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Coucou tout le monde

Quinze ans que ça dure. Depuis quinze ans, Xavier Dupont de Ligonnès abat à bout portant pendant leur sommeil, avec une carabine 22 Long Rifle, sa femme Agnès et leurs quatre enfants, Benoît, Anne, Thomas, Arthur, puis dissimule les cadavres en coulant une dalle de ciment sous sa terrasse. À la suite de quoi il laisse une lettre abracadabrante et primesautière (« Coucou tout le monde, méga-surprise !« ) où il s’invente une vie d’agent double en partance pour les Usa, et disparait dans la nature.

Comme quelques millions de Français, je me suis passionné pour l’affaire ; comme quelques dizaines de Français, je continue de me passionner pour ce massacre sans pourquoi. Pour cette énigme de l’imposture qui mène au carnage familial (idem Jean-Claude Romand). Pour cette atroce anomalie qui, ainsi que font les plus grands faits divers, révèle par défaut ce qui est atrocement normal (le conformisme, l’ambition, le petit mensonge qui devient gros puis trop gros, l’enfer des apparences à sauver, les critères toxiques d’une vie réussie). Pour cette déchirure tragique dans le tissu social qui, faute de retrouver le corps de l’assassin, ne sera sans doute jamais recousu.

Alors je continue de lire ce qui se publie sur l’affaire. Nous sommes dans le très romanesque, autant en faire des romans – en sus de la masse de documentaires et témoignages.
J’ai ainsi enchainé deux « romans » de valeur extrêmement inégale. Il est vrai que j’aurais dû m’en douter dès leurs titres : Comment j’ai retrouvé Xavier Dupont de Ligonnès (par Romain Puértolas, Albin Michel) est une formule toute faite, un slogan ronflant et creux, un coup publicitaire ; L’éternité de Xavier Dupont de Ligonnès (par Samuel Doux, Julliard) est une médiation métaphysique. Xavier Dupont de Ligonnès appartient à tout le monde.

Le livre de Puèrtolas, qui ressemble vaguement au synopsis d’un film de cavale hollywoodien, « retrouve » XDDL ayant refait son visage et sa vie aux USA. La posture de l’auteur est très vite irritante, rabâchant sous diverses formes un inepte argument d’autorité, une louche équation auto-justificatrice : Je suis écrivain = J’ai de l’imagination = J’ai raison. Comme d’autres disent « Faites-moi confiance, je suis médecin » Puèrtolas nous dit (vingt fois plutôt qu’une) « Faites moi-confiance, je suis écrivain« . Sauf qu’en fin de compte : rien, du vent, du divertissement pop-corn, du gratuit. D’une certaine façon, Puèrtolas tombe dans le panneau de XDDL : il lui accorde son rêve américain.

Le livre de Samuel Doux est d’une autre trempe. Lui aussi pourtant, à la première personne, montre l’écrivain en train d’écrire sur l’assassin, depuis son bureau et avec une connexion internet pour la documentation… mais pas comme un expert qui se la joue science infuse, plutôt comme un type qui cherche, qui peine, qui travaille, qui laisse venir à lui les visions sans jamais dissimuler ses limites, ses contraintes, son imaginaire propre entrelacé, son vécu, sa vie privée, et la question de savoir pourquoi cette affaire-là l’obnubile devient un problème supplémentaire à écrire. Se mettant en jeu plutôt qu’en scène, il prend des risques, d’erreur ou de folie, d’obsession à tout le moins, d’empathie horrible pour l’Adversaire, et l’on pense à Emmanuel Carrère ou à Grégoire Bouillier.

Surtout, Samuel Doux a une grille de lecture : la Bible. XDDL a été élevé selon une éducation catholique stricte et presque sectaire, dans la détestation de Vatican II. Sa mère, sainte femme, était le récipiendaire de messages du Christ en personne et animait un groupe de prière. Xavier vient de là. Tous les membres des groupes de prière ne deviennent pas des assassins, mais ceux à qui cette destinée advient ont en eux un arrière-monde, un bruit de fond mystique, une mythologie sanglante dans laquelle Dieu et Satan sont des êtres et non des concepts, ainsi que l’idée d’un rôle personnel à jouer. L’Apocalypse, cela veut dire la Révélation. Méga-surprise !
Peu avant la tuerie, Xav écrivait sur un forum catholique : « En quoi Dieu a-t-il besoin, ou envie, ou autre sentiment, qu’on lui offre la mort d’une bête, d’un enfant, d’un homme… de son Fils ? »
Samuel Doux écrit en phrases très courtes, de cinq à quinze mots le plus souvent, contrastant fortement avec les citations fleuves des écrits bibliques, prophétiques ou hallucinés. Il écrit ceci, par exemple, qui dit tellement en si peu : « Je crains les pouvoirs de ceux qui sont persuadés d’en posséder.« 

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