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La même bouille que Pierre Perret

06/04/2021 Aucun commentaire

Depuis que mon vieux père est vacciné, je recommence à lui rendre visite, et je m’en trouve fort bien puisque je savoure les histoires qu’il me raconte, aussi vieilles que lui, mélange habituel d’anecdotes que je connais et d’autres que je ne connais pas. Aujourd’hui il m’a raconté l’histoire de la Lamborghini. Et je l’ai trouvé tellement bonne que je vous l’écris, je la raconte à mon tour pour ne point la laisser perdre.

Cette histoire-là a été déclenchée par un aveu de ma part, un aveu d’ignorance à propos de ce que faisait mon paternel pour gagner sa vie quand j’étais enfant.

« Au collège, au lycée, au moment de remplir la fiche sur les métiers des parents, j’écrivais « Ingénieur des mines » mais je n’avais pas la moindre idée de ce que cela voulait dire. Je me disais, ça a sûrement un rapport avec les mines comme celle de La Mure, mais c’était flou. J’ai mis très longtemps à savoir ce que c’était, ton métier.

– Ingénieur des mines ne veut plus rien dire du tout, mais déjà à l’époque où j’ai commencé ma carrière, le service des mines commençait à être vidé de sa substance. Le corps des mines était constitué d’ingénieurs et était toujours dirigé par un polytechnicien major de sa promo, ils étaient censés être l’élite, les plus intelligents, les plus prestigieux, les visionnaires de la France industrielle et énergétique, des tronches… ce qui d’ailleurs ne les empêchait pas, parfois, d’être complètement cons. Mais lorsque j’y suis entré, les « mines » servaient surtout à faire passer le contrôle technique des voitures, de leur accorder leurs papiers d’immatriculation. De là le nom « plaque minéralogique », d’ailleurs. Qu’est-ce que je foutais là, moi ? J’étais ingénieur chimiste, j’étais très fort en chimie, à l’époque en tout cas, mais qu’est-ce que j’y connaissais en bagnoles, en mécanique, en conformité d’un moteur ? Rien du tout. Bon, j’étais ingénieur, j’ai appris sur le tas, j’ai fini par en savoir pas mal, et je faisais passer le contrôle technique, quoi. Je t’ai déjà raconté l’histoire de la Lamborghini ?

– Non, ça ne me dit rien…

– Quand j’ai commencé à travailler à Toulon, je contrôlais des véhicules de transports en commun, des voitures de collection, parfois même des voiture de sport. Parmi les individus que je voyais régulièrement, il y avait ce type, très sympathique, qui avait la même tête que Pierre Perret, tu te souvient de la tête de Pierre Perret ? Une bouille ronde, malicieuse, toujours le sourire, des cheveux frisés, amical, chaleureux comme tout.

Il importait des voitures d’Italie, des Fiat ou d’autres marques, on le voyait tellement souvent dans les bureaux des mines qu’il y était presque comme chez lui, il discutait avec les secrétaires, les faisait rire, passait derrière elles et fouillait dans les placards pour prendre le bon formulaire en disant « Ne vous dérangez pas, ah ah, je sais où c’est ! », il avait toujours un mot gentil, tout le monde l’aimait bien. Moi aussi je discutais avec lui, « Alors, les affaires ont l’air bonnes, vous en importez beaucoup, des voitures italiennes », il répondait volontiers, « Oui, en ce moment ça marche fort, depuis la dévaluation de la lire, les Italiens ne demandent pas mieux que de faire rentrer des francs, alors j’achète, je vends… »

Et puis un jour, je me souviens qu’il faisait très chaud, ça devait être l’été, je dirais 1973 ou 74, il arrive encore plus joyeux et débonnaire que d’habitude, il commence à remplir les papiers et me dit que cette fois il a une voiture exceptionnelle, une Lamborghini, et il est impatient de me la montrer. Je prends mes outils et je l’accompagne pour le contrôle. Je ne suis pas expert en bagnoles, ça ne m’a jamais passionné mais tout de même je reconnais que c’est une belle voiture, classe, flambant neuve, brillante, noire, aussi noire que les Ferrari sont rouges. Tu savais que Lamborghini, au départ, fabriquait des tracteurs ? Mais il était copain avec Enzo Ferrari et lui avait dit « Moi aussi si je voulais je pourrais en fabriquer des voitures de luxe, aussi belles que les tiennes ! Encore plus belles ! » Ferrari s’était marré, s’était foutu de lui, lui avait dit Mais je t’en pris, fais-toi plaisir, fonce, fais-nous un beau tracteur… Et Lamborghini les avait faites, ses voitures encore plus belles que des Ferrari. (1)

