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Articles taggués ‘Littérature jeunesse’

Saint-Jérôme dans sa cellule (Troyes épisode 29)

29/09/2011 Aucun commentaire

Ça n’arrête plus. Un autre riche rêve cette nuit, qui s’achevait, je passe les péripéties, par mon hospitalisation. J’entre le rouge au front, la serviette à la main, dans un dortoir d’une dizaine de lits, pour l’heure désert, je cherche ma place. Je m’assois sur un lit, mais une jeune fille, petite, brune, pâle, sort des toilettes et me dit en souriant « Vous êtes sur mon lit ». Ah, bon, pardon, je me décale d’un rang. Une fois assis sur le lit voisin, je soulève un coin de drap sur le suivant, et je constate qu’il est occupé par un squelette, oublié là depuis longtemps, recouvert encore par endroits de lambeaux de peau flétrie et grise. (Oui, c’est bien ça : je me trouve pile entre La jeune fille et la mort.) Je tente d’engager la conversation avec la jeune fille mais le dortoir est soudain envahi par une myriade de mômes piaillant comme une volée de moineaux, vêtus comme nous de camisoles blanches pour internés, mais à leur taille. Les voyant, ma dernière pensée avant le réveil est : planquer le squelette !

Je sais d’où me vient ce dernier élément : j’ai rendez-vous avec des enfants malades à l’hôpital de Troyes durant le Salon du livre. Je me demande si la littérature jeunesse ne consiste pas à planquer le squelette. Oh, il peut être là le squelette, il est toujours là, plus ou moins. Mais quand les enfants rentrent dans la place, on remonte le drap.

Pour le reste, les temps sont durs. Ils sont même Dürer, la preuve ci-dessus en image. Mais je ne m’étendrai pas sur le sujet, sinon Tof va encore me rétorquer, citant Agrippine (pas la mère de Néron, la fille de Bretecher) : « Arrête de dire que tu bosses et bosse ! Si tu bossais tu bosserais. » Okay, then. Je me tais. C’est tout pour aujourd’hui.

Londonomètre : 791.

Un homme neuf (Troyes épisode Troyes = Troyes au carré)

03/09/2011 Aucun commentaire

Ma thébaïde est en outre, délicatesse subsidiaire du comité d’accueil, garnie des livres de tous les précédents occupants de cette résidence d’automne. Un bon mètre linéaire de livres à découvrir, toutes tailles et couleurs, albums, romans, j’ai de quoi lire un moment, et de quoi m’exclamer tant et plus « Comme c’est beau et riche et divers, la littérature jeunesse ! Quelles indécrottables andouilles, ceux qui la débinent et ne la lisent pas ! » – je lis, et comme souvent, les illustrateurs m’illuminent et m’émerveillent encore bien davantage que les écrivains, parce que leur talent m’est strictement étranger, limite phénomène paranormal. Je m’extasie sur le travail d’Anne Brouillard, Cécile Gambini, Renaud Perrin, Nicolas Bianco-Levrin, Peter Johansson, Anne Herbauts, John Lowe, Audrey Calleja, Hélène Riff, Géraldine Alibeu… et la dernière en date, qui était là l’an dernier, Clémence Pollet. Quels paysages, quels fantômes dans ces murs ! Les précédents hôtes du lieu étaient plus souvent hommes et femmes d’images que scribouilleurs, manifestement.

D’ailleurs je réalise que l’atelier dont je dispose est d’abord prévu à la mesure de graphistes : deux immenses tables sur tréteaux propres à déployer des tonnes de matériels divers, de quoi dessiner, bricoler, découper, repeindre, reculer, fabriquer, scanner, imprimer, filmer, que sais-je encore ? Je viens de trouver dans un placard une large plaque de plastique transparent et un gros sac de papier mâché en poudre, je ne savais même pas qu’un tel conditionnement existât, je croyais qu’on faisait du papier mâché en mâchant du papier. Un type dans mon genre, qui ne sait qu’écrire, occupe moins d’espace. J’ai pris mes aises : mon petit PC portable, un cahier, un dictionnaire, tout ceci occupe un petit sixième des plateaux à disposition. Il m’est arrivé de déclarer aux élèves lors de rencontres scolaires : « Une feuille, un stylo, la littérature est l’art le moins cher du monde. »

Oui, quand je me déplace dans les écoles, je parle d’art, ça m’arrive. De mon art, aussi. Ce qui, je suppose, fait de moi un artiste aux yeux crédules des enfants. Hélas cette notion d’artiste a de très anciennes querelles avec ma personne. Pas évident de faire le lien, tout le contraire d’une évidence, je tergiverse avec mes névrotiques scrupules, moi si limité et ignorant, tout nu, « artiste vous plaisantez, voyez je n’ai qu’une feuille et un stylo ». Sauf qu’ici, au pied du mur, le fait est, je ne suis rien d’autre, je n’ai pas le choix, il faut bien être quelque chose. Je me suis inscrit hier à la (très belle) médiathèque du grand Troyes, et pour la première fois (cf. l’article d’hier) de ma vie j’ai noté « écrivain » dans la rubrique profession d’un formulaire. Un homme neuf a signé, sans trembler.

Quoi qu’il en soit, j’ai consciencieusement ajouté sur l’étagère de l’atelier un assortiment de mes propres livres, ils ne déparent pas trop, ils sont beaux, ils seront mes fantômes quand je serai parti, je réordonne sur la planche l’alignement des volumes avec la douce satisfaction d’appartenir à quelque chose, ce qui ne m’arrive pas si souvent.

Sur une autre étagère du même pan de mur, on a obligeamment préparé pour moi quelques livres sur l’histoire locale, une liasse de programmes touristiques, et surtout deux dictionnaires, le Robert noms propres, le Robert langue française. Quel soulagement quand je les ai aperçus en entrant dans la pièce ! J’avais fait le voyage avec des kilos de livres, mais la mort dans l’âme j’avais renoncé à emporter des dictionnaires, ils me manquaient dès le voyage. Et voilà que cette magnifique paire de Robert m’attendait ici ! Illico je me sens chez moi !

Pendant que vous tirerez des conclusions sur ce calembour lacanien qui sans aucun doute en dit long sur mes rapports à ma mère, moi, j’écrirai. Écrivain il faut croire puisque j’écris.

Mais pour l’heure je m’en vais jeter un œil au festival des arts de la rue de Sainte-Savine. À demain.

Bons baisers de Hollande

08/05/2011 un commentaire

Je passe quelques jours aux Pays-Bas. Que fait-on aux Pays-Bas, quand on n’aime pas le fromage, quand les moulins bon ben ça va c’est des moulins, quand on a presque passé l’âge des coffee-shops, quand on ne boit pas de chocolat Van Houten et quand les tulipes on s’en contrecogne respectueusement sauf l’étymologie (« tulipe » est un mot turc qui signifie turban, c’est très intéressant je trouve) ?

On visite des musées, pardine. On admire les maîtres flamands, on se recueille devant des icônes archicélebres, la Jeune fille a la perle de Vermeer, la Lecon d’anatomie de Rembrandt… Mais on tombe aussi par surprise sur des tableaux qu’on ne connaissait pas. Ainsi, celui-ci :

Vieille femme et un jeune garçon aux chandelles de Rubens. Je détaille l’œuvre, et baba je me dis : « Ça alors ! on jurerait La Mèche ! Un avéré plagiat par anticipation, comme disent les oulipiens. Le thème est identique : on assiste a la transmission pleine de sous-entendus d’un savoir occulte mais tendre, entre un personnage d’âge mur et un jeune enfant, et la chandelle se fait métaphore à la fois de leur connivence, et de la perpétuation, la flamme brûle encore et chauffe d’une main l’autre… Et ce Pierre-Paul Rubens, alors, quel talent, c’est bien simple il dessine presque aussi bien que Philippe Coudray. »

Concernant La Mèche, la vraie, prétendue marronnier de noël, j’ai l’honneur de vous informer que le Fond du Tiroir reçoit bien davantage de commandes de libraires en ce sec printemps, que lors de l’hiver dernier. Ce succès mystère (« succès » du reste très relatif, garanti seulement par l’équation selon laquelle quelque chose est arithmétiquement supérieur à rien) s’explique par la parution récente d’une aimable critique dans la Revue des livres pour enfants, vénérable institution très consultée par les professionnels de la profession. Merci beaucoup, l’institution vénérable.

