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Trois fois la Bête

15/08/2026 Aucun commentaire

Ma lecture de l’été 26.

J’achève, longtemps après l’avoir entamée car c’est ainsi que je procède avec les oeuvres de grande amplitude (cf. Le Dossier M qui m’a réclamé deux ans), la trilogie si lumineuse et si noire de David Goudreault : La Bête à sa mère (2015), La Bête et sa cage (2016) et Abattre la Bête (2017).

Si Goudreault est lui-même un personnage fort singulier, travailleur social, slameur, intervenant dans les prisons, farouche défenseur de la langue française en son Québec cerné par les anglophones, champion du monde de poésie 2011 (oui, ça existe), chroniqueur télé percutant et juste se coltinant par conséquent quelques ennemis (cf. sa Lettre d’amour aux p’tits gars qui seront de grands hommes)… Alors que dire du narrateur de sa trilogie, monstre inoubliable, chimère qu’il a modelée de toutes pièces quoiqu’avec ses propres obsessions, ambitions, addictions, palpitations – mais en pire ?

Cette Bête dont on ignore le vrai nom (« Pas tes affaires ») est dotée d’une psyché complexe, crédible – à défaut, on le souhaite de tout coeur, d’être vraisemblable. Elle n’est pas sympathique, aussi sa fréquentation nous teste. Avons-nous encore la capacité littéraire, le second degré du lecteur, d’éprouver la compassion voire, à nos risques, l’identification, pour un personnage non sympathique ?
La Bête est un meurtrier psychopathe et sentimental, bourré de préjugés et dénué d’empathie, imaginatif mais sans surmoi, idéaliste mais sans régulation des pulsions, un autiste à main armée, marginal, asocial, junkie, manipulateur, sadique, raciste, misogyne y compris jusqu’au viol, homophobe, se rêvant gangstarapeur ou à la rigueur écrivain, pour la thune, quoique gangstarapeur ce serait tout de même mieux, c’est une vocation vraie. Nous voyageons dans sa tête et, comme il le dit lui-même, c’est un endroit sale.

L’écriture est d’une nervosité inouïe, gorgée de court-circuits, de bascules, de comparaisons qui laissent pantois, de références distordues. Car ce narrateur a beau être un dangereux taré, il est aussi un fin lettré, qui a beaucoup lu, puis tout mêlé. Il cite d’abondance les auteurs mais rarement avec exactitude, obligeant en permanence le lecteur à relever le nez et se souvenir qu’il ne faut rien prendre pour argent comptant : il indique par exemple qu’il aimerait se replonger avec bonheur dans ce bon vieux Bukowski et ses nymphettes (hein pardon quoi ?) alors même qu’à la radio Metallica chantait Highway to Hell (hein quoi pardon ?), ou D’ailleurs Zachary l’a dit : Travailler c’est trop dur et voler c’est plus simple (pardon quoi hein ?).

De même, les proverbes ou locutions sont allègrement bistournés ou approximativement extrapolées : Il n’y a pas de sot métier mais il y a des connards professionnels, selon le principe que c’est en mélangeant qu’on invente. Tout ce faux est là pour brailler le vrai, et on se demande si ce réagencement étourdissant ne serait pas une métaphore de la fiction elle-même, en plus d’être un avertissement : voyez, la culture générale ne protège pas de tout.

Ses tics de langages eux-mêmes sont d’une précision d’horlogerie déraillée : régulièrement, après avoir proféré quelque idée reçue dégueulasse ou une calme énormité, il conclut par C’est documenté. Or oui, voici exactement ce qui est documenté : la banalisation de la violence sous couvert de liberté d’expression. Et voilà ce que la prose choquante et drôle de David Goudreault révèle, politiquement parlant : en notre époque grouillant de bêtes en liberté même si heureusement elles ne passent pas toutes à l’acte, les agressions verbales, les horreurs forwardées, les paroles de bêtise ou de haine, les pré-supposés biaisés, les opinions de réseaux sociaux (on ne dit plus de comptoir) qui s’alimentent en vase clos, sont abondamment documentés.