Et j’en avais une sous les yeux, pour la première fois de ma vie. J’effectue le contrôle, nous allons faire un tour, je m’installe côté passager, le gars au volant roule un peu plus que nécessaire tellement il est content, on contourne quelques pâtés de maison. Et il me dit : « Écoutez, c’est pas tous les jours, ça me fait tellement plaisir, que si vous voulez, je vous paie le resto ! Un petit gueuleton pour fêter la Lamborghini, ça vous dit ? Hein ? » Je réponds que non, tout de même, ça serait de la corruption de fonctionnaire, et ça nous fait rire tous les deux, mais que bon, comme il fait très chaud, allez, je ne dirais pas non à une petite bière. Aussitôt qu’il croise un bar sur la route, il freine, il se gare sur le trottoir d’en face et il m’invite à boire une bière. Je bois ma bière et on continue de discuter très gentiment… Et par la vitrine je vois une voiture de la police de la route s’arrêter dans la rue et coller à la Lamborghini une contravention, pour stationnement sur le trottoir. Le gars sort du bar, sa bonne humeur à peine entamée, et va discuter avec les flics. Je voyais qu’il était un peu ennuyé, pas tellement pour le montant de la prune, il était au-dessus de ça, mais pour le principe. Enfin bon, moi j’avais signé les papiers, j’avais fini mon boulot, bu ma bière, ça ne me regardait plus…

Deux jours plus tard, ou peut-être après le week-end, à la première heure deux flic débarquent dans mon bureau. Mais des vrais ceux-ci, la criminelle, pas la police de la route. Il demandent à parler à l’ingénieur qui fait passer les contrôles, s’assoient devant moi et me mettent une photo sous le nez. « Est-ce que vous connaissez cet homme ? » Bien sûr que je le connaissais ! La bouille ronde et frisée, le sosie de Pierre Perret, je leur dis : « Oh oui bien sûr je le connais bien, il est là souvent, très sympa ! » Les flics se regardent, puis me regardent, sans sourire. « Nous sommes à sa recherche. Pouvez-vous nous dire son nom ? »

Alors là… « Son nom ? Heu… Ben maintenant que vous me posez la question, je me rends compte qu’il ne me l’a jamais dit. Mais demandez aux secrétaires, elles le connaissent forcément, elles l’aiment bien, il discutait sans arrêt avec elles. » Les flics interrogent les secrétaires, qui fouillent dans leurs dossiers… Rien. Le nom du gars n’apparait nulle part. La signature est illisible.

Je suis très embêté, j’ai conscience que nous passons pour des gens pas très sérieux et négligents, je cherche comment je pourrais me rattraper. « Écoutez, il y a peut-être un moyen de le retrouver. Vos collègues de la police de la route lui ont mis une contravention il y a deux jours pour stationnement sur un trottoir, une Lamborghini. Demandez-leur, ils doivent l’avoir écrit, son nom, une Lamborghini, ça ne court pas les rues dans le département… » Ils prennent des notes, me remercient, s’en vont.

Le lendemain, j’ouvre le journal, Var Matin. Le type est là en photo. Toujours sa bouille de Pierre Perret mais les menottes aux poignets et encadré de deux flics à képis. Titre : « Un vaste réseau de trafic de voitures volées en Italie démantelé. » J’ai eu longtemps la trouille qu’ils reviennent me voir et me soupçonnent de quelque chose, je ne sais pas, recel, complicité, corruption. Mais non, rien, je n’en ai plus jamais entendu parler.
– Eh ben ! Quelle histoire !
– Attends, attends, elle n’est pas tout à fait finie. Il y a une chute. Dans l’article, le gars arrêté expliquait en détail les rouages de son trafic, et il disait quelque chose comme : « Je remercie l’administration française qui m’a toujours très bien reçu. »

C’est à ce moment que j’explose de rire et que je suis content de ma journée. Vous voyez, elle est bonne, l’histoire de la Lamborghini, et méritait de ne pas se perdre, pas vrai ? À nouveau, je m’estime très chanceux de pouvoir recueillir ces histoires, c’est inespéré, il y a quelques années encore je pensais que je ne reverrais jamais mon père… Mais ceci, comme disait Kipling, est une autre histoire.


(1) – Moi qui suis tout-à-fait ignorant en voiture, et qui ne suis capable de les distinguer que par leurs couleurs (par malheur dans les années 2020 elles sont toutes grises, comme la mienne), j’ai dû demander à Google si Lamborghini existait encore… Oui ! Et se porte très bien, comme tous les produits de superluxe réservés aux superriches.