 

Toi aussi tu peux devenir trader

10/01/2011 un commentaire

Oui, toi aussi, deviens trader d’un seul clic. Ou, ce qui revient un peu au même, joue au poker sur un site quasi-gratuit parrainé par une ancienne vedette. Ou fais ce que tu veux, du moment que c’est en ligne. Songe à la gamme d’expériences humaines qui t’est offerte en ligne ! Des rencontres en ligne, de la politique en ligne, du commerce en ligne, des encyclopédies en ligne, du réseau social en ligne, des bonnes blagues virales en ligne, de l’existence médiatique genre : quart-d’heure-de-gloire en ligne, de la pornographie en ligne, du cinéma en ligne, des dessins animés en ligne, de la musique en ligne, du pipole en ligne, du donquichottisme en ligne, du best-of en ligne, de l’art même, en cherchant bien, entremêlé au temps perdu en ligne… Ah, les joies de l’énumération en ligne !

Tout, quoi. Tout est là. À quoi bon quitter l’écran. C’est dingue, quand on y pense, tous ces en-ligne, ça finit par m’évoquer suivant le noir que je broie, des hameçons pour pêche au gros, des queues devant les magasins en temps de solde ou de disette, des défilés militaires, des murs de fusillés.

Et moi, pauvre petit écrivain, je fais quoi, là, tout connecté mais à quoi on se demande, en ligne comme tout le monde, turbogédéon, cyberbécassine ? Je fais de la littérature jeunesse, paraît-il. Il faut que je m’y fasse, je suis labélisé « jeunesse », Nelly Kapriélian ne lira pas mes livres et ne viendra pas m’interviewer avec une bouteille de champ’. Au lieu de quoi, je reçois des sollicitations de lycéennes qui ont des devoirs à faire sur La famille dans la littérature jeunesse et qui au petit bonheur adressent des questionnaires à une flopée d’ « auteurs jeunesse » dont elles ont dégoté l’adresse allez savoir comment. Bon, je suis bien élevé, je réponds à leurs questions, je veux bien faire vos devoirs et les miens, vérifier si j’ai quelque chose à dire sur la famille dans la littérature jeunesse. Mais la prochaine fois pensez au champagne, s’il vous plaît.

Bonjour, nous sommes trois lycéennes de de première Economique et Social au lycée de la côtière dans l’Ain, et nous préparons en ce moment un questionnaire pour les TPE concernant la littérature jeunesse.
Nous aimerions vous poser quelques questions pour nous aider a élaborer correctement notre TPE.
Les questions sont les suivantes:
1: Comment délivrez-vous (les auteurs) un message a travers vos livres?
2: Quelles sont les attentes explicites/ implicites des parents par rapport au sexe de leurs enfants?
3: Quel est le rôle de l’illustration par rapport au texte?
4: Existe-t-il des difficultés a plaire et à instruire en même temps?
5: Existe-t-il des formes variées d’oeuvres pour la jeunesse?
6: Quelles sont les préférences des enfants?
7: Comment est représentée la famille dans la littérature jeunesse? A-t-elle un rôle important dans l’hisoite racontée?
8: Existe-t-il des stéréotypes, Si oui, lesquels?
9: Quelle est la représentation de la famille (famille nucléaire, famille élargie, famille monoparentale…)? A-t-elle évolué ces dernières années?
10: Comment est représenté l’enfant?
11: Pensez-vous que ces personnages ont-ils un impact sur les manières d’agis et de penser de l’enfant?
12: La littérature jeunesse a-t-elle, selon-vous, un rôle socialisateur? Si oui/ non pourquoi?
Si vous pouviez répondre, ne serait-ce qu’à quelques questions, cela nous aiderait beaucoup et faciliterait notre démarche.
Merci d’avance.

Bonjour mesdemoiselles
Ne vous attendez pas à recevoir beaucoup de réponses… Les questions que vous posez, à part peut-être la première (et encore) ne s’adressent pas vraiment à des personnes qui écrivent des livres, mais plutôt à celles qui les lisent, et qui ont par conséquent sur la production éditoriale dans son ensemble certaines lumières, certaines idées, certaines opinions : des éditeurs, des libraires, des critiques, des journalistes, des universitaires, des professeurs, des documentalistes…
Pour ma part, je me déclare incompétent. J’ignore absolument quelle peut être la représentation de la famille dans la « littérature jeunesse ». Je ne pourrais que vous délivrer quelques clichés sans intérêt, ou alors vous décrire comment telle ou telle famille précise est représentée dans tel ou tel de mes livres, mais ce n’est pas cela qui vous intéresse.
Je vous souhaite bon courage,
Fabrice Vigne

Bonjour,
Tout d’abord, je voudrais vous remercier d’avoir répondu à notre mail, quelques uns l’on fait mais une majorité s’en est abstenu, vous aviez raison. En fait le questionnaire à bel et bien eté conçu pour les écrivains, mais je vous accorde qu’il n’a pas été très clair, voire pas du tout.
C’est pourquoi je me permets de vous renvoyer un autre questionnaire que j’espère plus adapté. Cela me gêne terriblement de vous importuner comme nous le faisons, cependant si nous avions ne serait-ce que quelques bribes d’informations, sur votre opinion personnelle.
merci.
C’est vrai que ce questionnaire était assez général. Nous avons dû l’envoyer à un maximum de personnes pour avoir le plus d’éléments possible, sachant que certains ne répondraient pas.
Nous avions également peu expliqué notre démarche, cela peut aider à comprendre certaines questions.
Nous devons préparer une épreuve du bac, le TPE, où une problématique nous est posé, à partir de cette problématique, nous devons monter un dossier afin d’y répondre. La nôtre est: “Dans quelle mesure les œuvres de littérature jeunesse contemporaines françaises qui abordent le thème de la famille ont-elles une visée éducative?”. Tout en traitant le sujet, nous devons inclure deux matière, le français et la science-économique et social. C’est pour cela, qu’il nous faut traiter le côté littéraire mais aussi une certaine analyse « sociologique ».

-Votre premier souhait est-il de délivrer un message précis aux enfants ou avant tout de les distraire ?
– Quel est le rôle de l’illustration par rapport au texte ?
– Vous est-il déjà arrivé d’écrire un livre en partant d’une illustration ?
–  Quelles sont les difficultés que vous rencontrez,  pour plaire et instruire en même temps ?
– Connaissez-vous d’autres formes d’œuvres pour la jeunesse ?
– Quelles sont les histoires préférées des enfants ?
– Représentez-vous la famille dans vos livres ? A-t-elle un rôle important dans l’histoire racontée ?
– Cette famille est elle plutôt “traditionnelle”, monoparentale, recomposée,… ?
– Comment représentez-vous l’enfant ?
– Pensez vous que les personnages ont un impact sur la manière d’agir et de penser de l’enfant ?
– La littérature jeunesse a t-elle selon vous, un rôle socialisateur? Si oui/ non, pourquoi ?
– Les maisons d’édition ont elles des attentes précises?