Avertissement : les mots québécois fourmillent, quoique davantage dans les dialogues que dans les narrations, et il est préférable de posséder quelques bases, savoir par exemple qu’un dépanneur n’est pas un mécanicien mais une épicerie ouverte la nuit. Mais au lecteur français, même non averti, cette couche de langue dépaysante n’est pas un obstacle, elle ajoute au contraire à l’étrange, au décalage qui fait largement le sel. En outre, l’édition française, chez 10-18, est augmentée d’un lexique à l’usage des égarés transatlantiques. Tandis que l’édition originale, chez Stanké, comportait d’éclairantes préfaces, dont l’une signée Fred Pellerin, bien placé pour reconnaitre un conteur de génie.
(Pour explorer quelques facettes de la parlure québécoise, on lira cette archive au Fond du Tiroir.)

Les bonheurs d’écriture, par conséquent, vus d’ici, les bonheurs de lecture, sont innombrables. Je prends une page presque au hasard, dans le troisième tome, celui que j’ai en tête puisque je viens de le refermer (même si, cela va sans dire, il est impératif de lire les trois volumes dans l’ordre). Je souligne ces deux phrases :

À l’instar des doigts de la main, c’est souvent le plus vulgaire qui sort du lot.

Ça me donnait envie de jouer à la roulette américaine. C’est comme la roulette russe, mais le barillet est plein et on tire dans le tas.

Dans la même page ! On se figure le feu roulant de l’invention langagière, qui est le personnage lui-même, car Le style c’est l’homme disait Céline. Tiens ? D’ailleurs je relève que Céline est convoqué au passage, tout discrètement, p. 115, lorsque le narrateur tente une approche de drague auprès d’une fille qu’il a étiquetée intello, et lui adresse un trait d’esprit alambiqué dont le sens risque d’échapper à ceux qui ne possèdent pas une minimale culture à la fois québécoise et française :

Céline est écoutée davantage qu’il n’est lu.

Du reste, il se prend un bide, la fille tourne les talons. Qu’espérait-il ? Sa blague sophistiquée ne s’entendait pas, n’était compréhensible qu’à l’écrit. Il est bien un écrivain.

Mais voici un plus long extrait que je donne in extenso puisqu’il me touche spécialement. Il se situe p. 50, alors que la Bête erre dans les rues de Montréal.

L’important quand on va nulle part, c’est de savoir s’arrêter. Alors que je suivais un petit cul bombé sous le nylon distendu d’un legging parfaitement trop ajusté, l’oasis m’est apparue. Une immense bibliothèque se dressait devant moi, la Bibliothèque nationale. C’était écrit, en grosses lettres de bronze payées par les contribuables qui n’y mettront jamais les pieds. Bibliothèque et Archives Nationales du Québec. Ému, j’ai aussitôt abandonné l’attraction des muscles fessiers pour aller me river le nez dans la porte vitrée de ce havre littéraire. C’était fermé, mais ouvrirait dans quelques heures. Et ce le serait à longueur de semaine. J’avais trouvé la planque, la B.A.N.Q. Des livres, des cubicules où m’isoler, des livres, des toilettes où consommer, des livres, des étudiantes à reluquer, des livres, des ordinateurs pour retrouver la trace de ma mère, des archives, des bandes dessinées et encore des livres, tout ce dont j’avais besoin. C’était un signe ! La vie me semblait si belle que je ne la reconnaissais pas.

En épilogue, un de ces jours ou un de ces étés je lirai Maple, roman subsidiaire qu’en 2022 Goudreault a consacré à un personnage secondaire, quoique clef, de sa trilogie. Son surnom éponyme signifie Érable.

Plus tard, voire beaucoup plus tard, n’étant ni pressé ni systématiquement avide de nouveauté, je lirai peut-être et enfin Traumathys, nouveau roman que l’auteur fait paraître ces jours-ci et qu’il tient pour son meilleur.