si cela peut te consoler, j’ai éprouvé sensiblement la même chose en lisant le dernier tome des aventures de Malaussène de Daniel Pennac (Terminus Malaussène) : j’ai toujours de l’affection pour ses personnages, sauf pour celui qui est devenu le personnage principal, Pépère le gangster qui m’a l’air de sortir d’un film de Jean Gabin et non pas du cercle d’amis de Pennac. Bon, globalement : bravo, et je serais tout prêt à te souhaiter le même succès qu’à Pennac, sauf qu’on sait bien hélas que l’Harmattan, c’est l’Harmattan, pas la Blanche de Gallimard. 

Et désormais j’attends le onzième, pour voir, puisqu’un autre droit souverain des écrivains est de changer d’avis.