Bonsoir jeunes filles.
Voici mes réponses. Elle vous paraîtront peut-être un peu décalées. J’ai fait de mon mieux. Mais je ne crois pas être représentatif de quoi que ce soit… Or, vous, vous avez besoin de « représentatif » ! de sociologique ! catégoriel et catégorique ! Sinon votre copie n’a pas de sens.
Enfin, bon courage à nouveau.
Fabrice Vigne

-Votre premier souhait est-il de délivrer un message précis aux enfants ou avant tout de les distraire ?
Ni l’un ni l’autre. En littérature je me méfie autant des « messages » (synonyme possible : leçon de morale) que des « distractions » (synonyme possible : diversion). Mon premier souhait est plus simple que cela : je cherche à donner une forme littéraire à une idée qui me fait rire et/ou qui m’émeut et/ou qui me donne à méditer, et dans l’idéal cette forme (le texte) permettra de communiquer mon émotion au lecteur.

-Quel est le rôle de l’illustration par rapport au texte ?
Je ne suis pas illustrateur, mais je crois que le rôle de l’illustration consiste à donner une certaine interprétation du texte, une vision, qui doit aiguiller celle du lecteur, mais pas la prendre en otage. Il faut se souvenir que le lecteur s’empare d’abord de l’illustration, en un clin d’œil, puis seulement dans un deuxième temps, beaucoup plus long, du texte. L’illustration ne doit donc ni trahir le texte (ne pas dire le contraire), ni le répéter bêtement (ne pas dire exactement la même chose) – c’est donc très délicat. Heureusement, je ne suis pas illustrateur.

-Vous est-il déjà arrivé d’écrire un livre en partant d’une illustration ?
Oui, deux fois.
« Les Giètes » a été écrit à partir de photographies ; « ABC Mademoiselle » à partir de gravures. C’est très stimulant. J’ai donc fait, à rebours, le travail que je crois être celui de l’illustrateur et que je décrivais dans ma réponse précédente : j’ai tenté d’exprimer une vision de ces images, qui ne disait ni la même chose, ni le contraire…

– Quelles sont les difficultés que vous rencontrez pour plaire et instruire en même temps ?
J’ai l’impression que votre question, « plaire/instruire », reformule la sempiternelle dichotomie entre « le fond » et « la forme », la forme « plaisante » étant censée faire passer la pilule du fond « instructif »… Alors qu’on sait bien depuis Marshall McLuhan que le fond EST la forme (the medium is the message). Par conséquent, je pars du principe qu’instruire PEUT plaire, et je ne me pose plus jamais cette sorte de question. Disons que, lorsque j’écris, je cherche à me plaire, et à m’instruire, vraiment les deux à la fois, l’un dans l’autre. C’est le test. Si je me plais et si je m’instruis, alors mon texte a une chance d’instruire et de plaire à autrui.

– Connaissez-vous d’autres formes d’œuvres pour la jeunesse ?
Je ne comprends pas bien la question. Des films pour enfants ? De la musique pour enfants ? Des spectacles pour enfants ? Oui, bien sûr, je sais que cela existe.

– Quelles sont les histoires préférées des enfants ?
Aucune idée ! Les histoires de vampires sont très à la mode, paraît-il.

– Représentez-vous la famille dans vos livres ? A-t-elle un rôle important dans l’histoire racontée ?
Oui, c’est très important. La famille dans la littérature jeunesse me semble inévitable, puisque la famille est au cœur de la vie des enfants. Il faut bien que la littérature (jeunesse ou non) reflète un peu la vraie vie.

– Cette famille est elle plutôt “traditionnelle”, monoparentale, recomposée,… ?
Tout dépend de l’histoire, il est impossible de répondre à cette question par une généralité. Mon dernier roman en date, « Jean II le Bon, séquelle », met en scène trois adolescents. Or, le premier vit au sein d’une famille recomposée (beau-père et demi-sœur), le second vit dans une famille que l’on peut qualifier de « traditionnelle » (papa, maman, un garçon, une fille, et même un chien), et le troisième dans une famille monoparentale (le garçon vit seul avec sa mère). Tout le panel en un seul bouquin ! Strike !

– Comment représentez-vous l’enfant ?
Idem. Tout dépend du contexte, de l’histoire, de l’intention. Dans mes livres, les enfants sont de diverses sortes (je n’ose pas dire « de toutes sortes », ce serait prétentieux), parce que dans la vie, plusieurs modèles existent aussi…

– Pensez vous que les personnages ont un impact sur la manière d’agir et de penser de l’enfant ?
De penser, sans aucun doute. Puisque la lecture est exclusivement un phénomène de pensée. D’agir, c’est moins certain, mais c’est possible dans certains cas. En gros, un personnage rencontré dans un roman peut appeler deux types de réaction chez le lecteur, qu’il soit adulte ou enfant : l’identification, et l’altérité. C’est-à-dire : 1) Ce personnage me ressemble – ça alors, je ne suis pas tout seul au monde, j’ai trouvé quelqu’un comme moi. 2) Ce personnage ne me ressemble pas du tout – ça alors, il existe donc dans le monde des gens très différents de moi, et voilà à quoi leur vie ressemble. Je crois importants, instructifs, et, pour le dire platement, utiles, ces deux types de lecture. On lit pour se connaître, et pour connaître le monde. À tous les âges, à nouveau.

– La littérature jeunesse a t-elle selon vous, un rôle socialisateur? Si oui/ non, pourquoi ?
Qu’entendez-vous par « socialisateur » ? Que la littérature apprend à vivre en société ? Je suppose que oui. Je ne peux pas l’affirmer. Je peux juste témoigner que moi, Fabrice Vigne, je me positionne aujourd’hui à 42 ans dans la société en tant qu’individu marqué par ses lectures, y compris d’enfance.
Et qu’entendez-vous par « rôle » ? Soit vous voulez dire « effet », et là c’est indéniable, soit vous voulez dire « mission », par conséquent vous sous-entendez un aspect volontariste, conscient, et là c’est plus discutable. En tant qu’écrivain, j’espère avoir un effet sur mon lecteur, mais je ne me sens pas investi d’une mission.

– Les maisons d’édition ont elles des attentes précises?
Je ne sais pas, certaines maisons d’édition sont peut-être plus marquées que d’autres par une certaine idéologie, une volonté de déployer telle ou telle vision du monde, je ne les connais pas toutes. En tout cas, les maisons avec lesquelles je travaille ont surtout des attentes littéraires. Que le texte soit bon, voilà le premier critère.

Dériver, s’échouer

28/12/2010 2 commentaires

La Mèche en vente dans 14 librairies, ai-je dit ? Fatalitas ! Plus que 13 ! Porte malheur !

Gueule de bois entre deux réveillons : j’apprends que la librairie La Dérive jeunesse, soeur cadette de la Dérive pour adultes et l’une des seules librairies indépendantes de ma ville, ferme ses portes en même temps que l’année civile. C’est dans cette échoppe grenobloise que j’ai, il y a une quinzaine d’années, purement et simplement appris, tout ébaubi je me souviens, qu’existait cette chose appelée « littérature jeunesse », c’est dire si ma dette est grande. Cet endroit m’a ouvert durablement les horizons, et m’a empêché de proférer certaines bêtises que l’on peut entendre ici ou là.

La librairie est un commerce fragile. Les grosses mangent les petites, et Amazon les dévore toutes. Fin de la « librairie de proximité », de la bibliodiversité, de ma jeunesse, sous le pont Mirabeau coule l’Isère. Que faire ? Pleurer cette défaite de l’esprit ? Prendre les paris sur le négoce qui s’inaugurera prochainement en ce lieu convoité du centre-ville ? (Fastoche, ce sera un des cinq : banque, pharmacie, fringues, téléphonie, kebab.) Tout ce que je puis faire ici, outre porter le deuil sur mon blog, c’est reproduire le communiqué paru sur le leur :

Littérature durable

À l’heure où tout est durable : le développement, la santé, la planète, la ville, la vision,la politique (ah, non, là ça ne marche pas), il est peut-être temps de réinventer (après Gutenberg…) la diffusion de la littérature durable, ou plus largement, de la culture durable.

