Sémiotique et demie

Lu avec gourmandise : Je suis une fille sans histoire d’Alice Zeniter (2021, l’Arche, collection « Des écrits pour la parole »).
Il s’agit d’une défense et illustration de l’art du roman, pourrait-on résumer à gros traits si l’on tentait une vulgarisation de ce qu’elle vulgarise déjà elle-même très bien toute seule, sous une forme ludique, burlesque et plaisante, conçue pour être prononcée sur scène.
Très admirable romancière (cf. cette archive au Fond du tiroir), Alice Zeniter défend donc pro domo le roman et pédagogise malicieusement l’austère science sémiologique, et vivent les prises de têtes quand les têtes sont prises avec autant d’humour et de joie.
Il se trouve, et cela n’a pas grande importance, que je suis en désaccord avec elle sur un point.
Afin d’affirmer la grandeur, la noblesse et surtout l’autonomie du « mensonge » de la fiction par rapport au réel, elle dresse avec méthode le triangle sémiotique (un angle signifiant/un angle signifié/un angle référent) de deux personnages, l’un réel : Emmanuel Macron, l’autre romanesque : Anna Karénine.
Et elle prétend (cela se passe p. 69) qu’il « n’existe pas d’extérieur au texte fictionnel : les trois pointes se situent [exclusivement] dans le monde créé par Tolstoï ».
C’est ici que je m’insurge : le monde créé par Tolstoï, comme tout monde imaginaire, FAIT PARTIE du monde réel, par conséquent il n’y a absolument rien de poreux dans les parois de ses trois angles sémiotiques. Ainsi, dans la première pointe, celle du signifié des mots Anna Karenine, où Alice Zeniter se contente de remarquer que le prénom est un palindrome, c’est tout ? Ah, non, c’est un peu court, jeune femme, on pouvait dire, oh, bien des choses en somme, qui étaient ou non (aucune importance) présentes à l’esprit de Tolstoï : Anna est un prénom dérivé de l’hébreu qui dénote une grâce, une beauté voire une divinité intérieure ; déjà lourd à porter, mais Karenine l’est encore davantage : il agglomère les mots slaves kar, signifiant pur, et ine, signifiant chaste, Karenina symbolisant donc l’immaculée pureté et la vertu, l’intégrité, et alors quelle antiphrase ! Ou bien quel sens de la nuance et du paradoxe si l’on observe le destin d’Anna ! (Oups, je viens d’employer le verbe signifier sous sa forme participe présent et non passé, donc il n’est pas impossible que je me trompe de case, que nous soyons ici dans la pointe signifiant et non signifié ? Je m’y perds – mais en tout état de cause c’est en lien avec ledit monde réel.)
Et il n’y a pas que l’étymologie qui joue sur les charges symboliques du mot, puisque comme les êtres humains les mots ont une vie ultérieure bien plus complexe que ce que délivra leur simple origine : on pourrait ainsi signaler que, pour une oreille française, Anna Karenine a presque pour homonyme Anna Karina, actrice franco-danoise (1940-2019), et suggérer que les deux, le personnage et l’actrice, partagent et propagent confusément dans la langue française un imaginaire d’héroïne exotique, passionnée, romantique et sacrificielle. Et puis il faudrait ajouter les adaptations, les films, les voix : « Anna Karenine » est un référent-valise qui arborera, selon les générations, le visage de Greta Garbo, de Sophie Marceau ou de Keira Knightley. Sans compter le feedback ou choc en retour : je connais quelques Anna dans le monde réel et je ne jurerais pas que le choix du prénom par leurs parents est exempt d’influences (encore une fois, conscientes ou non ! peu importe…) tolstoïennes et d’incitation à la liberté en filigrane.
Je m’arrête ici alors que l’exégèse sémiologique est, par définition, infinie.
La présente pinaille n’enlève rien à l’énergique livre, mi-manuel mi-libelle, d’Alice Zeniter, en tout cas ne conteste en rien son éloge du romanesque, au contraire : simplement le roman est virtuellement aussi riche en imaginaire que la réalité, puisque « la réalité » est elle-même un phénomène absolument imaginaire. Le prétendu monde réel est une forêt de symboles, une méta-fiction, dont on oublie le statut illusoire à force de croire collectivement que ce qu’elle contient est réel. Emmanuel Macron compris.
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