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Shit storm

Après 30 ans d’œuvre militante, quoique marrante, tous azimuts, à la radio, au cinéma, dans l’édition, dans la presse (Fakir, le Diplo)… François Ruffin vient de publier sa première (mais dernière, on peut le craindre) bande dessinée : Les aventures de François Ruffin député-reporter : Picardie Splendor (éd. Les Arènes), avec une douzaine de dessinatrices et dessinateurs.

La tempête de merde (par ces mots je traduis un anglicisme) que Ruffin a prise dans la trogne à cette occasion m’a éberlué. Une foule immense, essentiellement numérique bien sûr, et spécialement nombreuse dans son propre camp, la gauche, lui est tombée dessus à bras raccourcis, déversant un torrent de haine, d’indignation, de mépris, de décrédibilisation, avec des accusations fort graves de paternalisme, racisme, angélisme, égotisme, colonialisme, archaïsme, mythomanie, etc.

Ces critiques très violentes ont eu un effet sur le livre : bide absolu, personne ne le lira et chacun se félicitera de ne pas le lire en se contentant de perpétuer ce qu’il faut en savoir, on le trouvera bientôt dans les solderies ; et il a eu un effet sur moi : j’ai acheté l’album et je l’ai lu pour vous.

Bon… Formellement plan-plan, ce n’est certes pas un chef d’oeuvre de reportage en BD révélant un regard flambant neuf et urgent sur le réel (pour cela lisons plutôt, par exemple, La nuit sera longue de Zerocalcare ou Français Langue Étrangère de Salch), mais il n’y a pas non plus de quoi fouetter un député de la Somme jusqu’au sang. On y trouve bien quelques clichés, quelques maladresses, et systématiquement une propension à se mettre en avant (eh, bien, quoi ? c’est écrit à la première personne, voilà tout, c’est gonzo, et à tout prendre se présenter comme personnage de BD député-reporter, avec la dérision post-Tintin que cela sous-entend, est nettement moins mégalomane que brailler La République c’est moi), on y trouve aussi sans doute quelques arrangements avec le vécu, quelques erreurs, quelques simplifications sous couvert de vulgarisation… Mais de là à hurler à l’indignité, à l’obscénité, à la trahison ! Le livre reste plaisant, et surtout nécessaire dans ce qu’il montre de contacts avec le terrain (y’en a-t-il beaucoup qui font ce boulot, parmi les députés ?), d’oreilles tendues aux injustices quotidiennes, aux humiliations, aux discriminations, aux problèmes de société divers, à la lutte des classes, enfin dans ce qu’il retranscrit de paroles des quelques Français qu’il rencontre (et ce job-là, hein, celui-là, la simple attention… qui le fait, même à gauche ? Ruffin ! Sous toutes les formes possibles depuis 30 ans)…

En réalité, ce qui se joue dans la réception calamiteuse essuyée par ce livre ne réside pas dans ses qualités intrinsèques, que l’on pourrait toujours discuter (sauf qu’on est empêché de le faire par le brouillard polémique). Elle réside dans une sale manie de la gauche, depuis toujours, depuis le congrès de Tours, de se bouffer le nez en famille, de se pointer du doigt d’un rang à l’autre comme l’homme à abattre, comme le traître (Ruffin est un ex-Insoumis, il ne s’est pas soumis aux Insoumis et voilà l’essentiel au fond de ce qu’on lui reproche), comme l’impur, comme l’usurpateur moins-de-gauche-que-moi, comme le dangereux déviant qui s’écarte de la doctrine et du lider maximo, comme le bouc émissaire à bâillonner, et si ça ne suffit pas à lyncher, et si ça ne suffit toujours pas à liquider d’un coup de piolet dans le crâne parce qu’il va ce salaud faire perdre la gauche s’il maintient sa candidature.

Pendant ce temps la droite et l’extrême-droite se régalent du spectacle en mangeant du pop corn, contemplent le boulevard ouvert, préparent la répartition des portefeuilles ministériels de 2027. 

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