En cette fin d’année 2010, un lieu de découverte, d’apprentissage et de construction personnelle, va fermer ses portes. En effet, la librairie La Dérive Jeunesse, spécialiste du livre du plus jeune âge aux jeunes adultes, se voit FINANCIEREMENT contrainte de cesser son activité.
Cette librairie indépendante qui a vu passer une, si ce n’est deux générations depuis 22 ans, a contribué au goût et à la joie de la lecture sous toutes ses formes. Certes, cela n’est pas mort définitivement, car si cette librairie, pionnière sur l’agglomération grenobloise, s’éteint, d’autres espaces perdurent, en attendant…
… en attendant, peut-être une mort annoncée. Les volontés politiques, libérales, marchandes et technocrates, dictent leurs lois partout dans nos vies. Après avoir détruit nos moyens d’approvisionnement, notamment en nourriture, par un développement outrancier de la grande distribution, en saccageant tous les systèmes de solidarité et en souhaitant créer une société uniquement fondée sur des désirs à combler par la consommation, les « grands » (pourtant si petits d’esprit) de ce monde, ne nous construisent rien de durable, excepté la superficialité sinon la bêtise.
En privilégiant les grands groupes financiers qui se propagent de l’agro-alimentaire en passant par l’habillement et la culture, c’est une réelle volonté d’aplanissement, de nivellement par le bas, de « temps de cerveau disponible » (réécouter les paroles cyniques de Patrick Le Lay, PDG de TF1 à ce sujet !) qui est mis en place.
Ce n’est pas une défense du petit commerce, de relents « poujadistes » qui nous anime ici, mais plus légitimement le désir très fort de conserver la possibilité de se construire individuellement. Quand plusieurs milliards d’hommes et de femmes n’auront accès qu’à ce que ces magnats richissimes et l’oligarchie politico-financière décident pour eux, notamment sur les plans culturels et intellectuels, qu’en sera-t-il du débat d’idées, de la confrontation ou du partage de points de vue ?
Face aux géants de l’agro-alimentaire, des idées et des actes ont été développés et mis en place. Aujourd’hui, comment penser et construire de nouveaux réseaux de distribution du livre (et nous ne parlons pas d’internet ou du numérique), comment innover pour que les « petits » éditeurs et les auteurs non médiatisés, souvent pertinents, puissent rencontrer des lecteurs avides de diversité et de qualité.

À ma place (1)

12/12/2010 un commentaire

Qu’as-tu donc fait, à Paris, Zazie ? J’ai vieilli.

Qu’y ai-je fait, à Montreuil, dans le grand raout annuel « littérature jeunesse » ? J’ai vécu, et j’ai rêvé.

Côté rêve, puisque comme toujours je prends mes rêves pour des réalités et je sais qu’ils sont d’authentiques souvenirs, je puis raconter ceci : j’ai été, la première nuit, fortement marqué par un rêve où, pendant que la neige tombait dans la nuit, du fond de mon lit je pique-niquais en plein été avec quelques amis (dont certains seront cités d’ici deux paragraphes). Nous étions dans une clairière, le temps était beau, et non loin de nous se trouvait une piscine. Je proposais de piquer une tête, mais tout le monde essayait de m’en dissuader, sans m’expliquer pourquoi, arborant une mine embarrassée. Tant pis, j’en avais trop envie, je me suis déshabillé et j’ai plongé. Le bassin était très étroit mais démesurément profond, comme si les lignes d’eau étaient verticales au lieu d’être horizontales. Je descendais longtemps le long de ma ligne, et j’arrivais non pas au fond, mais à une membrane souple d’environ un mètre de diamètre, que je déchirais de la pointe du pied pour poursuivre ma descente. Plus bas, de l’autre côté de la membrane trouée, les parois n’étaient plus de carrelage, mais des roches rugueuses et accidentées. Tout autour de moi nageaient, ou plutôt dansaient, des silhouettes blanchâtres, translucides comme des méduses, figures humanoïdes longilignes, plus grandes que moi, sans yeux mais pourvues de cornes. Elles s’attachaient à moi, m’enroulaient le corps de leurs bras fantomatiques, et m’entraînaient plus bas encore. J’étais un peu inquiet, mais je me disais, on verra bien, je suis capable de retenir ma respiration longtemps…

Côté « vraie » (?) vie, mon bilan post-salon de Montreuil est sensiblement le même que d’habitude : quantitativement, j’ai acheté deux fois plus de livres que je n’en ai vendus (12 contre 6 – car j’étais en mission commandée pour dénicher des cadeaux de Noël), qualitativement j’étais très content de saluer tout plein de gens que j’aime bien, voire que j’aime.

Montreuil All-Stars : Jean-Pierre Blanpain et Valérie Dumas, Susie Morgenstern, Mathis, Benoît Jacques (ah, quelle joie de discuter avec Benoît ! j’en sors systématiquement « comme une plante qu’on vient d’arroser », comme le disait Jeanne Moreau à propos d’Orson Welles), Loren Capelli, Sébastien Joanniez, Franck Prévot, Jean-Christophe MenuBruno Heitz, Hubert Ben Kemoun, Kochka, Christian Bruel (même pas trop triste de ne plus Être), Antoine GuilloppéSaraFlorence Thinard, Magnier Himself, Hervé Tullet, Patricia RichardCécile RoumiguièreAnne-Laure Cognet, Emmanuelle Houdart, Marion Hameury (qui est la seule personne en fin de compte à qui j’aurai dédicacé une Séquelle, alors que c’était pour ce livre-là que j’avais fait le voyage… Tant mieux : j’ai pu montrer à Marion une private joke dans le para-texte, qu’elle était à peu près la seule à pouvoir comprendre)…

Et puis, l’occasion est belle de faire des rencontres nouvelles. J’ai passé une excellente soirée avec ma soeur Nadia Roman et l’un de ses amis, l’écrivain oranais (et cependant on ne peut plus parisien) Yahia Belaskri. Nous avons parlé, et ri, et bu, et fumé, et Yahia s’est montré délicieux compagnon, véhément, généreux, drôle. En sortant, très tard, du restaurant, j’admirais de tous mes yeux de provincial ravi Paris la nuit, toute luisante vue de Montparnasse (on apercevait même, c’est dire, la tête de la Tour Eiffel et son faisceau lumineux tournoyant), et tout en marchant nous avons avisé une mendiante, recroquevillée de froid sur le trottoir. Yahia, sans barguigner, a ouvert son portefeuille et lui a donné quelques pièces. Nadia l’a gentiment taquiné : « Bravo Yahia, voilà un geste de bon musulman… » Yahia a répondu, en remontant le col de sa veste : « Ou de bon chrétien, tout aussi bien. La charité est une valeur revendiquée autant par le christianisme que par l’islam. Pour ce qu’ils en ont fait… Autant dire que mon geste était celui d’un bon athée. »

Rien que pour cette seconde de sagesse, récoltée à la volée sur un trottoir de Paname, mon voyage à Montreuil n’aura pas été vain.

Quoi d’autre ? Ah, oui, ceci, encore : sur le stand de Magnier, au salon, mon éditrice m’énumérait quelques-unes des nouveautés de la maison, me recommandant de lire tel ou tel roman, mais en formulant cet avertissement : « C’est très bien mais, je te préviens, c’est très différent de ce que tu écris.
– Oh, tant mieux, si c’est différent, tant mieux… Ce que j’écris, je préfère ne pas le lire ailleurs. Tu sais, je ne suis pas mon écrivain préféré, c’est juste que, ce que j’écris, personne ne l’écrira à ma place. »

À ma place. Ma réplique avait été spontanée, dans le simple fil de la causette, mais, maintenant que me revoici chez moi, j’y repense comme à un résumé très juste, un bilan à-propos. Si l’un dans l’autre je me trouvais bien à Montreuil, pour tout, pour rien, c’est que j’y étais fugitivement à ma place.

Pendant que personne ne regarde

01/12/2010 16 commentaires

Entendu dimanche soir ce dialogue, durant l’auguste émission Le Masque et la Plume, sur France Inter. Les critiques débattent d’un roman de Claudie Gallay intitulé L’amour est une île.

Jean-Claude Raspiengeas (critique littéraire au journal La Croix, il cherche à défendre le livre) : Non… Ce que je crains, là, c’est qu’on en dise le plus grand mal, alors qu’il faut juste descendre de quelques marches… On est face à un type de littérature sur lequel on va émettre des réserves, pour être poli. Je pense simplement que là, il faut abandonner notre appareil critique habituel et accepter ce livre, qui est un livre agréable à lire, qui comporte quelques faiblesses, quelques naïvetés, quelques maladresses… Mais qui, dans son genre, tient la route, voilà, qui parle assez bien d’une histoire d’amour…

Nelly Kapriélian (critique littéraire au journal les Inrockuptibles) : Je ne suis pas du tout d’accord avec Jean-Claude ! Il y aurait des livres pour lesquels il faudrait abandonner un appareil critique et puis pas d’autres ? Surtout, je pense que plus ils ont de succès, plus ils se vendent. Alors pourquoi ne pas appliquer notre appareil critique ? Je ne pense pas qu’on lui fera beaucoup de mal. Et par ailleurs je ne vois pas pourquoi on aurait cette condescendance avec Claudie Gallay. Moi tout simplement je n’ai pas adoré son livre…

Jean-Claude Raspiengeas : Erreur d’interprétation ! Condescendance ? Aucune condescendance ! Je n’accepte pas le mot condescendance !

Nelly Kapriélian : Ah ben tant pis pour toi ! Dire « il faut abandonner son appareil critique pour Claudie Gallay », c’est de la conscendance ! Jean-Claude, tu as été condescendant ! C’est pas bien, de dire ça pour Claudie Gallay, je ne trouve pas ça bien… Elle mérite une critique, comme tous les auteurs ! Je ne vois pas pourquoi… C’est pas un auteur pour enfants, c’est un livre absolument digne, qui mérite une critique, comme tous les autres livres.

Cette énormité a glissé sur les ondes comme lettre à la poste. L’émission a suivi son cours, comme si de rien. Ces messieurs-dames, très sérieux, avaient de plus graves sujets de discorde : le fait de balayer la littérature pour enfants comme impropre à tout discours critique était, quant à lui, consensuel. Il est frappant de constater que les Inrocks, bastion d’exigence esthétique et/ou de branchitude parisienne, rejoint en esprit les poncifs d’une certaine doxa réactionnaire et bien-pensante, ces deux adversaires idéologiques communiant enfin, dans l’éternel déni d’un statut de création, d’art, à tous les objets ce que l’on refourgue aux marmots. La littérature jeunesse comme paillasson devant la porte de la Littérature : tout le monde s’y essuie les pieds sans même y penser, cela nous fait au moins une valeur en commun.

Ceci pour dire qu’aujourd’hui le salon du livre de jeunesse de Montreuil ouvre ses portes. J’y serai dimanche et lundi.

Un peu d’amour, un peu de vulgarité, un peu d’envie de tout casser

19/10/2010 4 commentaires

Un peu de tout en somme, comme la vie. Par quoi commencer ?

1) Par l’envie de tout casser, tiens.

L’increvable, incorruptible, le politiquement incorrect Bob Siné est toujours aussi énervant, et j’aime me faire énerver par lui.

J’aimais bien Siné semant sa zone dans Charlie Hebdo… (Mais Philippe Val l’a viré.)

J’aimais bien Siné semant sa zone dans Siné Hebdo… (Mais j’avoue qu’à part les éditos du bonhomme, je ne lisais guère son canard – je m’y étais abonné par principe… Bon, il n’existe plus.)

J’adore la zone semée en long  large et travers dans l’autobiographie de Siné, Ma vie mon oeuvre mon cul, un feu d’artifice d’une extraordinaire liberté, un chef d’œuvre dans son genre, et au fond un genre à lui tout seul.

J’aime Siné quand il sème sa zone en plein jazz

Et j’aime toujours Siné, à présent qu’il sème sa zone sur Internet. Il sème, je récolte. Je trie, tout de même. Mais globalement, je me marre quand il commente l’époque. Je prélève par exemple ce commentaire dans sa zone de cette semaine :

Le groupe LVMH, dirigé par Bernard Arnaud, ami intime de Sarko-la-peste, vient d’accueillir deux petites nouvelles au sein de son conseil d’administration : Bernadette Chirac, bombardée « ambassadrice du luxe » (sic) et Florence Woerth, nommée au conseil de surveillance de la société Hermès, filiale de LVMH. Florence Woerth recevra 400000 € par an, Bernadette seulement 65000. Est-ce que vous avez comme moi, chers lecteurs, parfois des envies de tout casser ?

Bien sûr que je l’ai, l’envie, et Siné me la fouette chaque semaine. Il est démago ? De mauvais goût ? Vulgaire ? Ah, tout est affaire d’échelle : il l’est beaucoup moins que la clique au pouvoir, Sarko-Woerth-Chirac-Arnaud (ce dernier étant peut-être le plus influent en France, alors qu’il n’a pas été élu), qui nous explique qu’il faut trimer deux ans de plus et de l’autre main continue tout raide de toucher ses dividendes au beau milieu de la crise partout-partout (dans la rue, sur les routes, dans les lycées, dans les cités, dans les stations services…).

2) Vulgarité, justement. On change de genre, on change de blog, mais pas de sujet : où placer le curseur de la vulgarité ?

Je reçois la revue de presse hebdomadaire du CRILJ, Centre de Recherche et d’Information sur la Littérature pour la Jeunesse. Je lis chaque lundi cette documentation, soit attentivement, soit distraitement… jamais avec passion. Jusqu’à ce jour ! Jusqu’à un certain article, déniché et froidement retransmis par le CRILJ comme si de rien n’était, un article intitulé Censurer les livres pour enfants ?. D’ordinaire, l’essentiel du courrier du CRILJ est constitué d’échos professionnels et savants, notamment les programmes de tous ces colloques qui décortiquent savamment les œuvres pour la jeunesse, le CRILJ appelle à communication, et donne rendez-vous pour discuter entre gens de bonne compagnie du pourquoi et du comment des livres pour enfants, il distribue en somme les horaires des messes et prêche les convaincus. Cet article-là ? Rien à voir ! Un autre son de cloche tout à fait ! Une vraie douche froide ! Allez donc voir le blog en question

Censurer les livres pour enfants ? est un redoutable cas d’école qui m’a mis en rogne comme rarement, un concentré d’a priori et de conventions qu’on supposait d’arrière garde… Une conception « édifiante » du livre jeunesse qu’on croyait d’avant la guerre (laquelle ?)… Voir dans le délicieux album pour touts-petits Ma culotte d’Alan Mets un dangereux fauteur de »vulgarité » et de « style texto », quelle énormité ! Quelle ignorance ! Ce livre date de 1997, alors que le « style texto » n’existait même pas ! Autant voir du SMS dans la première phrase de Zazie dans le métro (1959) : « Doukipudonktan ? » Roman d’une grande vulgarité, au reste.

Ainsi, ce révoltant article, apologie de la censure, est salutaire puisqu’il nous réveille, il nous rappelle que la bataille de la littérature jeunesse contre la bien-pensance n’est jamais gagnée. On finirait par l’oublier, à force de rester confortablement entre soi, dans certains milieux, parmi les récipiendaires du courrier du CRILJ, dans la communauté des « bibliothécaires jeunesse », salons jeunesses, auteurs jeunesse…, tous ces milieux qui n’en font qu’un et qui prennent la « littérature jeunesse » au sérieux et lui consacrent imaginez un peu, des colloques. Dans la société « réelle », les livres pour enfants ne sont pas des objets culturels ! Ils sont des outils d’élevage, et la moraline fait encore rage quand il s’agit d’autoriser ou pas des enfants à ouvrir des livres. Dans la vraie vie, des parents corrigent les livres au Tipp-Ex pour protéger les enfants de la vulgarité.

Vive la vulgarité, nom de Dieu ! Et vive Siné ! Ah comme l’envie me prend, parfois, plus sûrement encore que celle de tout casser, de me gorger, de m’enivrer de gros mots ! Merde à toutes les censures !

3) Allons, terminons par l’amour, s’il vous plaît. Vous allez voir, je ne perds pas de vue mon sujet du jour : où est la vulgarité ?

J’ai adressé à Susie Morgenstern un exemplaire de mon roman Jean II le Bon. Je le lui ai dédicacé en ces termes (je réécris de mémoire) :

Chère Susie, j’ai le plaisir de t’offrir ce livre, parce que j’ai eu une pensée pour toi en l’écrivant, vers la fin, à l’avant-dernier chapitre. Je me rendais compte que j’étais en train de composer une apologie de l’amour, et j’avais peur d’être concon, cul-cul, gnan-gnan. [NDLR : Peur d’être vulgaire, en quelque sorte.] Mais soudain je me suis souvenu : « Ah, mais Susie le fait bien ! Elle fait l’apologie de l’amour dans chacun de ses livres ! C’est son grand sujet, presque son seul, et elle n’est JAMAIS ridicule ! Alors, allons-y… » Et j’ai terminé mon livre. Susie, je t’aime !
Fabrice

Par retour de courrier, l’adorable Susie m’adressait un adorable accusé de réception :

Oh Fabrice ! Je t’aime aussi. Il ne faut jamais avoir peur d’être cucul. J’en suis la reine !
Merci et je t’embrasse très fort,
Susie

Et c’est ainsi que l’amour sauvera le monde de la vulgarité. Et de la crise partout-partout.

(Est-ce que je crois à ce que je viens d’écrire ? Euh… Bon, déjà, je l’écris, c’est un début.)

La bascule à Charlot

03/07/2010 2 commentaires

La semaine dernière, je passai deux jours à Paris où, comme tout bon provincial épris de culture capitale, et sitôt acquitté de mes obligations (grand merci au passage, pour leur accueil, à la médiathèque L’heure joyeuse de Versailles), je me ruai dans les musées. Qu’est-ce que c’est chic, le passé simple, pour commencer un récit. Mais écoutez plutôt.

Je visitai minutieusement la remarquable exposition « Crime et châtiment » à Orsay, réalisée sous l’égide de Badinter et Jean Clair, consacrée aux liens entre les arts graphiques et les faits divers, les meurtres des particuliers et ceux, légaux, de la justice. Tout un pan de l’expo, naturellement, évoquait la peine de mort, et je tombai nez à nez, entre tel tableau crapuleux et telle sculpture mortuaire, sur une authentique guillotine, qui fonctionna, qui semblait en état de fonctionner encore, et qui me fit froid dans le dos comme devant. « On peut avoir une certaine indifférence sur la peine de mort, ne point se prononcer, dire oui et non, tant qu’on n’a pas vu de ses yeux une guillotine. » Reconnaissez-vous cette voix ? Oui, bien sûr, ici l’expo embrayait sur Victor Hugo, ses dessins, ses poèmes, son style au service du progrès social, « C’était fini. Splendide, étincelant, superbe, Luisant sur la cité comme la faulx sur l’herbe, Large acier dont le jour faisait une clarté, Ayant je ne sais quoi dans sa tranquillité De l’éblouissement du triangle mystique, Pareil à la lueur au fond d’un temple antique, Le fatal couperet relevé triomphait…« 

En sortant, je fis un tour à la librairie du musée, gorgée de livres sur le sujet, des documentaires, des fictions, des « beaux livres » comme on dit (comme si les autres étaient moches), toute une gamme et pour tous les goûts, des classiques inévitables, l’éponyme Crime et châtiment, l’Etranger, Les derniers jours d’un condamné, les oeuvres complètes de Badinter (moindre des choses)… Eh bien, vous me croirez si vous le voulez, mais je n’y vis point Le Photographe de Mano Gentil, roman excellent et foudroyant, monologue d’un bourreau français sous Giscard, dans les derniers temps avant l’abolition. Ah, bon, vous non plus vous ne le connaissez pas ? Décidément, à chaque fois que je constate à quel point ce livre est passé inaperçu, cela m’est une source sans cesse renouvelée d’émerveillement, et d’indignation. J’attribue l’ahurissante indifférence qui entoure ce livre à ce qu’il est paru dans une collection « jeunesse », qui, dans les médias mais plus encore dans les esprits, n’existe tout simplement pas. Or, nous sommes pour le coup en présence, ni d’un roman adulte, ni d’un roman jeunesse, seulement d’un très bon roman – on a déjà, peut-être même déjà trop, abordé ces questions qui fâchent sur ce blog, gnagnagna c’est-quoi-jeunesse, blablablac’est-ce-qui-convient-aux-jeunes…

Le Photographe est un livre de très haute volée. On devrait mesurer la valeur des livres au temps qu’on met à les oublier… Or je pense à ce personnage et à son office très régulièrement, longtemps après lecture… Mano Gentil a écrit un texte fort, nécessaire, et me semble-t-il inédit (du moins en « jeunesse » – ah, là, là, pardon, si je ne me surveille pas j’en viendrai à mon tour à considérer normale cette discrimination) : elle a montré que la peine de mort n’est pas une loi, un principe, une idée, une abstraction… Elle est un homme de chair et de sang qui tue un autre homme de chair et de sang. On y est, on est là, comme dans La mort est mon métier de Robert Merle. Mano Gentil a incarné, ce qui est l’une des plus hautes ambitions de la littérature. Jeunesse, ou pas ! Merde ! Vous suivez, ou quoi ?

Presque rien à voir, mais tout de même, si, un peu, puisqu’il s’agit d’un couperet qui tombe, de la vie et de la mort de la littérature jeunesse : les éditions Être, de Christian Bruel, sont à l’agonie – là aussi, dans l’indifférence générale. Elles reçoivent en ce moment même des soins palliatifs, mais les espoirs d’un miracle s’amenuisent. Depuis plusieurs générations, et sous divers noms (Le sourire qui mord), Bruel a jeté nombre de pavés dans la mare du livre pour enfants, contribuant à réinventer la littérature jeunesse – et par conséquent, rappelons-le même si on a l’impression de rabâcher, la littérature tout court. De nature économique forcément fragile, son aventure s’arrête ici, en pleine crise partout-partout.

C’est grave : les livres qu’éditaient Bruel était tous des prototypes exigeants, insolents, subtils, curieux, bizarres, atypiques, uniques, et par conséquent personne ne les éditera quand sa maison aura vécu. Encore un peu de bibliodiversité qui crève : avant de cesser totalement de livre des livres en papier, l’humanité s’apprête à traverser un stade où elle  ne lira que les livres figurant sur les sinistres listes de best-sellers. C’est aussi cela le libéralisme azimuté, chacun pour soi, les multinationales poids lourds marchandes d’armes et d’industries culturelles sont sur le même pied d’égalité que les artisans fignoleurs et esthètes, que le meilleur gagne ! On appelle cela « la concurrence libre et non faussée » (sic). Tu n’as pas les moyens de ta diffusion ? tu disparais, vae victis, les traces se perdent, les mémoires aussi, c’était quoi ce livre déjà dont on m’avait parlé, je ne sais plus, bon, eh ben tant pis, on va se lire un bon Anna Gavalda, il paraît que c’est très sympa.

La mobilisation de la dernière chance a été lancée il y a quelques jours par Bruel, afin d’obtenir un peu d’argent frais : l’homme a mis en place une tombola géante où, contre une participation de 50 euros, on peut gagner un livre, voire la colossale collection complète des 124 livres qu’il a édités à ce jour, dont certains sont épuisés et valent unitairement bien davantage que le ticket de participation. Bruel misait sur ses réseaux, et notamment sur Facebook, où figure une page « Soutien aux éditions Être » qui compte, tenez-vous bien, pas moins de 2600 membres… Or, combien sur les 2600 ont déboursé 50 euros, en un beau geste mêlant le soutien à éditeur en péril et le jeu-concours bibliophilique ? Réponse : 23. Vingt-trois « amis » sur 2600 ! With friends like these, comme disent les Anglais…

Et moi qui ronchonne parce que la page Facebook « Le fond du tiroir » se targue quant à elle de ses 530 « amis », et que cela m’a valu de recevoir, très exactement, zéro commande de livres ! Je ne suis pas naïf, je n’espérais pas 530 achats d’impulsion du jour au lendemain, mais tout de même, zéro, c’est pas bézef, et ça donne à réfléchir sur ce qu’est Facebook. Bon, je ne vais pas revenir sempiternellement sur cet attrape-couillon matuvu deux point zéro (mais surtout zéro), je crois que j’en ai fait le tour, c’est plié, je ne m’inscrirai jamais sur ce bazar indigent. Je laisse la Présidente gérer son « mur Fond du tiroir« … Mais cependant, moi qui suis ennemi en principe de toute censure, j’en suis venu à exiger d’elle qu’elle efface de ce « Mur » d’immondes graffitis inscrits par quelques gougnafiers : « De tout coeur avec vous ! Venez découvrir mes propres livres auto-édités, et aidez-moi à en faire des best-sellers ! » Best-sellers ? Il rêve de best-sellers auto-produits ? Et grâce à Facebook ? Pardon, mais nous n’avons pas les mêmes visées – si je me suis aménagé une niche en marge du « système » ce n’est certainement pas pour fantasmer une réussite « à la système ». Bonne chance pour tes best-sellers, vieux ! « De tout coeur », ouais, c’est ça, et avec mon coup de pied au cul. T’as qu’à demander à tes « amis ». Moi qui ne suis « ami » de personne sur Facebeuârk, j’ai envoyé un chèque de 50 euros à Christian Bruel, voilà.

Décidément, je me sens bien seul. Christian Bruel avait, par ailleurs et tout éditeur génial qu’il est, dédaigné ma Mèche, comme tous les autres éditeurs de la place, cela ne m’a pas empêché de signer le chèque tombola, je ne lui en tiens même pas rigueur, au fond je suis content de l’éditer au Fond du Tiroir ma Mèche, même si je ne l’avouerai pas. Je viens de l’avouer ? Ah, bon.

Retour de mèche

21/06/2010 un commentaire

En ce jour du solstice d’été, j’annonce solennellement le retour du livre célébrant le solstice d’hiver. La réédition au Fond du Tiroir de La Mèche, version revue et corrigée, mais toujours bénéficiant des splendides enluminures de Philippe Coudray, arrive. On peut admirer les étapes de la re-création de la couverture, et même commander l’ouvrage.

Qu’est-ce que La Mèche ? Le premier livre de « littérature jeunesse » au Fond du tiroir ; la réédition d’un livre jadis publié par les éditions Castells et introuvable ; une sorte de conte de Nöel pour enfants y compris vieillis… Mais encore ? De quoi parle-t-on ? Puisque Noël n’y est, bien sûr qu’un prétexte.

Attention spoilers !, comme on dit quand on cause séries télé. Ce qui suit dévoile les coulisses du livre et vous privera d’un certain plaisir si vous ne l’avez pas encore lu. Dans ce cas, n’allez pas plus loin, contentez-vous de savoir que, si je tiens à inscrire la réincarnation de ce livre au FdT, c’est que j’en suis particulièrement fier et allez plutôt lire autre chose.

La Mèche, mode d’emploi

(première parution sur le blog, 14 avril 2008)

(Ci-dessus : la première version, inédite, de la couverture, par Philippe Coudray. Je la trouvais mignonne, mais trop statique. Philippe, très pro et très rapide, a dessiné dans la foulée la seconde version, devenue définitive – jusqu’en 2010)

La Mèche fut, de mes livres (hors FdT), celui qui recueillit le moins d’écho. Par conséquent, j’incline à penser que c’est le plus réussi. Je l’aime, je trouve qu’il est ce que je peux faire de mieux dans le genre expérimental-tout-public. Je suis prêt à le défendre contre toute adversité ; hélas ! il n’est même pas attaqué. J’ai eu tout de même l’occasion de faire son apologie, comme on va le lire. Les seuls échos qu’il eut furent une notule dans le Monde (merci Philippe-Jean Catinchi), un commentaire sur le blog d’un libraire (merci Fabrice-le-libraire, et enfin un article dans Livre & Lire, le journal de l’Arald :

L’ARALD m’aime bien, me le prouve régulièrement, et j’éprouve pour elle une immense gratitude. J’ai pourtant pris ombrage de cet article mécaniquement bienveillant, et gentiment condescendant. J’ai donc pour cette fois dérogé à la règle d’or : « Never complain ! Never explain ! », et en septembre 2007 me suis fendu d’une lettre ouverte à Jean-Marie Juvin, auteur de l’article. Voici ce droit de réponse, mais attention : ce texte, portant la lumière sur certains secrets, est à même, selon les cas, d’enrichir ou de gâter la lecture de ce beau livre.

« Cher M. Juvin,

Je viens de feuilleter le dernier numéro de Livre et Lire, et j’ai vu avec plaisir que vous y aviez consacré une notule à mon livre pour enfants, La Mèche. Je vous en remercie bien sincèrement, mais je me permets de ne pas être d’accord avec l’analyse que vous en tirez. (Je vous prie d’ores et déjà de me pardonner ce qui, dans la présente réclamation, vous apparaîtra peut-être comme de la cuistrerie, mais que voulez-vous, Livre et Lire est une feuille de chou régionale, un organe de proximité ! il est donc lu illico, et presque exclusivement, par les personnes prioritairement concernées – les auteurs en première ligne – qui risquent fatalement de trouver à redire…)

Je crois que vous êtes passé à côté de l’ambition de ce livre ; mais je ne vous le reproche pas, au contraire je me remets moi-même en question suite à ce malentendu, qui peut également signifier que c’est MOI qui suis passé à côté de mon ambition, et que je n’ai pas réussi à aboutir dans ce livre l’idée que je m’en faisais. Ma foi, cela me fournit l’occasion de m’expliquer.

Vous dites : « Lila apprend à lire, et c’est peut-être aux enfants du même âge que s’adresse le mystère de ce récit ». Je suis en désaccord formel et radical.

Ce texte, long et pas si simple, ne pourra être accessible aux enfants en apprentissage (6 ou 7 ans) que s’il est accompagné par une lecture d’adulte. Certes, je me suis efforcé, et avec joie, d’écrire à portée de main des plus jeunes, de les faire rire (c’est important) et vous me rendez grand honneur en me prêtant des efforts pour retrouver l’élan de l’enfance, c’est-à-dire sa jugeote, son émerveillement, sa perplexité face à ce que les adultes tiennent pour important (je m’inscris ici dans une tradition que l’on peut qualifier de « Petit-Nicolas », et d’ailleurs j’ai trouvé mon Sempé : Philippe Coudray – je n’ai pas lieu de me plaindre de ma fortune graphique…)

Toutefois, je crois, j’espère, que le public susceptible d’y puiser son miel est plus âgé, et surtout plus vaste, que la seule classe de cours préparatoire : des enfants bon lecteurs qui déjà se souviennent de « quand ils étaient petits », des enfants qui le reliront à des âges divers (Noël après Noël, oui, car un rite se réitère, comme un livre se relivre, à la fois identique et différent à chaque répétition), et des adultes.

Car voici la phrase de votre critique que je voudrais discuter par-dessus tout : « On peut regretter que la parole des adultes se borne à déflorer la seule véracité du Père Noël ». Autant vous dire franchement la vérité : l’objectif de ce livre était de déflorer bien autre chose, et de constituer une métaphore globale de la littérature jeunesse – peut-être de la littérature tout court ; vous mesurez combien l’affaire est sérieuse.

Dans le dernier chapitre, à l’issue de force considérations sur les adultes qui, sans tout à fait mentir, font semblant à divers égards, Lila avoue qu’elle-même a menti, ou plutôt qu’elle faisait semblant depuis le début du livre : elle n’est pas du tout une petite fille de 6 ans, ni même une petite fille de 12 ans qui se souviendrait de sa prime enfance, comme elle le laisse croire à l’autre bout du livre. Elle est tout bonnement une adulte, et même une mère de famille, une femme qui a conscience qu’elle s’adresse à des petits enfants semblables sans doute à celle qu’elle était autrefois ; une femme qui, pour la bonne cause, comme font tous les auteurs de littérature jeunesse, a fait semblant – Lila a joué un rôle pour raconter son histoire. Mais, contrairement à ce que font ordinairement les auteurs pour enfants, elle accepte de révéler in fine la supercherie – comme un auteur, ou un acteur, qui tomberait le masque. Sans me hausser du col indécemment, je tiens ceci pour original.

Car la littérature pour enfants est écrite par les adultes : je crois qu’en disant ceci, je brise un tabou de polichinelle au moins équivalant à « Le Père Noël n’existe pas » : tout le monde le sait, personne ne le dit. En mettant en scène sous forme romanesque cette profanation majeure, cette fois-ci, je ne m’inscris plus dans aucune tradition de la littérature jeunesse (plutôt dans une mise en abyme et dans un soupçon très « Nouveau roman », par exemple – la littérature jeunesse n’ayant pas accompli ce type de révolution moderniste et n’en ayant peut-être pas besoin), mais précisément, La Mèche est un livre sur les traditions qui se perpétuent en se modifiant, paradoxe ! J’ai voulu faire, voyez un peu l’ambition, de l’anthropologie pour enfants : papa, c’est quoi, un rite ? Eh bien, mon enfant, prenons l’exemple de Noël… Cette réappropriation, réactualisation, de ce qui nous fut donné est la découverte la plus profonde de Lila : « Un rite, c’est bien, mais seulement si on perfectionne de soi-même l’invention année après année » (chapitre 10). À cet égard, je pourrais aussi pinailler sur votre appréciation, qui fait de la Mèche un livre « nostalgique », mais j’aurais peur d’abuser de votre patience, je reviens donc à une question plus cruciale : le mensonge.

Or, si mensonge il y a, quelle est donc cette « bonne cause » censée le justifier ?

Point commun entre le mensonge littéraire et le mensonge de Noël : la « bonne cause » est la recherche de connivence entre l’adulte et l’enfant, condition nécessaire afin que quelque chose se transmette. Tricherie assimilée par les enfants vers 6 ans, et qui tout compte fait ne gâte rien (ils continuent d’aimer Noël même quand ils savent que le Père Noël n’existe pas ; ils continuent d’aimer les fictions même quand ils savent que c’est pour de faux toutes ces histoires), tricherie qui ne fait qu’ajouter du sel à leurs relations avec les adultes et avec les secrets, tricherie qui les invite à jouer avec ces notions, tricherie qui les invite à ne pas être dupe, nouveau paradoxe ! Grandir, c’est apprendre quoi faire des secrets, de ceci je suis convaincu ; et voilà formulé le sujet exact de La Mèche, plutôt que, au premier degré, la fête de Noël.

La Mèche du titre est donc bel et bien à prendre au sens de « complicité » (un adulte est de mèche avec un enfant, comme un auteur avec son lecteur), plutôt qu’au sens trop explicite de « secret ».

Ceci dit il y a bien sûr autre chose, et le secret est naturellement une facette capitale du livre. À cet égard, je vous précise que La Mèche est un livre oulipien, composé selon un jeu de contraintes censé faire apparaître le secret à qui sait lire les petits caractères. Il existe plusieurs messages cachés dans la trame du texte, mais le message majeur, la colonne vertébrale, la « mèche » elle-même se trouve lisible ainsi : si vous mettez bout à bout le premier mot de chaque chapitre, vous obtenez une phrase qui est en quelque sorte la morale du conte, LE secret de Noël, celui qui n’est jamais exprimé littéralement dans l’histoire. Les indices sont nombreux pour permettre cette lecture truquée, dès le sous-titre du livre, qui est je vous le rappelle : « secret en douze coups » – et en effet, après chaque nouveau « coup » de l’horloge, un chapitre s’ouvre par un mot en gros caractère. C’est sans aucun scrupule que je vous dévoile ce secret de fabrication (que je vous vends la mèche), puisque vous n’aviez guère de chance de le découvrir seul : vous n’êtes hélas pas un enfant. En effet, d’après toutes les impressions de lecture que j’ai recueillies, les seules personnes à avoir reconstruit ce secret par leurs propres moyens, sans que je les aiguille, sont tous des enfants : zéro adulte n’a percé le mystère comme un grand, n’a eu cette jubilation ni ce sens de l’observation. Une bibliothécaire est même venue me dire : « Dites donc, un enfant dans ma bibliothèque m’a fait remarquer une chose incroyable : si on prend le premier mot de chaque chapitre, on arrive à une phrase qui veut dire quelque chose ! Sapristi ! Eh bien, il est fort, ce môme, non ? Mais dites-moi, vous aviez fait exprès, ou quoi ? ou alors c’est votre éditeur qui en a eu l’idée à la fin ? » Cette réaction m’a à la fois un peu vexé (comment aurais-je pu ne pas faire exprès quand cette phrase cryptée est le livre même !) et enchanté : pour le coup, oui, c’est avec les enfants que je suis de mèche, et j’en suis fort aise. J’ai laissé un cadeau au pied de leur sapin, ils l’ouvrent et le découvrent, et la joie de l’élucidation oulipienne est la récompense de leur fraîche perspicacité.

Bien cordialement, joyeux noël à vous, et avec mes excuses pour ces longues récriminations suite à un papier qui, somme toute, était positif,

Fabrice Vigne »

Bibliographie succincte (très succincte) : Le Père Noël supplicié de Claude Levi-Strauss, lui aussi réédité, voyez comme c’est curieux, avec une couve qui a pris des couleurs.

La croyance où nous gardons nos enfants que leurs jouets viennent de l’au-delà apporte un alibi au secret mouvement qui nous incite, en fait, à les offrir à l’au-delà sous prétexte de les donner aux enfants. Par ce moyen, les cadeaux de Noël restent un sacrifice véritable à la douceur de vivre, laquelle consiste d’abord à ne pas mourir.